Ad Verbatim (1) : Latine loqui: Le latin, langue morte ? Pas tant que cela.

 

 

Suzanne DRACIUS

 

Latine loqui

 

Latine loqui, cela signifie parler latin, mais, en vérité, on n’arrête pas de parler latin, en français, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, quand on dit un alibi, le minimum, le maximum, le summum, et, plus élégant, verbatim, qui veut dire « textuellement », « mot pour mot », texto.

Tiens, le mot « texto » sert également pour désigner un SMS, or texto aussi c’est un ablatif latin, signifiant « par le texte », de même que alibi est un adverbe latin qui veut dire « ailleurs » : un bon alibi prouve que l’on était ailleurs que sur la scène de crime.

Idem pour aléa, le mot latin qui signifie « jeu de dés, hasard », avec, bien sûr, l’impérissable alea jacta est que l’on prête à César, mais l’on ne prête qu’aux riches, et il faut rendre à César ce qui est à César…

 

Quant à idem, c’est le mot latin signifiant « la même chose ».

 

Même les ordinateurs et le langage informatique sont pleins de latin tel quel : delete est un impératif signifiant « détruisez ! », les data, ce sont, mot à mot, les données : c’est le participe du verbe latin do, das, dare, donner.

 

Nous parlons latin sans le savoir en employant des locutions latines courantes.

 

« Nec plus ultra », trois mots latins signifiant qu’on ne peut pas aller au-delà, qu’il n’y a pas mieux. Per diem est une expression latine qui signifie mot à mot « par jour », une indemnité journalière. Il y en partout, du latin, on peut en trouver ad libitum, c’est-à-dire autant que l’on veut, à loisir…

Les media communiquent, le medium pratique la voyance, on peut poser un ultimatum et prier quelqu’un de dégager en criant vade retro !

Quand on voit écrit Exit, c’est la sortie, ça sort encore tout droit du latin, c’est le cas de le dire, puisque c’est le verbe latin signifiant « sortir ».

 

 

Ta race !

 

Pourquoi parle-t-on de « racisme » et de « crimes racistes » alors qu’il s’agit de meurtres d’homosexuels ou de musulmans ou de profanations de cimetières juifs ? C’est que le mot « race » est employé à la fois au sens large et au sens étymologique, paradoxalement, ceux que l’on retrouve, entre autres, dans l’expression populaire injurieuse et vulgaire « Ta race ! » (qui n’a généralement pas de caractère raciste à proprement parler, si tant est que l’on puisse « proprement parler » en matière de racisme), insulte utilisée à tire-larigot mais à bon escient, finalement, si l’on prend en compte les deux origines possibles de « race », soit issu du nominatif latin ratio, signifiant « calcul, compte, système, procédé », puis, en latin chrétien, chez Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, « idée, conception d’une chose », d’où « modèle d’une chose, d’un être vivant, race, qualité, espèce, caractéristique de ce qui appartient à la famille », soit issu, avec aphérèse, du latin generatio, « génération, reproduction, famille, descendance, engeance, espèce, race », en passant ensuite par l’ancien français avec le sens de « bande de gens au service de quelqu’un » ou de « bande d’individus qui complotent », en rappelant que, chez les poètes de la Renaissance jusque dans le théâtre classique et même longtemps après, le mot « race » signifie « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple », « durée d’une génération », voire simplement « rejeton, postérité » ou « origine, extraction », l’expression « être de grand’race » voulant dire « être d’origine noble », et pouvant même désigner juste une lignée de rois de France (par exemple, « la race de Pépin », surnommé le Bref, comme quand on lit que « la race de Pépin a détruit les monuments de celle de Clovis »), ou lorsque La Boétie écrit, dans son fameux Discours de la servitude volontaire, « Il y a trois sortes de tyrans.

Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race », phrase où l’expression « succession de race » désigne la dynastie, la succession de dirigeants d’une même famille, de père en fils, le plus souvent, sans aucune considération de couleur de peau, de même qu’enfin, plus globalement, le terme « race » signifie « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus », « population humaine qui se distingue d’autres populations par la fréquence relative de certains traits héréditaires », ou encore « espèce d’animaux », tout en acquérant le sens plus général de « catégorie, classe de gens de même profession, de même caractère, de même acabit, etc. »…

Nota bene (= notez bien) :

On attribue à tort à Étienne de La Boétie, l’ami de Montaigne « parce que c’était lui », la formule « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », or elle ne figure pas dans son Discours de la servitude volontaire. Il s’agirait en fait d’une phrase de Pierre Victurnien Vergniaud prononcée lors de l’un de ses discours en 1792. La citation est par ailleurs apocryphe ; en voici la version originale : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux : levons-nous ! » Il faut rendre à César ce qui est à César… N’empêche que La Boétie, en qui l’on peut reconnaître l’un des tout premiers théoriciens de l’aliénation, a bel et bien écrit, dans ce fameux Discours de la servitude volontaire : « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. […] S’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature. »

Post-scriptum (= écrit après coup) :

À noter que, dans l’expression « succession de race », le mot RACE signifie « famille », comme en français classique, chez Racine etc. Aucune idée de « couleur » là-dedans.

Paradoxal, que « Ta race ! » ou pire, « Enculé de ta race » soit jeté comme un rat mort – et mutuellement, d’une « race » à l’autre – au visage de cette génération (du latin generatio) qui subit le plus le « racisme » mais l’entretient entre soi, sans raison, qui se dit en latin ratio, le mot latin d’où vient le mot « race » ; et la boucle est bouclée en un cercle vicieux.

 

Rédactrice Suzanne Dracius

(Écrivaine et professeure de Lettres Classiques: français , latin , grec)

©Pluton-Magazine. 2017

 

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