Sylvie Méléard: élégance et maths

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Par Elisabeth BOUCHAUD

 

Sylvie Méléard, élégance et maths

Portrait d’une aventurière au pays des mathématiques

 

 

Si vous imaginez que les mathématiques sont une science austère faite par des humanoïdes renfrognés et froids comme des robots, c’est que vous n’avez jamais rencontré Sylvie Méléard. Ce qui frappe d’abord, c’est sa légèreté, une espèce d’élégance tranquille, une féminité affirmée, et, sous les cheveux auburn coupés court, un regard rieur et constamment en mouvement.

 

Rien, dit-elle, ne la prédestinait à devenir mathématicienne. D’une famille modeste, moitié berrichonne et moitié bretonne, Sylvie a grandi en Picardie. Ses deux parents avaient, semble-t-il, déjà forligné, étant tous les deux professeurs de biologie au lycée. Mais la petite Sylvie est d’une autre trempe. À dix ans, elle annonce, tout à trac, qu’elle sera professeure d’université en mathématiques ! « Ça a fait un scandale familial : mes parents ont été accusés de m’élever au-dessus de mon niveau social. » Depuis qu’elle est toute petite, les maths sont pour elle un grand bonheur. Et pourtant, elle hésite avec une carrière de… styliste !

 

En classes préparatoires, au Lycée Janson de Sailly, Sylvie habite au Foyer des lycéennes. « On avait des profs déjà très misogynes, mais quand ils ont appris que j’avais pris « couture » en option au bac, ils en ont fait des gorges chaudes ! ». C’était beaucoup moins chic que la musique ou le grec, évidemment. Et tellement typiquement féminin ! C’est son professeur de physique de maths sup’ qui est le plus dur avec elle. « Tu ferais mieux de t’occuper de tes chiffons ! » lui lance-t-il méchamment. « Mais au fond, ça m’a beaucoup stimulée ! » Sylvie est une battante.

 

Elle entre à l’Ecole Normale de Fontenay-aux-Roses. Où elle tricote pendant les cours, ou à la pause ! « Ça m’a valu une sacrée réputation chez mes futurs collègues ! ».

Elle fait sa thèse avec Nicole El Karoui dans le domaine des probabilités, passe l’agrégation, et obtient un poste de maître de conférences au Mans. Elle pouponne ses deux enfants et obtient bientôt sa mutation à l’université Paris VI, puis devient professeure à Nanterre.

Elle a beau sourire, elle avoue que son parcours dans le monde presque exclusivement masculin des mathématiques a été difficile. « J’ai un caractère à me défendre, mais oui, c’était dur. » Elle avoue même qu’à certains moments, sa confiance en elle a été fortement ébranlée. « Une fois qu’on a passé un cap, ça va. Mais avant d’y arriver, on souffre quand on est une femme. »

Les mathématiques que fait Sylvie ne sont pas ce qu’on appelle des mathématiques « pures ». Elle leur préfère les mathématiques « appliquées », celles qui permettent de construire des ponts entre différentes disciplines, y compris au sein même des mathématiques. « J’ai établi des liens entre probabilités et équations aux dérivées partielles. A l’époque, ça ne se faisait pas. » Sylvie a un esprit d’aventurière, elle aime explorer de nouveaux domaines.

 

Ses outils ? L’ordinateur autant que le tableau noir. « La distance, au tableau, permet l’abstraction. » Et on peut y admirer toute la beauté des équations !

Comment elle choisit ses sujets ? « Je fonctionne beaucoup à l’affectif ! » répond-elle en riant. Son parcours se forge au cours de rencontres, au gré de conférences.

 

Quand elle arrive en thèse, la science des probabilités est encore jeune – c’est un domaine né après la deuxième guerre mondiale -, et l’on en est encore à forger les outils de base. « Il y avait un groupe, à l’Ecole Polytechnique, dirigé par Michel Métivier, décédé depuis, et qui attirait beaucoup de jeunes de ma génération. » C’est là que Sylvie commence à travailler sur des modèles de réseaux de télécommunication. Elle fait le lien avec l’équation de Boltzmann (qui décrit l’évolution d’un gaz hors d’équilibre), puis s’intéresse aux écoulements fluides, et aux modélisations probabilistes de l’équation de Navier-Stokes. « J’étais plus souvent au Laboratoire Jacques-Louis Lions, dédié à l’étude des équations aux dérivées partielles, qu’au Laboratoire de probabilités. C’était beaucoup plus sympa ! »

 

Quelques années plus tard, au début des années 2000, elle se rend à un séminaire à l’Ecole Normale Supérieure, organisé par le biologiste Régis Ferrière, sur les modèles biologiques et systèmes de particules. Il s’agissait déjà de comprendre l’évolution. « Il se trouve qu’un étudiant cherchait un directeur de thèse en mathématiques pour travailler avec Régis sur ces sujets. J’ai tout de suite pensé que je pouvais peut-être apporter quelque chose. Et puis, Régis avait l’air sympa. Le jeune aussi. J’ai dit oui ! » Pour décrire la dynamique des espèces, son idée est de revenir aux individus. Et ça marche !

 

 

Modélisation de l’évolution Darwinienne: la simulation représente l’évolution de la distribution de la taille du bec (phénotype x)  au cours du temps, dans une population où les oiseaux naissent, mutent  et meurent aléatoirement.

 

En 2004, Sylvie tombe gravement malade. Le cauchemar dure plus de six ans. Aujourd’hui, de cela aussi, elle est capable de rire. « Les jeunes ne se rendent pas compte. Quand on a quelque chose comme les maths dans la tête, on résiste à tout ! ». Et pourtant, au plus fort du traitement, elle est si fatiguée qu’elle ne comprend plus rien à ses chères mathématiques. « Il a fallu que j’apprenne un peu la patience, à ce moment-là ! ».

 

Sylvie avec des élèves de l’Ecole Polytechnique lors d’un voyage en Guyane, à la station CNRS d’étude de la biodiversité des Nourragues.

 

En 2006, elle est nommée Professeure à l’Ecole Polytechnique. Elle se rend compte que le mécénat d’entreprise est vraiment intéressant pour la recherche, et, avec le biologiste Pierre-Henri Gouyon,  lui aussi professeur, contacte des gens chez Veolia pour construire une chaire sur la Modélisation mathématique de la biodiversité. « L’aspect financement était important, mais la création d’un réseau ne l’était pas moins. Aujourd’hui nous sommes quatre-vingts à émarger ; la moitié est composée  de biologistes, l’autre de mathématiciens. » Au début, les biologistes n’osaient pas trop s’exprimer devant les mathématiciens. Maintenant, les choses ont changé, les discussions scientifiques sont constructives et passionnées. « Nous ne sommes pas au service des biologistes pour traiter leurs données. C’est un véritable échange. »

 

L’entreprise n’intervient pas sur les sujets de recherche, mais s’y intéresse de près. Veolia s’engage, dans ses activités à maintenir la biodiversité, et, pour cela, s’appuie sur les découvertes du groupe. Les quantificateurs de biodiversité, les impacts de pollution ou le comportement des colonies de bactéries sont aussi des questions auxquelles l’entreprise doit répondre,  et les recherches de la chaire l’y aident.

 

Sylvie présente une conférence pour l’inauguration de la Fondation de Mathématiques Jacques Hadamard.

 

Sylvie a été récemment contactée par des médecins hématologues spécialisés dans certaines formes de leucémies pour aider à la modélisation de l’apparition des mutations dans la différentiation cellulaire. « Leurs résultats les plus probants  sont obtenus sur des souris. Nos ordinateurs sont quand même plus faciles à gérer ! ». C’est un nouveau sujet sur lequel elle travaillera sans doute pendant plusieurs années.

 

Sylvie est très attachée à la formation des jeunes. Elle encadre des étudiants qui préparent leur master, ou leur doctorat. Elle essaie de leur transmettre sa passion pour la beauté des mathématiques, et le goût des défis. « Parfois, j’ai un peu peur de les étouffer ! » avoue-t-elle. Elle les aime, ses étudiants, et ils le lui rendent bien : ils préparent pour la rentrée prochaine une conférence en son honneur, pour fêter son anniversaire. On s’associera à leurs vœux.

 

Rédactrice Elisabeth BOUCHAUD

Secrétaire de rédaction Colette FOURNIER

Pluton-Magazine/2018

 

 

 

 

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