Entre les lignes(1) :  « Filles impertinentes » de Doris Lessing 

 

       Doris Lessing 

Entre les lignes (1)  

Notes de lecture de Fatima Chbibane

 

FILLES IMPERTINENTES

Désir d’affranchissement

Dans ce récit autobiographique émouvant paru en 1985 en Grande Bretagne traduit en 2014 en France par Philippe Giraudon, l’écrivaine Doris Lessing dévoile les trente premières années de sa vie. Le Prix Nobel de littérature de 2007 a choisi le chemin de l’audace et de la hardiesse pour raconter cette tranche de vie allant de sa naissance inattendue en 1919 en Iran jusqu’à 1950, date de la parution de son premier livre Vaincu par la brousse. La narratrice précise que sa mère – qui espérait un garçon – est restée tellement muette de déception à sa naissance que c’est le médecin qui choisit son prénom. Avec une franchise et une sincérité bouleversante, Doris Lessing raconte son enfance dans une famille de la «Middle class» britannique du début du XXème siècle. L’auteure entretient d’une part des rapports difficiles et houleux avec une mère autoritaire et d’autre part un amour pour son père, traumatisé par son expérience de la première guerre mondiale laquelle a provoqué son amputation de la jambe. De la même manière, elle y évoque son anticolonialisme, son adhésion au parti communiste sans oublier les hypocrisies et les préjugés de la société britannique coloniale.

 

La mère rencontre son époux sur le front où elle est infirmière. Tous deux forment un couple pour le moins harmonieux – porté par la mère – où frivolité, rigorisme et sens du devoir se mêlent dans le chaos. L’on apprend que la mère a reçu une éducation rigide et pétrie de conventions de l’ère victorienne. Terriblement obsédée par le maintien de son statut social, elle craint de vivre dans une forme de déclassement. « … notre mère restait éveillée la nuit, malade de chagrin parce que ses enfants étaient déshérités, n’étaient pas de bons petits bourgeois dans une banlieue quelconque de Londres. »  Après les hostilités de la guerre, le père est terriblement déçu par le gouvernement britannique, il s’expatrie de fait avec son épouse en Iran où il est directeur d’un établissement bancaire. La mère est ravie de vivre aisément et de s’offrir de belles robes du soir. Seulement, cette vie dorée ne durera pas longtemps. Le lecteur constate que dans ce récit franc et intense, l’auteure met tout son talent et sa puissance de conteuse au service d’un sujet universel : les relations mère-fille. Elle y mêle à la fois sensibilité, sincérité et esprit.

 

La vie de la mère est jalonnée de surprises et de déceptions, comme le départ brutal de la Grande Bretagne pour rejoindre l’Afrique ou l’accouchement « accidentel » d’une fille au lieu d’un garçon. En effet, Le départ de la famille en Afrique Centrale ne se fait guère pour construire un nouveau monde mais pour permettre à ses propres valeurs occidentales de survivre et de se perpétuer. La famille s’installe en Rhodésie du Sud dans une ferme isolée, décrépite et délabrée où elle pratique la culture du maïs et du tabac en pleine brousse.

Chacune des deux femmes de la famille perçoit ce changement de mode de vie de manière différente. La jeune Doris est émerveillée par la découverte d’un monde passionnant dont elle apprécie la nature, les grands espaces, la solitude et la liberté.

 

 « Quelle chance prodigieuse ! Nous étions sur des terres qui n’avaient jamais été cultivées auparavant, dans une brousse encore épargnée par les imbéciles blancs et noirs, entourés d’une faune sauvage, libres de vagabonder à notre guise sur des milliers d’hectares, en jouissant de notre trésor le plus précieux, la solitude…»

 

La mère, quant à elle, a toutes les raisons d’être déçue. Issue de la bourgeoisie et viscéralement attachée à ce statut, elle se retrouve dans une situation inconfortable. Elle subit la perte de son statut social et passe de bourgeoise à fermière dans la brousse africaine. Ne pouvant plus parader dans ses robes du soir, elle est comme tombée de son piédestal. Ses désillusions se prolongent notamment à cause des conditions de vie en Afrique qui sont insupportables. Le travail de la ferme s’avère non seulement pénible mais l’isolement et la nostalgie provoquent en elle un ennui mortel. En outre, l’état de santé du mari se détériore. L’obsession de celui-ci de rechercher l’or et son cumul des dettes agacent énormément la mère de la narratrice.

Le comble est que Doris est en perpétuelle opposition avec sa mère, si bien que cette dernière met sa fille en pension. Ne supportant pas l’enfermement, la rigidité du règlement des religieuses et les punitions qui lui sont infligées, Doris quitte l’établissement à l’âge de quinze ans sans finir ses études. Par ailleurs, elle éprouve tellement d’amertume qu’elle est un peu plus irrévérencieuse à chaque confrontation avec sa mère. Elle réagit ainsi juste pour revendiquer son indépendance et vivre sa vie à sa guise, indépendamment des velléités de sa mère.

Ces rapports tendus finissent par pousser Doris à voler de ses propres ailes. Elle se met à l’écriture et prend plusieurs petits boulots refusant toute aide de la part de sa mère, qui continue à la critiquer et à s’ingérer dans sa vie privée et professionnelle. Honteuse, la mère est anéantie d’autant que Doris se marie et accouche de deux enfants avant de divorcer. Elle se remarie et accouche d’un troisième enfant. La mère, dont le désir de bienséance n’est jamais respecté, est totalement outrée lorsque sa fille adhère au parti communiste.

La narratrice affirme, qu’au début de sa vie, elle entretenait des rapports tumultueux avec sa mère  neurasthénique et méprisante et qu’elle éprouvait pour elle des sentiments de colère et de pitié. Mais, au fur et à mesure qu’elle évoque les souvenirs d’enfance, elle prend conscience du mal être de sa mère et apporte des nuances. Elle reconnaît son injustice envers une mère qui a eu une vie douloureuse  .

 

« Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est que mes pensées n’ont guère évolué depuis lors. D’un côté, cette pauvre femme n’avait commis d’autre faute que d’avoir connu une série de malheurs, à commencer par la mort de sa mère quand elle avait trois ans, et elle méritait d’être aimée, soutenue, entourée de tendresse. Pourtant je devais la combattre à tout instant, autrement elle n’aurait fait qu’une bouchée de moi. » 

 

L’impertinence dont il est question dans Filles imprtinentes est le fil d’Ariane que Doris Lessing déploya durant toute une vie consacrée à l’écriture et à une lutte pour un féminisme d’avant-garde. Son désir d’émancipation et d’affranchissement est tellement prégnant que ce court récit se révèle l’autoportrait saisissant d’un des écrivains les plus libres de son époque. Cette écrivaine dont l’oeuvre est colossale, près de soixante titres, est souvent comparée aux grands auteurs réalistes du XIXème siècle pour la profondeur de son étude psychologique et la densité de son observation sociale.

 

 

 Rédactrice Fatima Chbibane

Entre les lignes numéro 1

©Pluton-Magazine/2017

                                                                 

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