High-Profile: Dans l’univers cinématographique d’Izza Génini

 

Arrivée à l’âge de 17 ans pour poursuivre des études à Paris, des études d’anglais puis de russe à Langues O, ou si vous préférez, Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), rien ne prédestinait Izza Génini à embrasser la carrière de cinéaste, de productrice et de distributrice de films en Afrique du Nord.

 

Il est 11h, l’été est au rendez-vous. La météo signale même une canicule.  Izza Génini m’a donné rendez-vous dans son bureau. La première rencontre avec Pluton-Magazine est née d’un hasard, lors d’un reportage à la Maison du Maroc où elle était venue expliquer son parcours. Mon rendez-vous de ce jour est tout à fait différent. Je pénètre dans une cour comme il en existe beaucoup dans Paris, mais toujours chargée d’histoire,  une histoire dont seuls les arbres ou les plantes connaissent la fin.

 

 

 

 

Si vous vous attentiez à découvrir un bureau au sens propre du terme, avec bureau, ordinateur, feuilles, stylo et dossiers bien rangés, ce n’est pas le cas. Un tour de clé dans la serrure et je pénètre dans une pièce ; en un coup d’œil, tout l’univers cinématographique d’Izza Génini me saute aux yeux. Ici, se trouve un concentré de vie et de vie cinématographique et il est très difficile de porter son regard sur un objet, un détail sans éprouver une certaine curiosité.  Le capharnaüm n’est qu’apparent (si on peut appeler cela un capharnaüm), car, ici, tout vit et tout a de l’importance.

 

 

 

 

 

Madame Genini est dans son univers. Vêtue d’un rouge éclatant, les yeux pétillants de vie, elle m’invite à prendre connaissance du lieu. Mais, avant tout, elle prend soin d’allumer ses bougies. Un rituel

 

 

« Je commence par ma petite lumière, dit-elle, je crois à la lumière ».

Sur cette table se côtoient bougies, mais surtout de nombreuses récompenses qui n’échappent pas à la vue d’un visiteur. Des affiches de films et des awards placardés veillent sur cette table qui représente beaucoup pour Izza Génini.

 

   

 

 

La première question de l’interview est un échec pour moi. Penser qu’Izza Génini, enfant, ait toujours voulu devenir cinéaste et penser que, petite, elle jouait ou prétendait être comédienne et pratiquait l’art du théâtre, est une erreur.

Elle esquisse un sourire puis éclate de rire et me lâche :

« Vous avez tout faux ».

De quoi décontenancer n’importe quel interviewer. Mais, c’est alors que  commence  « dans l’univers d’Izza Génini »

 

   

 

 

 

Prise par surprise et bien tardivement, si elle prend en compte la partie réalisation, Izza raconte alors comment elle est arrivée au cinéma. Elle n’a pas le souvenir d’avoir absolument voulu être cinéaste quand elle était petite. Après avoir passé le bac de français à Casablanca, au Maroc,  elle arrive en France pour poursuivre ses études et doit trouver un petit boulot d’étudiante. Grâce à sa grande sœur, elle a la chance d’être engagée comme hôtesse d’accueil l’après-midi dans une salle de projection qui vient d’ouvrir et qui s’appelle le Club 70, parce qu’on y projette des films en 70 millimètres.

« Les temps ont changé depuis », me dit-elle. Toujours avec ce sourire.

Elle y reste quelque temps. Le matin, elle poursuit ses études en faculté et l’après-midi, elle est hôtesse d’accueil. Elle m’explique alors qu’apprendre le russe l’intéressait plus pour la musicalité de la langue et la curiosité et qu’aujourd’hui, il n’en reste pas grand chose.

C’est son premier contact avec le monde du cinéma qu’elle ne connaissait pas et n’imaginait même pas. Son seul contact avec ce milieu, c’était d’aller voir les films au Cinéma club, à Casablanca, le cinéma du mardi, par exemple. Elle se rappelle des mélos italiens, des comédies américaines et souligne qu’ils avaient déjà cette chance, à Casablanca, de voir ces films à cette époque-là.

Issue d’une lignée de 8 enfants, tous déjà partis, pour certains en Amérique du Nord, au Mexique, en Martinique, elle était la petite dernière à partir. La famille, donc, s’installe à Paris

Elle assiste à des festivals de films : le Festival de Tours, le Festival d’Annecy.  Entre-temps, elle se marie et a deux enfants. Avec son mari français qui ne connaît pas le Maroc, elle décide de partir, de prendre des vacances. Cela aurait pu être n’importe où, mais ils décident d’aller au Maroc. Elle revient donc sur cette terre marocaine qu’elle avait quittée.

Et là, en 1973, c’est le point de départ d’une aventure qui se poursuit encore aujourd’hui. En descendant de l’avion, tout est un choc. L’air, la lumière, les odeurs, la vision.

 

« Dans la rue, je voyais des choses auxquelles j’appartenais, mais qu’inconsciemment je rejetais, dit-elle. Des gens habillés en djellaba, des gens qui parlaient arabe, des odeurs, des goûts, la langue, tout  ce que je  croyais avoir laissé derrière moi, tout à coup me revenait et me revenait bizarrement avec un fort désir d’aller plus loin. »

 

C’est donc le cinéma qui lui donne un prétexte de nouvelle vie, à ce moment-là, par un pur hasard. « Il paraît qu’il n’y a pas de hasard, mais que des rendez-vous », souligne-t-elle. Il se trouve que ce jour-là, elle a rendez-vous avec monsieur Souyen Benbarcar, auteur d’un film intitulé  « Les mille et une mains ». À l’époque, c’était la première fois qu’on entendait parler du cinéma marocain en dehors du Maroc et elle avait été mise sur la voie grâce au journaliste Jean-Louis Bory.

 

Elle décide alors de s’occuper du  film. Elle n’a jamais fait de distribution, elle ne connaît pas le cinéma marocain, c’est un pari un peu fou. Mais, elle sait que le cinéma va lui donner un alibi pour revenir au Maroc et c’est tout ce qu’elle a en tête.

 

Sa motivation profonde et de l’audace, toujours de l’audace. Elle n’est pas totalement démunie, néanmoins, grâce à son expérience au Club 70 et sa fréquentation de nombreux festivals. Elle a déjà eu l’occasion de rencontrer des professionnels dans le cinéma et même d’aller au Festival de Cannes, où elle a rencontré des professionnels de la distribution, des gens d’UGC, dont monsieur Jean-Luc de Fé qui travaille avec le Maroc. S’ensuit alors un enchaînement. D’une personne à une autre, elle se retrouve à distribuer les films de M. Benbacar, situation qui perdure aujourd’hui. Elle travaille toujours avec lui et il est devenu plus qu’un ami, c’est comme une grande famille.  Il est aujourd’hui lié, on peut le dire, à tout ce qu’elle fait. C’est le point de départ pour distribuer d’autres films marocains.

 

 

 

Le cinéma marocain est naissant. Les nouvelles vont vite, car on commence à dire qu’une marocaine distribue les films et on lui rapporte des films à faire connaître. Elle montre alors les œuvres au Festival de Cannes. Les sélectionneurs viennent aussi visionner les films marocains au Club 70.

Un certain regard est diffusé ainsi que La semaine de la critique, deux films distribués grâce à elle.  De fil en aiguille, elle commence à distribuer d’autres films marocains. Puis, elle s’intéresse beaucoup à la distribution des films africains. L’Afrique sort à ce moment-là du monopole de la distribution française et commencent à naître des distributions locales au Sénégal, au Cameroun, au Ghana, etc.  Elle n’est pas musicienne, mais la musique a toujours inspiré ses choix. Elle acquiert les droits de distribution de pratiquement tous les films de reggae d’alors, Reagae sun splash, Bob Marley…

 

Izza Génini est alors celle qui introduit tous ces films et bien d’autres en Afrique.  Ce qui n’est pas rien. Une aventure excitante. C’est comme cela qu’elle est amenée à distribuer Rue Case nègres, d’Euzhan Palcy et d’autres films ivoiriens, par exemple.

 

Pendant des années, elle fréquente le cinéma africain et le distribue. Puis, elle passe à la réalisation et surtout aux films documentaires. À l’époque, ce sont  deux mondes totalement différents, entre la distribution et la réalisation. Aujourd’hui, il n’existe plus de passerelle entre eux.

Mais, dans ce parcours-là, tout n’est pas rose et il arrive qu’on fasse de mauvais choix. Un jour, à cause d’une mauvaise association, elle perd sa salle de projection, mais garde le local où elle me reçoit.  Des gens comme Claude Lelouch y ont travaillé. Dans une pièce adjacente s’entassent des centaines de bobines, des cartons, les « archives Izza » en quelque sorte.

 

 

 

En 1981, elle produit Transe. Elle fonce tête baissée, non sans mal, mais elle y croit. D’une simple captation du réel, au départ, Transe devient un long métrage. À cette époque, il n’y a ni subvention ni aide accordée par les télévisions ou par  l’Europe, ni rien. Il n’y a que la famille, les amis pour prêter de l’argent. C’est comme cela qu’elle parvient à produire ce film. Une aventure heureuse, car Scorcèse est tombé amoureux du film et de sa musique. Il y a 10 ans, il fait donc restaurer le film pour lancer la World Cinéma Foundation. Aujourd’hui, bien que le projet ait changé de nom,  Scorcèse a en quelque sorte ouvert la voie à une série de films africains restaurés. Cela a commencé avec Menbeti et cette année, il a fait restaurer Medendono. Aujourd’hui, la fondation s’occupe de restaurer et de distribuer quelques perles du cinéma.

 

 

 

Transe reçoit des prix et fait une carrière internationale incroyable. L’année de sa production, le Festival de Cannes ne prend pas de documentaires. Mais, qu’à cela ne tienne, avec de l’audace et encore de l’audace. Izza organise elle-même la projection du film dans une salle, rue d’Antibes. Résultats : ceux qui sont venus et ont apprécié le film en parlent autour d’eux. C’est ainsi que le film est sélectionné au festival de New-York et que Scorcese le découvre sur une Cable Tv. Le film, alors, prend son envol international et continue d’être projeté jusqu’à aujourd’hui. Le 5 novembre 2017, le film sera projeté à nouveau à Edimbourg et sera diffusé au Maroc, en plein air, dans quelques jours.

En tout, Izza Génini a produit un certain nombre de films, mais pas tant que cela, car elle a choisi ensuite de se lancer dans la production de films documentaires.

 

Pourquoi le documentaire ?

« Je crois simplement que j’aime le documentaire », me répond-elle.

De fait, ses activités professionnelles ont toujours été dictées par les circonstances. De même qu’en littérature,  elle adore les essais plus que le roman, comme spectatrice, elle a toujours aimé le documentaire qu’elle a donc privilégié par choix et toujours en autodidacte. C’est avec beaucoup d’humour et de joie qu’elle me raconte l’anecdote concernant la première fois qu’elle a engagé un cameraman. Il s’attendait à ce qu’elle le dirige. Elle ne savait pas du tout ce qu’il fallait faire.

 

« J’étais totalement impressionnée par moi-même. Je crois que, quelque part, il doit y avoir un marionnettiste qui tire les ficelles.  Ce n’est pas la spécialité qui prime. J’ai l’impression d’être téléguidée », ajoute -t-elle.

 

À la question « Pensez-vous être une cinéaste engagée ? »,  elle me répond par une seconde anecdote qui résume bien son état d’esprit.

 

 

 

Elle est invitée un jour à présenter un résumé de ses films sur la musique à la faculté de Fez, au Maroc, sur l’initiative de la faculté et de l’Institut Français. Au moment de projeter le film devant tous les responsables de l’université, se produit un branle-bas de combat. Elle assiste à une certaine agitation des étudiants.Ils sont très énervés contre la projection et contre l’administration.  Elle se trouve avec son équipe au milieu de tout cela. Cela dure 45mn, au point même que l’Institut français est sur le point de plier bagage. Finalement, elle s’adresse en arabe aux étudiants. Un étudiant prend la parole et lui dit :

 

« Qu’est-ce que vous avez besoin de venir nous montrer des films de musique alors qu’il y a des problèmes au Maroc à montrer ? » 

Elle répond :

« Écoutez, il y a des gens qui font cela très bien, mais ce n’est pas mon choix. Moi, ce que j’aime, c’est montrer les beautés du pays. »

 

 

Izza Génini dit clairement qu’elle n’est pas une militante, même si elle sait que certaines choses sont à dénoncer. Des confrères font cela très bien et ont choisi cet angle-là. Par contre, elle est très sensible à la beauté. Quand on regarde ses films, on lit une affinité entre le monde juif, le monde musulman, le monde chrétien ; il n’y a pas de frontière. Il y a de l’harmonie. C’est aussi une politique d’ouverture, et non une politique de division. Dans l’un de ses films, Cantique brodé, un rabbin chante avec un musulman. Elle cherche à montrer que dans les chants, il y a peu de différence entre les chants de la mosquée et de la synagogue. C’est cette harmonie, cette unité qui l’intéresse avant tout et qui explique le choix des sujets traités dans ses films.

 

 

 

 

 

Izza Génini est née à Casablanca, en 1942, dans une famille juive marocaine, et vit à Paris depuis 1960. Après des études de lettres et de langues étrangères à la Sorbonne et à l’École des Langues Orientales, elle se consacre de1966 à 1970 aux relations extérieures des Festivals de Tours et d’Annecy. De 1970 à 1986, elle est directrice de la salle de projection Club 70. À partir de 1973, elle fait la promotion du cinéma marocain en France (grâce à la société Sogeav). En 1987, elle devient la première documentariste du Maroc. Izza Genini a tourné plusieurs documentaires sur le Maroc, en particulier sur le patrimoine musical marocain :  Transe ( 1981) Retrouver Ouled Moumen (1994), Concerto pour 13 voix et Voix du Maroc (1995), Pour le plaisir des yeux… et La route du cédrat, le fruit de la Splendeur (1997), Tambour Battant (1999), Cyberstories (2001)…(Biographie de Bibliomonde.com)

 

 

Reportage Dominique LANCASTRE

Secrétaire de Rédaction Colette FOURNIER

Photos: Pluton-Magazine

Pluton-Magazine/2017

 

 

 

 

 

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