Compte rendu de lecture: Édouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Compte rendu de lecture

Édouard Glissant, philosophe[1]

d’Alexandre Leupin

 

 

Par Corinne Mencé-Caster

Université Paris-Sorbonne

 

 

Dans cet essai de près de 350 pages, Alexandre Leupin s’emploie à restituer la dimension proprement philosophique de l’œuvre d’Édouard Glissant et à en manifester la cohérente complexité. En dix-huit chapitres, l’analyste scrute minutieusement la pensée glissantienne, en traque finement les articulations et sinuosités, sans se priver de souligner ses apparentes contradictions, tout autant que son extraordinaire fécondité et densité.

Engageant un subtil dialogue entre les textes glissantiens et les œuvres majeures de la philosophie dite occidentale, perspective qu’il juge insuffisamment étudiée jusqu’alors, Alexandre Leupin tisse une toile très serrée dans laquelle la relation à la fois « conflictuelle et accueillante » de Glissant avec la tradition philosophique « occidentale » s’éclaire admirablement. C’est que la lecture qu’il nous livre, quoique soucieuse d’être au plus juste du texte, ne sombre jamais dans l’hermétisme, pas plus que dans la célébration aveugle.

L’un des soucis majeurs de l’exégète glissantien est de lever, de manière argumentée et précise, tous les malentendus que les diverses lectures de l’œuvre ont pu générer (paraphilosophie, rationalité déficiente, dispersion, utopie démesurée, contradictions foisonnantes…) et de manifester comment ce qu’il dénomme « l’anthropologie philosophique » glissantienne s’est tout à la fois nourrie et distanciée de la tradition philosophique occidentale. Et voilà donc Alexandre Leupin qui nous emmène au cœur même de l’entreprise de Glissant, là où la pensée de celui-ci s’informe et se forme : dans l’antre même de la tradition philosophique occidentale, où dans une relation critique exigeante avec les grands noms qui ont marqué l’histoire de la philosophie occidentale, Glissant « repense » cette tradition, en conférant aux présocratiques, et notamment à Héraclite, une prééminence sur Socrate ou Platon, en préférant Nietzsche à Heidegger et en contredisant Hegel « qui peut se tromper », car l’Histoire ne saurait avoir de fin : elle est devenir perpétuel, et surtout, imprédictible.

Toute la virtuosité de l’auteur de Édouard Glissant, philosophe est de nous accompagner patiemment dans cette lecture raisonnée de Glissant, afin de nous aider à comprendre que les choix et préférences qui furent les siens en matière de tradition philosophique, répondent précisément à un projet dont la cohérence peut être éprouvée : celui de fonder une poétique libérée des contraintes du savoir codifié et qui retrouve enfin son « lieu [poétique] inaugural ». De fait, Alexandre Leupin ne manque pas de nous livrer, le long de ce parcours exégétique, quelques clés essentielles de la poétique glissantienne : la primauté accordée à la catégorie du concret, plutôt qu’à celle de l’abstrait est une des distances majeures que prend Glissant à l’égard de la tradition philosophique occidentale (« La pensée est geste en partage, dans le monde réel, non dans la solitude idéelle[2] »); la distinction entre « savoir » et « connaissance » qui vise à redonner toute sa place à la « notion », entée sur l’intuition, par rapport au « concept », happé par l’abstraction, la connaissance ayant une précellence sur le savoir dans la pensée glissantienne. Notons qu’Alexandre Leupin prend soin de souligner les divergences qui s’instaurent entre la manière de penser de Glissant et le savoir universitaire qui, non seulement est tout de séparations et de cloisonnements, mais exclut, de plus, l’affect et la poésie. Il met alors en évidence le primat du poétique sur le philosophique dans l’approche de Glissant : si Aristote fit le reproche à Gorgias d’employer des figures trop poétiques dans sa prose philosophique, Glissant, lui, observe-t-il, regrette fortement que le style universitaire ne s’accommode pas de la poésie. En puisant ses ressources dans la tradition présocratique, Glissant, note Leupin, affirme la prééminence de l’imaginaire (poétique) sur la rationalité (philosophique), sans renier pour autant la seconde : il s’agit surtout de réintégrer l’imaginaire et le cosmique qui ont été comme évacués de la tradition philosophique occidentale depuis Socrate et d’en faire le socle de la pensée, « la langue des philosophes [étant] d’abord celle du poème[3] ».

 

En effet, nous explique Leupin, Glissant aspire à « tout intégrer dans l’unicité du poétique[4] », dans une interaction continue entre le sujet et l’objet, marque d’une dynamique de pensée, tournée vers le Devenir et donc jamais achevée, toujours renaissante, quelle que soit la négativité qui semble l’enclore.

 

C’est cette compréhension-là de l’œuvre glissantienne, anti-systémique en quelque sorte, quoique faisant système, qui conduit Alexandre Leupin à mettre en garde tout un chacun, contre les lectures essentiellement littéraires, mais aussi politiques qui pourraient en être faites. Si, nous prévient-il, Glissant refuse les étiquettes et catégorisations, qu’il s’agisse de la francophonie, du postcolonialisme, du postmodernisme, c’est parce qu’elles restent solidaires d’un enfermement dans le passé, d’un « ressassement » stérile, d’une négativité qui risque de reproduire la « mauvaise filiation », au lieu de viser une « affirmation poétique positive ». Contre le pamphlet de l’ancien dominé qui retourne contre le dominant les armes qui furent les siennes, contre toute logique identitaire fixe,  – Leupin nous le redit –, Glissant fait le pari du devenir dynamique, du flux imprévisible qui transforme les négativités en positivités, jamais prédictibles, au point qu’il s’avère possible de « prophétiser le passé ».

Ce souci de l’inouï qui pourrait caractériser la pensée de Glissant est paradoxalement relié à une pratique du ressassement. Une autre des vertus de l’essai d’Alexandre Leupin est de tenter de clarifier le rapport ambigu que Glissant entretient à ses sources et qui est une autre des distances qu’il prend à l’endroit du savoir universitaire. Il est connu que Glissant s’adonne peu à la citation explicite, préférant inscrire de manière allusive dans ses textes, les auteurs qui ont nourri sa pensée. Leupin qui dévoile aussi le canon glissantien (Héraclite, Parménide, Nietzsche, Hegel, Faulkner pour n’en citer que les plus présents) considère que cette pratique allusive relève du primat qu’il confère à la connaissance sur le savoir institué, de cette foi qu’il place dans la pensée de l’errance, contre l’« égophanie » du Romantisme, et l’individualité étriquée qu’a promue l’Occident. C’est que, nous dit Leupin, soulignant là encore un apparent paradoxe, l’auteur est à la fois solitaire (« l’aventure de la pensée doit être menée par un sujet singulier[5] »,) et solidaire (« avec ceux qui cohabitent en son lieu[6] », id.). Il n’y a là, précise-t-il, aucune contradiction insurmontable si on réfute la logique de Parménide selon laquelle l’être exclut le non-être : dans la Relation qui est la pierre angulaire de la philosophie glissantienne, le non-être n’est autre que le devenir imprédictible des étants. Il n’y a pas d’exclusion, mais toujours un troisième terme qui ouvre sur un devenir non prévisible.

D’ailleurs, nous explique Leupin, le fait que la pensée de l’Être suppose toujours celle de l’étant, ou encore du non-être, montre bien que l’Être lui-même témoigne d’une digenèse. Cette digenèse est aussi présentée dans l’essai comme une des clefs de voûte de l’édifice glissantien. Si, nous dit l’analyste, le philosophe reconnaît qu’il est des Antilles et de Paris, il se perçoit aussi comme originaire d’un ailleurs, d’un lieu autre, qu’il nommera dans Poétique de la Relation, l’Autre de la pensée. De fait, si tout au départ est digenèse, et l’Occident n’y échappe pas, quand bien même il fait une fixation sur l’Être et sur l’Un, cette digenèse ne saurait être un enfermement ni une fin en soi, mais une ouverture sur les possibles, sur le Tout-monde qui est tout à la fois « intégralité, universalité à venir » et « prend en compte toutes les particularités[7] ».  Dès lors, « Il n’y a plus que de l’étant », comme le met en exergue le titre du chapitre XII.

Pour Édouard Glissant, insiste Alexandre Leupin, la question de l’Être est épuisée et doit céder le pas à celle des étants, dans le Tout-Monde, dans la Relation qui ne saurait se satisfaire des binarismes, de la filiation imposée, de la racine, de la fixité, de la raison, mais se reconnaît dans le rhizome, le devenir, l’imprévisible, l’intuitif et le poétique. Cette pensée de l’errance (« hors de la fixité ou de la métaphysique de l’Être[8] »), explique-t-il, est d’abord une poétique, sous-tendue par une « identité-relation », qui se représente une terre comme un « lieu où on donne avec[9] », plutôt que comme un territoire qui « com-prend[10] ». Ce triomphe du divers, qui est celui des étants, est aussi à lire comme une contestation de la prétention à l’universalité de la philosophie occidentale, dans une quête de la transparence qui vise à réduire les singularités. Contre cette aspiration à la transparence, Glissant milite pour l’opacité comme protection du divers et des singularités, dans cette multiplicité restaurée des étants, où toutes les traditions, réinterprétées, ont leur place et peuvent se renouveler, y compris celles de l’Occident.

 

La force remarquable de l’essai d’Alexandre Leupin réside donc dans ce souci qu’il a d’introduire en douceur son lecteur, dans l’univers de pensée glissantien, dont il restitue à la fois la complexité et la cohérence.  Sa familiarité avec l’œuvre de Glissant ne le conduit nullement à une glose hermétique, mais au contraire, à une analyse patiente, méthodique, où le Texte glissantien se déplie et se déploie devant les yeux d’un lecteur admiratif de voir comment une pensée aussi complexe peut se trouver mise en lumière, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus exigeant.

 

Mais surtout le plus remarquable de cette démarche est sans doute la forme d’homologie qu’elle met en œuvre, entre l’aspiration glissantienne à la cohérence et au système de son œuvre, prise dans sa totalité, et la volonté de l’exégète de ne pas trahir cette exigence, en refusant toute approche qui privilégierait telle ou telle autre partie de cette même œuvre, au détriment d’une autre.

On regrettera seulement, et sans doute de façon légère, que ne soit pas abordée, même brièvement la réception de l’œuvre de Glissant chez les philosophes qui continuent de s’inscrire dans la tradition que ce dernier « repense ». On eût aimé également que soit davantage problématisée la relation entre l’utopie glissantienne, réalisée par l’art, « à la fois du monde et hors du monde, dans un ailleurs virtuel qui est celui du devenir[11] » et la possible concrétisation historique de certaines de ses notions. Mais comment tout dire en un texte déjà tellement dense et « déplié » ?

Ce « dépliement » aboutit à dix-huit chapitres équilibrés où les problématiques essentielles sont abordées, sans dogmatisme, et avec une honnêteté qui permet de sonder les méandres du Texte glissantien, sans le couper de son dehors, de ce qui, dans le concret d’une existence, autorisa son émergence et favorisa son évolution. Il en découle que ce n’est pas seulement  la cohérence de l’œuvre d’Édouard Glissant qui est posée à l’horizon de l’essai d’Alexandre Leupin, mais celle d’une certaine figure de l’homme aussi, dans ce qui fut la charpente de sa vie d’homme, avec ses excès, ses intransigeances, sa générosité et ses contradictions, toujours plus apparentes qu’avérées.

 

Rédactrice Corinne MENCE-CASTER

Pluton-Magazine/2017

Secrétariat rédaction Colette FOURNIER

 

 

Corinne MENCE-CASTER est professeure des universités, agrégée d’espagnol, titulaire d’un doctorat et d’une HDR (habilitation à diriger des recherches) en traductologie et linguistique hispanique. (Université  Paris-Sorbonne)

 

Notes:

[1] Alexandre LEUPIN, Édouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde, Paris : Hermann, 2016.

[2] A. LEUPIN, op.cit., p. 14.

[3] Ibid., p. 64.

[4] Ibid., p. 19.

[5] Ibid., p. 294.

[6] Id.

[7] Ibid., p. 105.

[8] Ibid., p. 253.

[9] Ibid., p. 291.

[10] Id.

[11] Ibid., p. 330.

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