Vers une précarité inévitable du travail

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Par Georges Cocks

Demain, allons-nous travailler car nous aimons notre travail, ou simplement parce qu’on y est contraint pour subsister ? Allons-nous encore aimer aller au travail ? Y trouverons-nous encore du plaisir ? Il y a à peine quelques années, on parlait d’une fin annoncée, du travail d’un autre genre, plus reconnaissant pour tous, payé par le salaire universel, fini le labor, vive l’opus : le retour à la créativité.

L’illogique du travail

On construit des avions et des paquebots plus grands parce qu’il y a plus de passagers à transporter, cela va de soi. Il y a plus d’habitants et pourtant, le constat aberrant pour ceux qui veulent travailler, c’est qu’il y a moins de travail et pire ; c’est que pour faire ces constructions titanesques, on a besoin de moins en moins de monde. On a des champs à perte de vue et aucun agriculteur pour les cultiver, juste une ou deux machines pour la récolte lorsqu’on ne fait pas appel à la géolocalisation pour piloter en pleine autonomie ces machines. Combien d’ouvriers agricoles seraient nécessaires pour ensemencer de si grandes surfaces ? Lors de l’émergence des usines, le travail abondait. À la fin de la journée, l’usine vomissait un flot interminable d’ouvriers. Comme une fourmilière dans laquelle on avait tapé ; hommes et femmes par centaines ou milliers tiraient une miche de pain de leur labeur quotidien. Aujourd’hui, certains grands ports commerciaux sont truffés de portiques et chariots autonomes.

Aujourd’hui, nous préférons payer les gens à ne rien faire et cela coûte bien plus cher à l’État. Cette équation est illogique pour ceux qui en souffrent, mais pour le patronat, les actionnaires et l’État, c’est une manne financière de maintenir les gens dans une mendicité permanente. Les conséquences irrémédiables et néfastes sur la société se font sentir et touchent la plus grande catégorie sociale, celle qui se trouve à la base de l’échelle. Celle qui voit passer les ascenseurs qui ne s’arrêtent pas et doit emprunter les escaliers auxquels il manque quelquefois des marches. La croissance pourtant effrénée ne crée pas d’emplois car la croissance a pour objectif le profit au détriment « de » pour une minorité de personnes.

La faute

La transformation profonde de la façon de travailler, depuis le coup de pouce du taylorisme plus l’arrivée de l’ordinateur, a fait un hold-up sur l’environnement du travail. La chaîne du travail étant réduite au strict logiciel d’une solution informatique ou d’un programme, si bien que les bâtiments et les entrepôts rapetissent et le nombre de salariés aussi. La digitalisation supprime les postes d’activité en vantant le mérite de faire gagner du temps, de ne plus faire de longue queue devant les administrations publiques : on peut tout avoir tout de suite d’un simple clic assis dans son sofa – et l’utilisateur fait le travail qui était jusqu’alors rémunéré par l’employeur pour une charge qui reste dorénavant à ses dépens. Il doit posséder un ordinateur, payer le courant, avoir des feuilles pour imprimer, acheter de l’encre. La digitalisation ne réduit pas le chômage. Les avantages sont plébiscités pour masquer les bénéfices de ceux qui détruisent les humains en supprimant leur travail. Nous avons donné quitus à tout cela sans nous en rendre compte, dès lors que nous n’avons pas su gérer notre forte impulsion à la consommation lorsqu’elle est stimulée. Nous n’avons pas compris que nous avons la clé de contrôle de l’offre et de la demande. Mais, au lieu de cela, nous avons été pris au jeu de l’impulsivité, confondant besoin et envie, et l’obsolescence programmée de nos biens nous soutire chaque jour un peu plus d’argent. Les robots ont remplacé de nombreux bras et pourtant le fruit de leur force n’est pas redistribué au salarié. L’idéal serait bien cela : préserver l’homme tandis que les machines s’exécutent à se délabrer, rééquilibrer notre temps, le partager avec la famille et revenir à l’essentiel perdu. Cela paraît une mutation bien plus intelligente pour le bien de la planète et des hommes.

Des sésames de plus en plus rares

Le chômage galopant, le besoin de se loger, se nourrir et se vêtir est tenu dans la main des patrons qui tiennent en retour à leur merci les pauvres travailleurs qui travaillent et acceptent par peur une précarité sociale intolérable. Enchaîner des CDD sans jamais passer au CDI, et quand le précieux contrat est signé, on brandit toujours la menace : il y en a qui attendent si cela ne te plaît pas. La crainte de perdre son travail fait tout accepter, même ce qui n’est pas légal au vu du Code du travail. Les abus sont nombreux pour un seul travailleur et pris collectivement, cela représente un bénéfice énorme pour l’employeur. Le salarié tombe dans un mutisme pour être bien perçu et espérer un renouvellement définitif ou une augmentation quelconque. Certains refusent d’être en arrêt de maladie alors qu’ils ne sont pas aptes à travailler.

Des contrats à la carte, où le salarié attend près du téléphone, sans horaire, dans l’incertitude totale, il ne sait pas si on aura besoin de lui aujourd’hui. Le démantèlement des salariés de la fonction publique éloigne la garantie de l’emploi, tout s’envole en éclat. Les perspectives d’avenir des nouveaux travailleurs sont compromises. Plus de possibilité de construire et de se projeter en avant. La condamnation à vivre à court terme devient l’unique option de vie. C’est le projet de l’État citoyen censé protéger ses habitants. On serait moins productif, paraît-il, quand on a un travail sûr. Mais c’est bien la peur qui motive les contractuels à travailler jusqu’à l’épuisement voire jusqu’à la mort dans les deux cas de figure. La multiplication de différents CDD fait perdre le savoir-faire, que l’on sanctionne à coup d’objectif pour gagner en productivité, mais multiplie les erreurs dans les traitements des dossiers et le mécontentement des clients. Les multinationales sont des mauvais élèves en la matière. Au lieu d’offrir du travail, elles en suppriment au nom du profit. On pousse à la porte ceux qui vivent tout près. Pas d’embauche, ceux qui restent feront le boulot de tous ceux qui sont partis, on délocalise à outrance, c’est comme cela aujourd’hui. Maladies, dépression, risques psycho-sociaux, le monde du travail profite de la force du travailleur et ne le lui rend pas en retour.

Nous avons réduit la moitié du monde à une précarité extrême pour la jouissance de l’autre moitié et la survie de l’une. Les délocalisations suppriment les postes dans les pays développés tandis que dans les pays sous-développés, ceux qui sont forcés au travail le font dans des conditions inhumaines, dans l’irrespect total de la vie, des conventions mondiales, et les multinationales, en toute impunité, ne cherchent pas à savoir ce qu’il se passe car elles ne sont pas les employeurs directs. Nous, nous raffolons de ces biens à bas coût revendus 200 à 300 fois leur prix de revient, si ce n’est plus. Le mécanisme de la précarité n’a jamais été aussi pervers et subtil, et le restera, voire se perfectionnera au fil du temps.

Que se passerait-il si tout le monde travaillait ?

Cela pourrait-il être néfaste ? Serions-nous contrariés s’il n’y avait pas de sdf dans la rue. Aurions-nous le cœur serré parce que des petits enfants de 8 ans ne travailleraient pas ? Les biens de consumation seraient-ils plus chers si tout le monde pouvait se les payer ? Peut-être, mais l’important ne serait-il pas qu’il n’y ait plus du tout de précarité ? De personnes manquant du minimum pour vivre ? Si être « pauvre » était possible tout en ayant l’eau courante et l’électricité, l’éducation pour les enfants et la nourriture et le logement, on se moquerait de ce que les riches pourraient encore bien créer pour se différencier de nous. Peut-être que les policiers auraient moins de travail pour combattre la délinquance, et les actes d’incivilité. La contribution de tout un chacun à l’essor de la société augmenterait l’espérance de vie, entraînerait la disparition probablement de certains impôts et un sentiment d’équité qui apaiserait les tensions sociales. Seul bémol peut-être : le calcul et le montant du salaire à payer. Cela ne devrait pas être un problème, sauf que ce genre de calcul est toujours revu à la baisse, pour verser un minima, rester dans la médiocrité d’un système inintelligent. Il faut payer de gros salaires à des gens qui vivent dans la luxure et n’apportent rien à la société. Le revenu universel trouverait sa place encore plus qu’aujourd’hui avec une efficacité absolue favorisant à tous une place sur le marché du travail, chacun à son rythme et avec son objectif, en ouvrant ainsi les perspectives de la créativité mais aussi d’emplois issus de cette nouvelle forme d’activité. Les conflits que nous menons, les migrants que nous n’accueillons pas montrent notre manque d’humanité. Ce défaut que nous cultivons depuis des siècles fait obstacle à toute forme d’altruisme et contraint l’espèce humaine à une domination esclavagiste sans fin. Au lieu de donner l’exemple, les gouvernements enseignent à leurs citoyens comment cultiver ces traits antisociaux. Les hautes écoles pondent des humanoïdes qui n’ont que faire des petits et cherchent à résoudre les problèmes avec de la finance excédentaire.

Un rêve

Travailler, on en rêve tous, mais la motivation est-elle saine ? Elle est éduquée par les spots publicitaires, la réussite fabriquée à coups de parpaings matérialistes, un château de cartes qui ne garantit pas le bonheur et parfois n’y contribue pas du tout, mais ruine complètement la vie de millions de personnes. Peu de gens aiment leur travail aujourd’hui et les conditions mondiales se dégradent et ne laissent plus le choix. Les gens travaillent par dépit. Face à cela, des familles ont renoncé à la vie trépidante de la ville pour le grand froid ou les endroits reculés de toutes les empreintes de la société. Loin d’être des ermites ou des marginaux, ils préfèrent vivre avec la nature et affichent un contentement et souvent une santé exemplaires alors qu’ils travaillent plus et plus dur qu’un salarié à l’usine. Pour rien au monde, ils ne veulent renoncer à cet équilibre de vie car il n y a pas de prix ni de précarité liés à ce beau luxe décent. Pas de juge, pas de contrôle, le banc peut-être faux d’équerre, l’important, c’est de s’y assoir et qu’il puisse durer. En fin de vie, il finira dans le feu pour faire un repas ou se réchauffer en discutant en dessous du ciel étoilé. Les règles sont les seules édictées par dame nature.

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En complément nos dossiers sur le travail :

Votre salaire, révèle-t-il la force de votre travail ?

Vers une fin annoncée du travail

Travailler plus pour gagner plus ou travailler moins pour gagner plus !

Harcèlement et sexisme ordinaires au travail : pourquoi se taire ?

 

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Rédacteur Cocks Georges (correspondant permanent Guadeloupe)

Secrétariat de rédaction Colette Fournier (Lyon)

© Pluton-Magazine/2018/Paris 16eme

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