De l’oralité au roman Africain

 

L’arbre est immense, le feu qui danse autour des oreilles alertes projette une ombre monstrueuse sur la savane et les bêtes de proies restent dans la brousse lointaine par crainte d’être dévorées par la voix du griot. La nuit inlassable tient en éveil les hommes sous la voûte étoilée, les plus petits chevauchent déjà les rêves sur le sein des femmes assises dans la poudre de  feu.

La parole, l’essence de l’oralité

  logopluLa parole est la première forme d’expression, certainement la plus facile et la plus rapide. Dans la tradition judéo-chrétienne Dieu aurait été le premier à l’avoir utilisée quand il parla pour la première fois à l’homme et à la femme dans le jardin d’Eden. Par la suite, les rois avaient pour ordre de lire la loi au peuple. L’oralité est une forme de littérature car elle appelle forcement une structure dans sa construction. On ne raconte pas la fin avant le début, ni des évènements présents avant ceux du passé. Le terme « littérature orale » désigne un genre très vaste et diversifié de textes standardisés par l’usage dans le temps. Ces textes sont bien articulés, cohérents et illustrés au besoin de métaphores et de proverbes, dans lesquels le choix des mots fera de la parole un langage soutenu. Un tel discours est sollicité de vive voix ou de façon implicite. Sous la rubrique de littérature orale, on inclut à la fois les devinettes ou énigmes, les maximes et dictons, les formules divinatoires, les louanges, et  aussi les proverbes, les fables et les contes. Chez les Yorubas, par exemple, les proverbes accompagnent souvent les contes qui illustrent fréquemment un proverbe. Les soirées d’oralisation commencent par des échanges de devinettes  pour aboutir enfin à  l’écoute du conte. Ceci montre qu’il n’existe pas de frontière nette entre les différentes composantes de cette littérature dont l’énonciation se déroule dans des circonstances particulières. L’oralité n’est pas construite sur l’expression des sentiments et talents individuels, même si elle les sollicite. Elle joue le rôle de porte-parole de la pensée et des valeurs collectives. Elle assure des rôles religieux, politiques, idéologiques, initiatiques et ludiques. En parlant des problèmes quotidiens, elle permet la cohésion et la survie du groupe. Elle incite à la prise de conscience. De ce fait, elle représente ainsi une thérapeutique préventive qui pallie les excès dans la société et favorise aussi la mémorisation. La littérature orale aborde tous les thèmes : les problèmes de hiérarchie, les conflits de succession, les problèmes liés à la polygamie et à l’infertilité, la délinquance juvénile, le vol, etc. Dans l’ensemble, il s’agit de mettre en scène la vie quotidienne et ses drames afin de réduire les tensions sociales. Les caractéristiques de la littérature orale sont intimement liées à celles de la parole.

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  La littérature orale participe de ce que les linguistes ont qualifié de fonction conative, en ceci qu’elle vise à influencer le comportement des auditeurs. L’épopée développe ainsi un récit collectif qui construit une identité idéologique ou culturelle. Les devinettes exercent à la réflexion personnelle et à la sagacité. Cependant, elles développent également la mémorisation et l’intériorisation des normes collectives puisque la seule réponse reconnue comme juste est celle fixée par la tradition. La littérature orale est particulièrement enracinée dans la société où elle s’inscrit. Dès lors, la meilleure façon de la préserver est d’encourager sa pratique et de soutenir les droits et conditions d’existence des groupes qui l’ont créée.  

 Histoire du roman négro africain 

  Le roman est, actuellement, un genre littéraire parfaitement intégré dans la culture africaine. Il est devenu le moyen d’expression privilégié des écrivains africains. De nombreux auteurs de romans africains contemporains ont acquis une notoriété internationale par la qualité de leurs productions publiées par les grandes maisons d’édition francophones. Pourtant son introduction en Afrique ne date que d’un demi-siècle environ. Le roman fait partie des genres littéraires introduits en Afrique par la colonisation. Dès le début du XX° siècle, les Africains ont commencé à pratiquer ce genre littéraire imité de la littérature occidentale. En effet, le premier roman négro africain en langue française a été écrit en 1920 par un instituteur sénégalais, Mapaté Diagne, Les Trois Volontés de Malick. Depuis, ce genre n’a cessé de se développer pour occuper une place prépondérante dans le panorama de la littérature africaine. De par le statut de l’écrivain africain, la littérature africaine est fortement liée à l’évolution politique du continent africain. Ainsi, l’histoire du roman négro africain peut être divisée en quatre périodes fondamentales : de 1920 à 1945, 1945 à 1960, 1960 à 1990 et de 1990 à nos jours.  

L’héritage colonial

  Les romanciers de cette période peuvent être considérés comme des héritiers des romanciers coloniaux. On appelle romanciers coloniaux, ces auteurs français qui, au XIX° siècle, écrivaient des romans sur l’Afrique. Parce qu’ils ne connaissaient pas très bien le mode de vie des Africains, leurs descriptions se limitaient souvent aux aspects exotiques ou extraordinaires et présentaient une image erronée de l’Afrique.  À partir de 1920, à la fin de la première guerre mondiale, la situation coloniale a évolué. La nécessité de mieux connaître l’Afrique et les Africains se fait jour. L’administration coloniale et le mouvement africaniste (constitué de savants et de chercheurs) vont encadrer les Africains et les encourager à écrire eux-mêmes pour redresser cette image superficielle et fausse de l’Afrique et montrer la réalité de la vie coloniale, telle qu’elle était vécue par les Africains.  

L’ère de la négritude 

  De 1935 à 1945, on assiste à l’émergence de la poésie de la négritude avec Senghor, Césaire et Damas et au ralentissement de la création romanesque. La flambée poétique née avec le mouvement de la négritude se situe entre 1935 et 1950. Dès 1954, Césaire, Senghor et Damas se taisent et laissent le champ libre à une nouvelle génération de romanciers rapidement devenus célèbres : Mongo Béti, Ousmane Sembene, Camara Laye, Ferdinand Oyono, pour ne citer que ceux là. Le premier congrès des écrivains et artistes noirs, qui réunit à Paris, en 1956, toute la diaspora noire, assigne une mission précise aux intellectuels noirs : il faut écrire pour libérer l’Afrique du joug colonial. C’est ce devoir de combat pour la liberté qui va favoriser la renaissance de la création romanesque au détriment de la poésie. En effet, le roman, à l’exception du cinéma, est, de tous les arts, celui qui est le plus apte à traduire et à révéler les phénomènes sociaux. Le roman devient le lieu d’une prise de conscience de la situation vécue par l’Afrique et une tentative d’agir pour changer cette situation. Ainsi, le courant romanesque dominant cette période est le roman anticolonialiste, roman politique engagé, subversif, qui dénonce les méfaits de la colonisation avec Eza Boto, Ville Cruelle (1954), Ferdinand Oyono, Une Vie de Boy (1954) et Le Vieux Nègre et La Médaille (1956), Ousmane Sembene, Les Bouts-de-Bois-Dieu (1960), Chinua Achebe, Le Monde S’effondre (1958) …  

L’émancipation 

  L’indépendance de l’Afrique, dans les années 1960, correspond à un développement spectaculaire du genre romanesque, surtout à partir de 1980. La création se multiplie et se diversifie. Presque tous les États africains sont indépendants. Les Africains prennent en main leur destin. Les romanciers africains vont rester des témoins attentifs à l’évolution de la situation du continent noir ; le roman reste un miroir fidèle de la réalité et traduit les préoccupations des peuples africains fraîchement indépendants. Ainsi, on note une continuité des courants de création avec de nouvelles orientations dues à la situation d’autonomie. Le roman de mœurs sociales se développe avec de nouveaux écrivains et, surtout, l’irruption de romancières de talent : Cheikh Aliou Ndao, Buur Tillen, Roi de Médina(1970) Aminata Sow Fall, La Grève des Battù (1978), Mariama Bâ, Une Si Longue Lettre (1980), Ken Bugul, Le Baobab Fou (1982), etc.

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L’essor

  À partir de 1990, commence l’ère de l’ouverture démocratique en Afrique. La plupart des régimes politiques africains fondés sur la dictature s’ouvrent au multipartisme. Cette ouverture coïncide avec une explosion de la création romanesque. L’abondance et la diversité de la création sont telles que le concept de littérature nationale tend à se substituer à celui de littérature africaine. Un renouvellement s’opère dans le roman. Une nouvelle génération d’écrivains, comme Boubacar Boris Diop, Khadi Sylla, El Hadji Kassé (si l’on s’en tient uniquement au cas du Sénégal), apparaît plus orientée vers les problèmes de l’écriture romanesque, ce que Eza Boto (alias Mongo Béti), dans la préface de Le temps de Tamango de Boubacar Boris Diop, appelle « une expérimentation esthétique ». En effet, la problématique des rapports entre la réalité et la fiction romanesque semble maintenant au cœur des préoccupations des romanciers africains actuels. Ils sont autant soucieux des questions de témoignages et d’engagement dans la réalité sociale et politique que des problèmes esthétiques liés à l’écriture romanesque. Mongo Béti le précise bien dans la préface précitée : le roman africain reste encore le lieu d’une interpellation, d’un harcèlement des consciences sur les ravages de la colonisation et le destin de l’Afrique, le romancier africain ne saurait se dérober à cette mission sans se déconsidérer.  

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La littérature africaine a été marquée par des  grandes plumes affûtées  qui ont alimenté l’encrier des nouveaux écrivains qui les citent en exemples et les prennent comme modèles. On y trouve : Léopold Sédar Senghor, Cheikh Anta Diop, Ahmadou Kourouma, Cheikh Hamidou Kane, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ, Kateb Yacine, Mohammed Choukri, Assia Djebar, Ken Bugul, Aminata Sow Fall… Thèses et conférences  saluent le  travail de ces grands maîtres partout dans le monde.   Cette décennie à aussi vu la montée en puissance des femmes dans la littérature africaine. Elles assoient une évidence culturelle qui illustre le fait que la femme africaine mène toujours le train africain. Mais la littérature  africaine  reste encore trop jeune pour se satisfaire de ce qui a été fait au siècle dernier et doit veiller à ne pas tomber dans la complainte inlassable de la négritude. L’étude de l’évolution du roman négro africain d’expression française montre que c’est un genre en plein essor et un miroir fidèle des préoccupations des masses africaines à toutes les étapes de leur histoire. Le roman africain est le lieu de l’expression poignante d’une société, toujours  à la recherche de sa place dans un monde en mutation perpétuelle. Le romancier africain reste totalement attentif aux réalités de sa société et entend laisser un témoignage vivant sur la marche de l’histoire.

Georges Cocks 

Colette Fournier Secrétariat rédaction

www.pluton-magazine.com

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Sources Vincent Hecquet, « Littératures orales africaines », Cahiers d’études africaines [En ligne], 195 | 2009, mis en ligne le 22 septembre 2009, http://etudesafricaines.revues.org/14052   Affin O. Laditan, « De l’oralité à la littérature : métamorphoses de la parole chez les Yorubas », Semen [En ligne], 18 | 2004, mis en ligne le 02 février 2007 Village Français du Nigeria – Centre Inter-universitaire d’Études Françaises Ajara – Badagry   L’Afrique est une terre d’écrivains, particulièrement féconde.   CHEVRIER Jacques, Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1984. DIOUF  Madior, Les formes du roman négro-africain de langue française 1920-1976, Thèse pour le doctorat d’État de Lettres Modernes, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Cheikh Anta Diop, 1990-1991.  

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