Contribution de la diplomatie culturelle africaine à la paix dans le monde

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Par Alain Alfred MOUTAPAM

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La diplomatie s’entend comme une branche des relations internationales dont la mission principale est d’établir des ponts entre différents peuples organisés sous formes d’États, aux fins de faciliter la gestion de leurs  rapports, de prévenir les crises ou de les  régler, le cas échéant. Le fondement juridique des relations diplomatiques de nos jours, est la convention de vienne de 1961. À la vérité, la diplomatie reste l’outil par excellence de défense des intérêts des États. (Car les États n’ont pas d’amis, mais que des intérêts, dixit : le général De Gaulle).  Traditionnellement, la diplomatie revêt  3 formes : la diplomatie politique,  économique,  culturelle.

 

Face aux difficultés voire aux échecs rencontrés par les formes classiques de la diplomatie, de nombreux États font de plus en plus appel à la troisième forme de la diplomatie, qui est peu connue du  grand public, mais efficiente et vieille comme le monde. Il s’agit de la diplomatie culturelle. Qu’est-ce-à-dire ? Si ce n’est  l’ensemble des moyens formels et informels mis en œuvre par les États ou leurs citoyens aux fins de vernir, de dorer voire de redorer leur image vis-à-vis des États partenaires, ce dans  l’unique but de maximiser leurs chances dans la défense de leurs intérêts.  En d’autres termes, la diplomatie culturelle est l’art, la science de l’attractivité par l’image, les échanges d’idées, d’informations, des pratiques artistiques et culturelles, des biens et services créatifs entre les peuples, sans oublier le partage de leurs valeurs identitaires.

La diplomatie culturelle vise donc à créer des relations de confiance, de compréhension mutuelle dans les échanges entre États. Loin d’être antagonistes, la diplomatie culturelle et la diplomatie classique sont de plus en plus utilisées de façon simultanée par les grandes puissances  de ce monde. (C’est ce que le professeur Joseph Nye, l’un des plus grands théoriciens de cette discipline, nomme  the smart power, qui est la combinaison du hard et du soft power. Le hard power étant la diplomatie par la coercition militaire ou économique, et le soft power étant la diplomatie culturelle).

Si la diplomatie classique se déploie avec, comme acteurs principaux, les plus hauts représentants de l’État, à savoir : les chefs d’État, les ministres des affaires étrangères, les ambassadeurs et d’autres personnalités  importantes de la république, la diplomatie culturelle, quant à elle, opère de façon originale avec des outils iconoclastes. Ses leviers ou alors ses moyens de déploiement sont : les footballeurs, les écrivains, les musiciens, les architectes, les couturiers, les chefs de cuisine, les artistes peintres, les cinéastes, les comédiens, les artisans, tous les autres créateurs, sans oublier les associations culturelles et quelques personnes privées.

De fait, il est scientifiquement prouvé aujourd’hui que, par le dialogue, l’entente, les relations de justice et de confiance mutuelle, les échanges, la connaissance de l’autre, de ses valeurs, de son histoire, de sa spiritualité, en un mot, de sa culture, il est davantage plus aisé pour un État ou un peuple  de défendre ses intérêts et de parvenir à ses fins, que par des moyens procédant de la force, de la brutalité ou de la ruse.

Sur les terrains où la diplomatie classique opère par le jeu de l’économie, des stratégies militaires, des menaces, la diplomatie culturelle propose des méthodes plus douces, plus humaines, donc  intelligibles, efficaces et durables. Au demeurant, les empires, les royaumes, les cités, et leur version moderne, les États, ont  de tout temps pratiqué la diplomatie culturelle, de façon formelle ou informelle. La théorisation de ces pratiques, bien que récente, suscite de plus en plus d’intérêt auprès des chercheurs et des États, dans un monde en pleine mutation  et en proie à de graves menaces identitaires, que le Professeur  Samuel Huntington avait savamment prédit dans son ouvrage  The clash of civilisation (Le choc des civilisations).

Comment dans ce contexte, l’Afrique, continent  mère de l’humanité, celui ayant abrité l’une des plus brillantes civilisations humaines de tous les temps, en termes de  savoirs, de connaissances et de réalisations,  a-t-elle participé, participe et participera  à l’équilibre du monde, et à l’entente entre les peuples, par le biais de ses héritages ?

Plus encore, l’Afrique peut-elle dans sa situation de morcellement, d‘appauvrissement et de renoncement à son identité, à ses héritages, être crédible dans son apport à la construction d’un monde de paix et de solidarité ? Le défi pour l’Afrique de demain ne serait-il pas le retour à soi, ce que nous nommons l’endogénisme, et la recherche de la modernité dans ses propres traditions ?

 

Une école qui restaure la fierté de soi et forme les créateurs de richesses

 

L’école africaine nouvelle aura pour défi d’enseigner la vraie histoire africaine non seulement aux enfants africains, mais aussi à ceux dont les ancêtres connurent la déportation comme à tous les autres enfants de la terre, qui ne connaissent que la version falsifiée de l’histoire africaine. La nouvelle école africaine ne pourra  jouer sa partition dans la construction d’un monde plus apaisé, où les humains, indépendamment de leurs origines se respectent, que si  les Occidentaux, les Asiatiques, et tous les autres peuples du monde, enfin, accèdent à la vérité historique et clouent définitivement au pilori tous leurs préjugés sur les enfants de Kama.

 

L’impératif d’un retour à soi : l’endogénisme

 

Des générations entières de lettrés voire de hauts diplômés sortent de l’école  actuelle en Afrique sans connaissances ni sciences véritablement utiles pour les peuples d’Afrique. C’est l’hypothèse des médecins africains qui n’ont aucune connaissance de la pharmacopée locale dans un secteur budgétivore dans lequel les États africains dans leur totalité, dépensent des milliards de francs cfa chaque année dans l’importation des médicaments et l’achat des appareils à l’étranger. La formation de nos étudiants et le recyclage de nos médecins dans la connaissance des vertus médicinales de nos plantes constitueraient, par exemple, une avancée énorme pour l’Afrique mais aussi pour l’humanité entière. Ce serait la naissance de la médecine biologique, moins coûteuse, avec la création de richesse et des millions d’emplois en sus. Ceci est également valable dans la formation des jeunes dans le génie informatique, la construction des logiciels, des jeux-vidéo, et tous les autres programmes numériques. L’Afrique a les moyens d’y investir et de révolutionner son économie par l’économie du savoir.

Faut-il le remarquer pour le déplorer, dans tous les domaines de connaissances fondamentales, l’Afrique a tourné le dos à son génie intrinsèque, pour adopter servilement les théories économiques, politiques, juridiques, mathématiques, médicales, architecturales, etc. des peuples d’ailleurs. L’Afrique ancestrale était pourtant la matrice de toutes les sciences. L’os d’Ishango au Congo, dont l’existence remonte à 22000, contenait déjà les formules mathématiques savantes ; le théorème de Pythagore et celui de Thalès existaient déjà dans l’Égypte pharaonique noire 1200 ans avant leur naissance dans le papyrus de Rhind.

Comment l’Afrique peut-elle donc contribuer à bâtir des solidarités, à susciter de l’intérêt lorsqu’elle se révèle une vile copiste de ce que font les autres ?

Ce n’est qu’en étant elle-même, dans la recherche de l’excellence qui lui est propre, que l’Afrique connaîtra la modernité, renaîtra de ses cendres et suscitera du respect et  l’admiration de tous.

 

Les traditions spirituelles africaines et leur contribution au vivre ensemble


Avant l’introduction des religions dites  révélées en Afrique, les peuples africains dans leur diversité ont connu et célébré l’être suprême  sous diverses formes. L’Afrique n’a pas attendu l’arrivée de l’islam ni du christianisme pour connaître, expérimenter, et célébrer la source de toute vie. À chaque peuple  correspond  toujours une vision du monde, sa compréhension de Dieu, ses pratiques spirituelles. Mais le trait commun des différentes traditions spirituelles africaines encore observables de nos jours, est la tolérance, l’acceptation des croyances et pratiques spirituelles venues d’ailleurs. Les Africains anciens considéraient que Dieu dans son unicité est multitraductible. On parle donc ici de l’unicité plurielle de Dieu.  Il n’est ni mâle, ni femelle,  n’est ombre ni lumière,  Il est parcelle et totalité.

C’est donc  davantage l’ignorance de ces traditions spirituelles  ancestrales qui pousse certains étrangers et quelques Africains à les diaboliser au profit des religions  exclusivistes, qui nourrissent tant d’extrémismes. Tout compte fait, le respect de la vie humaine était sacré dans l’Afrique ancestrale. Les Africains anciens savent par expérience  qu’il faut plusieurs vies à un humain pour apprendre ses leçons sur la terre des hommes et continuer ses  apprentissages dans les sphères plus hautes. C’est dans cet esprit que toute vie devient sacrée, la vie des plantes, des animaux, et à plus forte raison la vie humaine.

Rarement, en Afrique, un humain a été tué du fait de ses croyances religieuses. Connu sous l’appellation de Maât, l’énergie cosmique  se manifeste à travers des hommes par l’esprit de justice, de vérité, de rectitude, d’harmonie, et d’équilibre du tout.  La vérité ou Dieu, n’est ici révélée exclusivement à aucun groupe. Force est donc de constater que dans les traditions spirituelles africaines originales,  la recherche de la compréhension mutuelle entre les hommes et les peuples, de  l’équilibre de tout, exclut les guerres religieuses. En effet, puisque Dieu est amour, il ne peut tolérer  que qui que ce soit, fut-il le plus fervent de ses croyants, tue, humilie ou assujettit un être humain en son nom. Les traditions spirituelles africaines participent donc depuis les origines à la paix sociale, à l’entente des peuples, et à la solidarité des hommes.

 

L’intelligence collective comme levier de paix et d’équilibre dans l’Afrique ancestrale

 

L’une des plus belles, des plus grandes manifestations de l’intelligence collective et qui a participé à la paix et à la solidarité des peuples est la charte du mandé, publiée en 1236, grâce à l’intelligence de ceux qui se regroupaient sous l’appellation de  la confrérie des chasseurs. Les Africains considèrent la charte du Mandé comme la première charte des droits de l’homme dans l’histoire humaine.  Elle affirme dans son article 36 : « ne faites jamais du tort à un étranger ».

Comment ne pas rappeler qu’avant la perte de l’initiative historique par les Africains,  les leaders d’opinion, les maîtres penseurs, les- poètes-griots ou djellis, les philosophes,  les mathématiciens, les géomanciens, etc. se regroupaient  toujours pour former une intelligentsia  aux fins de réfléchir et de solutionner les problèmes de la cité. L’arbre à palabre  participait de  cette intelligence collective dont l’Afrique avait autrefois le secret. L’individu n’avait d’existence réelle que, parce qu’il appartenait à un groupe, à un ensemble plus grand, plus fort, plus résistant, mieux organisé, solidaire,  et certainement plus puissant. Dans cette Afrique-là, il y avait primat de la vie en communauté sur l’individualisme. Tous les aspects de la vie en société comme le travail dans les champs, les récoltes, la chasse, les cérémonies rituelles, les séances de guérison, le prononcé d’un jugement, étaient le produit d’un effort et d’une réflexion collective. La construction des pyramides dans l’Égypte antique, et celles des cités modernes des grands empires, notamment  dans l’empire Mandingue,  n’a été possible que grâce à la conscience du fait que l’intelligence collective prime sur l’intelligence individuelle.

Plusieurs proverbes l’affirment encore aujourd’hui avec éloquence  dans de nombreux pays africains : au Bénin par exemple, on dit : « Il faut plusieurs doigts pour boucher les trous   d’une jarre »  Au Cameroun, on dira que : « une seule main ne peut  faire un nœud »  Un autre proverbe africain dit que quelle que soit la force d’un doigt, seul il ne peut ramasser une pierre.

C’est donc dire que le renoncement de cette vie communautaire et de son intelligence collective au profit de l’intelligence individuelle,   reste l’une des causes des échecs  de l’Afrique d’aujourd’hui.

L’urgence est donc de revenir à ce que le passé glorieux de l’Afrique nous enseigne  sur le génie de l’intelligence collective, et de la retrouver, en formant  la jeunesse africaine à cet enjeu de la modernité africaine. L’école africaine de demain aura  donc pour mission d’éduquer les enfants d’Afrique à prendre conscience de la force de l’union et d’agir de tout temps en union. Car l’école reste le lieu par excellence de la transmission du savoir être, du savoir vivre et du savoir-faire.

 

Alain Alfred MOUTAPAN

Secrétaire de rédaction Colette FOURNIER

Pluton-Magazine/2018

 

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