Bernard Ortega: Coach-Acteur-Lama

Lorsque l’on a 15 ans et que l’on reçoit un prix national pour son initiative de monter sa propre troupe théâtrale, on doit obligatoirement fuir une condition ordinaire. Lorsque l’on a 17 ans et que l’on signe son premier contrat de comédien professionnel, à Montpellier, près de Pézenas où jouait Molière, le chemin semble tracé. Et quand l’antichambre de la Comédie Française, le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique lui ouvre ses portes, on sait que le jeune comédien va être célèbre.

Mais le bonhomme est d’une autre trempe, sans que l’on sache bien laquelle, et le chemin direct qui devait l’amener à la célébrité sera parsemé de virages assez secs et de quelques sommets escarpés. Briller sur les planches par son talent ne lui suffit pas. Il aime mettre en scène la vie, et le théâtre lui offre cette opportunité avec sa première mise en scène, dans ce magnifique « théâtre classé », rue du Conservatoire. Sera-t-il rassasié lorsqu’on lui découvrira ce nouveau talent, adoubé par le directeur d’alors, Pierre Aimé Touchard ? Apparemment pas, car diriger des acteurs lui fait découvrir une autre facilité, celle de les former, de les transformer (Jean-Marc Barr, Gilbert Melki).

Les mises en scène qu’il signe le propulsent au Japon, au Liban, en Espagne mais la France, malgré un magnifique Songe d’une Nuit d’Eté au théâtre de la Porte Saint-Martin, ne le reconnaît pas. Trop atypique. Trop dévoreur. Trop de talents tuent le talent diront certains. Et la France n’aime pas ça.

IMG_5344En souffrira-t-il, ce doué trop précoce refusant toute concession ? Acceptera-t-il de voir ses copains en haut de l’affiche et se contenter d’un beau succès, mais d’estime comme on dit ? Sa rencontre avec les japonais et les arts martiaux fait résonner un autre désir : de maîtrise du corps, du silence et de la découverte de l’Asie. Un moyen de fuir l’étroitesse de son pays ? Il découvre surtout le lien avec les maîtres » et le respect qui leur est dû. Est-ce une autre antichambre qui s’ouvre vers les montagnes sacrées du Tibet ? Et le son sourd des trompes et cloches tibétaines estompera-t-il les nombreuses retraites qui le nourrissent avec ses copains moines bénédictins de l’Abbaye de Solesmes ? Dans tous les cas, le mystique rejoint l’acteur, à la dérobée, et le monde des lumières artificielle s’estompe tout autant.

Les chinois qui n’arrivent pas à détruire l’esprit tibétain savent combien il est puissant.

vienne OCT 2008 (39)Aussi ce grand lama du Ladakh qui arrive chez lui par le biais d’un premier voyage va-t-il lui être fatal. Durant cinq semaines, son appartement est envahi tous les soirs. Il va recevoir enseignements et initiations sans interruption. Pas d’indigestion malgré la somme de nouvelle nourriture à ingurgiter. Sa vie va basculer du côté de la force…colorée des yogis et lamas tibétains. Son talent de pédagogue, il va le mettre au service de cette philosophie bouddhiste qu’il découvre, dévore, assimile. Des étudiants le rejoignent encore, mais pas seulement pour devenir acteur. Suivent des retraites lors de ses nombreux voyages en Inde, au Népal, au Tibet où il reçoit encore et toujours des instructions et enseignements de grands maîtres reconnus. Après 10 ans de programme intensif, de réception de lamas, il part pour Munich rejoindre son maître H.E Togdän Rinpoche, figure incontournable et Head lama du Ladakh. Il veut lui demander s’il peut mettre en veille son rôle d’enseignant. La réponse ne se fait pas attendre : « Un boddhisattva (un être qui veut aider les êtres par l’action) ne prend pas de vacances ». Et pour ponctuer sa maxime, il lui donne son titre de Lama et son nouveau nom « Lama Düdul Dorje » (traduction : celui qui subjugue les démons). Il faudra pourtant qu’il subjugue déjà les siens, car, même s’il ne doute pas de cet homme hors du commun, il sait que ce titre s’obtient après 3 ans et 3 mois de retraite. Un autre lama tibétain, Tenpa Gyatso (en retraite à vie), lui fait dire : « qu’une marmotte qui se met dans un trou pendant six mois d’hiver, reste toujours une marmotte. S’il suffisait de rester isolé pendant 3 ans pour devenir un Enseignant (lama) cela se saurait. Un lama se reconnaît car on vient le voir pour suivre ses enseignements ». Fin du chapitre, en tout cas des doutes…peut-être.

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Son séjour au Tibet lui donnera une authentique idée de son rôle car le peuple tibétain ne s’embarrasse pas des diplômes ni des yeux bridés, de chevelure ou autre manifestation extérieure. Ils sentent celui qui est, ou celui qui n’est pas. La dévotion et l’émotion qui les étreignent le troublent. Il doit tenir son rôle, ici, pas sur les scènes de théâtre, et l’assumer. Cela devient un film car cela se situe au-delà du rêve, ou au-delà de la simple réalité.

Mediter pourquoi_couvertureBleue05bDes années auparavant, une société de coaching international lui avait demandé d’intervenir pour former des grands patrons à la maîtrise de leur communication orale. Les chèques promis, plus conséquents que les cachets d’acteur, et sa curiosité naturelle, lui firent découvrir cet univers de l’Entreprise. Sa surprise fut à la hauteur de son enchantement car, en face de lui, il rencontrait des êtres efficaces, dynamiques et qui faisaient ce qu’il leur demandait. Retour sur investissement pensera-t-il. Ils rémunèrent une société pour avoir un vrai coach, donc ils suivent ses directives. Changement radical avec le monde des acteurs qui doivent « sentir le rôle » avant de pouvoir l’interpréter. Et, comme le vociférait déjà Louis Jouvet, l’un de ses guides de théâtre : « on te demande pas de sentir, mais de faire ». L’investissement dans cette activité va devenir important. Voilà un autre moyen de réunir ses trois qualités d’homme de théâtre, de lama, et à présent de coach. La France frileuse et catholique (dans l’univers des entreprises, cette dernière est encore très présente et pas toujours dans le sens d’ouverture aux autres cultures) n’empêche pas des grandes sociétés de faire appel à son originalité, où il marie l’efficacité et sa connaissance, ou sa perception de la nature humaine. Il crée sa société Tao Communication (encore une note asiatique), enchaîne les séminaires, publie un livre sur son expérience de coach et sa vision du business « Sagesse et Business », écrit d’autres pièces de théâtre et crée son propre festival en Seine et Marne. Entre temps, il découvre l’Afrique (Congo) où il vient faire une conférence sur le Leadership devant 350 Managers africains. Les conférences s’enchaînent alors sur le thème de l’éthique et du business, de l’efficacité et de la sérénité, et tout naturellement, il écrit ce livre important (sortie en France le 26 Mai) : Méditer pourquoi ?

Ce dernier ouvrage se veut d’abord une peinture et observation de notre monde sauvage en 2016 afin de comprendre la nécessité de l’exercice de méditer pour sauver « sa peau ». Ortega n’en fait pas moins une observation lucide sur l’aspect « méditation-fashion » et sur le nouveau marché du bien-être qui explose avec ses marchands de bonheur. Les programmes Internet ne vendent pas que des hommes et femmes à marier, voitures, vêtements, nourriture ou produits de beauté. Ils vendent aussi des programmes de méditation pour gens pressés, en deux clics et trois positions. Alors la rencontre avec ce COACH-LAMA-ACTEUR est-elle indispensable à notre survie ? Certainement pas dira-t-il avec son sourire ravageur, car « on ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser.

Propos recueillis par CEO Pluton-Magazine

Dominique Lancastre

www.pluton-magazine.com

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