La littérature Haïtienne un secret à ciel ouvert

 

 

 


logoplu« La littérature haïtienne est la plus vénérable et a longtemps été la plus riche des littératures ultramarines en langue française »  déclarait Léon-François Hoffman.

 

Ils sont si nombreux qu’il serait impossible de les citer tous. Cette éclosion de penseurs, de romanciers,  de conteurs, de poètes, et d’écrivains aux talents multiples est étroitement liée aux convulsions d’une recherche d’identité, d’une quête de racines, engagée par la société tout entière afin d’asseoir une souveraineté nationale. On ne parle pas d’Haïti sans évoquer son passé douloureux, la quête de sa liberté et sa révolution violente à travers ses personnages sulfureux comme la poudre à canon : le général Toussaint Louverture et ses lieutenants Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe. La Révolution haïtienne constitue la première révolte d’esclaves réussie du monde moderne, donnant ainsi naissance à la première république noire libre du monde.

Dès 1804, les premiers auteurs content l’histoire de leur pays. On y trouve : Pierre Flignaud, Pompée Valentin, Juste Chanlatte, Beaubrun Ardouin. Puis, tout au long des XIXe et XXe siècles, pièces de théâtre, poésie, essais et romans ont vu le jour : Julien Lhérisson s’est rendu célèbre par son roman  La famille des Pitite-Caille, Jean Price-Mars par ses poèmes, Jacques Roumain par ses romans dont le plus célèbre est : Les gouverneurs de la rosée.

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Or, très tôt, les dirigeants haïtiens et surtout les intellectuels, de Boirond-Tonnerre aux frères Nau et Ardouin en passant par Tertulien Guilbaud jusqu’à Beauvais Lespinasse, qui maîtrisaient parfaitement la langue française, ont pris conscience du fossé qui les séparait de plus en plus de leurs concitoyens majoritairement d’origine rurale. Les difficultés de gouvernance et la force des préjugés raciaux et/ou de classes empêchaient cette population d’avoir accès aux progrès du monde moderne que promettaient toujours les dirigeants.
Dès cet instant, les écrivains ont su que la conquête de la dignité du peuple haïtien passait par la récupération de sa langue : le créole et la valorisation de mœurs propres à l’univers rural.

 

 

Une littérature du « nous »

C’est ainsi que la littérature haïtienne s’est peu à peu distinguée de la littérature modèle, la française, par le traitement de thématiques propres comme le patriotisme et la glorification des héros des guerres d’indépendance : Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, le roi Christophe, Pétion, … La quête de la loi, de repères, est inscrite dès le premier roman haïtien. Ces préoccupations moralisatrices se manifestent à travers la prédilection pour les fables, les proverbes, les contes hérités de la tradition créole. C’est ce qui va justifier le large emploi du pronom « nous » dans bon nombre d’essais et surtout de romans.

 

                

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Une littérature du métissage linguistique

La période romantique entre 1836 et 1885 voit se développer l’évocation de la couleur locale : scènes populaires dans les villes, le travail des champs et les mœurs paysannes, le thème du vaudou…, même si le travail d’écriture manque souvent d’authenticité, restant trop proche du regard ethnographique. Durant la période 1884-1889, de grands débats sur les questions sociales et de souveraineté nationale, sur les problèmes de l’agriculture et de l’instruction sont portés par des essayistes de grand nom comme Louis-Joseph Janvier, Anténor Firmin et Hannibal Price, qui sont d’ailleurs réputés pour avoir développé un argumentaire anti-raciste ; ces débats sont relayés par des périodiques de renom entre 1895 et 1912 : La Ronde, La Jeune Haïti, Haïti littéraire et sociale, Haïti littéraire et scientifique…


Ensuite, la période de l’Indigénisme, suivie de celle des griots, sera féconde en inventions linguistiques et littéraires.
Meurtris par l’occupation américaine de 1915 à 1935, de nombreux intellectuels haïtiens se sont engagés dans la résistance, du moins morale, au travers d’œuvres à tonalité patriotique, susceptibles de réveiller la conscience nationale. Il faut noter également l’influence des mouvements Surréaliste et de la Négritude : André Breton et Aimé Césaire sont venus en Haïti encourager les écrivains qui les ont favorablement reçus. Ces mouvements ont inspiré des tendances littéraires typiquement haïtiennes, comme le « réalisme merveilleux » ou le « spiralisme ».
Bon nombre d’écrivains optent pour une langue française de plus en plus travaillée par le souffle, le rythme et les images de l’oralité créole. L’identification de l’écrivain à son héros populaire de fiction est mieux perceptible : un texte plus affectif qui peut parfois donner lieu à de bonnes réussites : Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, Les Semences de la colère d’Anthony Lespès, Parias de Magloire Saint-Aude, et bien des romans de Jacques-Stéphen Alexis.
Une littérature tiraillée entre le désir de satisfaire le lecteur local et celui de satisfaire le lecteur étranger

En Haïti, les écrivains se sont toujours sentis frustrés de ne pouvoir être véritablement appréciés par la majorité de leurs compatriotes qui ne savaient pas plus lire le français que le créole. Pas de maisons d’édition à proprement parler, certes des imprimeries, mais la publication à compte d’auteur est ruineuse. Tout ce contexte incite l’écrivain à se faire éditer à l’étranger, avec les contraintes, les concessions que cela suppose, car la maison d’édition française, québécoise, suisse ou belge recherche le profit en essayant de satisfaire le plus grand nombre de lecteurs francophones. Il faut reconnaître que cette édition à l’étranger est stimulante pour l’écrivain, ravi d’accroître internationalement son audience, mais d’une certaine façon également parmi ses compatriotes ; l’auteur est aussi encouragé à produire toujours davantage.
La dictature de François Duvalier dès les années 1965, même si elle n’a pas véritablement tari l’inspiration des écrivains, a réduit à néant leur liberté d’expression. C’est ainsi que beaucoup d’entre eux se sont partiellement ou totalement exilés soit au Canada (éventuellement aux États-Unis), soit en France, soit en Belgique.

C’est le cas de Marie Vieux-Chauvet (1916 -1973)  dramaturge et romancière. Son roman La danse sur le volcan relate la situation des femmes haïtienne à travers une jeune métisse. En 1960, sous le régime dictatorial de François Duvalier, elle écrit un nouveau roman, Amour, colère et folie (Prix Deschamps attribué à titre posthume), dont elle envoie le manuscrit à Simone de Beauvoir qui soutient sa publication aux Éditions Gallimard en 1968. Peu de temps après la publication de cet ouvrage, elle se voit contrainte d’en interdire la diffusion sous la menace duvaliériste qui pèse sur elle, sa famille et ses proches.

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Les écrits du poète René Depestre ont également bénéficié d’une grande promotion à partir de son exil. Les œuvres de Roger Dorsinville ont été éditées pendant son expatriation. Ainsi en est-il également de Jean Métellus dont presque tous les romans ont été publiés par Gallimard. Ces derniers temps, les maisons d’édition se font plus offensives et éditent plus volontiers des écrivains installés dans leur pays d’origine : Frankétienne, Gary Victor, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, etc.

Le poète et essayiste Rodney Saint-Éloi fonde sa maison d’édition à Montréal en 2003 et dirige plusieurs anthologies avec notamment Georges Castera, Lyonel Trouillot, Stanley Péan, … il va ainsi favoriser la montée en puissance des jeunes nouveaux auteurs.
L’exil et l’expatriation contribuent à modifier les données de la création littéraire haïtienne qui a tendance à se diversifier toujours davantage. À partir de 1980 domine une liberté de création. Les écrivains haïtiens, selon leur rapport au créole, selon les lieux où ils ont choisi de vivre, selon leur rapport à leur environnement social ou à la patrie, individualisent leur parcours de créateurs, donnant naissance à des styles de plus en plus variés.

Dany Laferriere est l’une des figures contemporaine de cette littérature. Depuis la publication de son premier roman Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, adapté au cinéma, il collectionne prix et distinctions, jusqu’à ouvrir sans la toquer,  la grande porte des Immortels de l’Académie Française en 2013.

Cette richesse culturelle est à l’antipode de la situation actuelle du pays. Les gouvernances oppressantes, le séisme de 2010 ont maintenu le pays dans une précarité criante. Le peuple haïtien est un peuple fort dans tous les sens du terme, il se relève toujours.

 

A l’école de la misère comme le souligne le jeune poète guadeloupéen Mannette Didyer :

 

On apprend à vivre de rien,

On apprend à reconstruire,

Le respect talonne le courage,

La connaissance embrasse goulûment la connaissance,

A l’école de la misère,

On érige les hommes et on édifie les femmes.

 

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Certains auteurs comme Yanick Lahens  savent qu’ils doivent passer le témoin. Elle effectue ses études à l’université Paris IV-Sorbonne avant de rentrer à Haïti où elle enseigne à l’École normale supérieure jusqu’en 1995. Très impliquée dans la vie associative d’Haïti, elle est cofondatrice de l’Association des écrivains haïtiens (supprimée depuis) et construit avec la fondation « Culture et Création » une bibliothèque à Saint-Louis-du-Nord. Pour l’avoir personnellement rencontrée au Congrès des écrivains de la caraïbes et au salon du livre de la Martinique, elle précise qu’elle consacre du temps aux ateliers d’écriture avec la jeunesse montante.
Le nombre d’auteurs haïtiens francophones est en constante augmentation. Les publications bilingues tentent de s’associer avec des créolophones issus d’autres lieux géographiques comme la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion…

La maison d’édition LEGS EDITION  publie dans sept collections entièrement dédiées à la littérature haïtienne ou en rapport avec Haïti. La revue Legs et Littérature est une publication semestrielle, consacrée à la littérature des îles francophones, mais aussi anglophones et hispanophones. L’association, pour sa part, intervient dans la recherche, l’enseignement, la circulation des textes dans les écoles et l’accès à la lecture sur tout le territoire d’Haïti. Enfin elle profile les nouveaux auteurs émergents francophones dans un éditorial car la littérature se doit de rester de très bonne qualité.

 

La jeune génération suit ce mouvement et compte bien occuper la place. James Noel est bien connu  pour sa revue IntranQu’îlités une vitrine artistique qui embarque la culture au sens large du terme.

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Frankétienne, le démiurge du langage, qui mêle créole et français dans sa « spirale » langagière ; Jean Métellus, médecin et poète ; Anthony Phelps, le poète ; Lionnel Trouillot, romancier et dramaturge ; Gary Victor, le chantre des sociétés secrètes du vaudou ; Yanick Lahen, Bain de lune prix Femina ; Dany Laferrière, qui vit au Canada et qui a obtenu en 2014 le prix Médicis pour son roman-poème « L’énigme du retour ».

 

Et pour finir, puisque qu’on parle de génie de la littérature, le Grand Prix SGDL de Littérature 2016 vient d’être décerné à René Depestre pour l’ensemble de son œuvre et à l’occasion de la publication de Popa Singer.

Mais si les héros d’autrefois ont disparu, leur pouvoir d’influence est bien encore présent et en somme, émerge à flot des continents le livre haïtien porté par les filaments de sa diaspora.

 

Cocks Georges

Secrétariat de rédaction Colette Fournier

www.pluton-magazine.com

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