« VIVRE ENSEMBLE » à PENANG

Par Michèle JULLIAN

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Y aurait-il, dans les eaux aux couleurs changeantes du détroit de Malacca – cette voie maritime entre l’océan Indien et l’océan Pacifique – quelque chose qui expliquerait pourquoi Penang — surnommée « Pulau Mutiara », la perle des îles — est devenue, presque malgré elle, un modèle de société que la France regarde avec envie lorsqu’elle invoque son fameux et presque inaccessible « VIVRE ENSEMBLE » ?

Avec ma sensibilité de voyageuse, j’ai perçu, presque immédiatement – sans toujours savoir d’où cela venait – une forme « d’harmonie » émanant des rues de Georgetown, capitale de l’île. Elle flottait dans l’air, discrète, mais tenace, souvent formulée par les habitants eux-mêmes, comme un mot familier que l’on prononce sans y penser.

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Rue à Georgetown

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Bavarde par nature, je suis entrée sans peine en contact avec les différentes communautés qui composent l’île – ici, on parle de « race » jusque sur les pièces d’identité – Malais, Chinois, Indiens, mais aussi avec les travailleurs étrangers : Birmans : Pakistanais, Népalais, Bengladeshi.

Durant ces deux semaines à Georgetown, j’ai peu à peu tissé des liens de confiance avec chauffeurs de taxi, agents de sécurité, serveurs, propriétaires de maisons d’hôtes et conducteurs de vélo-pousse. Les Malaisiens sont naturellement ouverts et ravis de partager leur culture avec la voyageuse que je suis. Je n’ai jamais perçu la moindre méfiance à mon égard.

Pour comprendre ce présent, j’ai plongé dans la presse locale, des magazines et des ouvrages d’histoire, jusqu’à une promenade silencieuse dans l’un des cimetières protestants de l’île, des pierres qui parlent autant que les livres.

Ce séjour a réveillé en moi un voyage plus ancien. Mon passé de backpacker a soudain ressurgi : une année en Asie et Penang découverte pour la première fois avec mon mari et nos deux jeunes enfants. À l’époque, on traversait encore le détroit en ferry. Aujourd’hui, un pont de 24 kilomètres relie le continent à la « perle des îles ». A Battu Ferringhi, refuge des routards, nous dormions dans une maison en bois d’un village de pêcheurs chinois, sur des couches, en bois elles aussi.

Plus tard, à Kuala Lumpur, contraste saisissant : nous fûmes accueillis plusieurs semaines, par Tun Musa Hitam, (Sir Moïse le Noir), alors ministre des Industries primaires, et son épouse, Maria. Musa, qui deviendra plus tard vice-premier ministre du pays.

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Sans remonter jusqu’à l’époque pré « Orang Asli » (Aborigènes malais), j’ai fait un arrêt au XVIIIe siècle. Penang, comme le port de Malacca, est alors une escale obligée pour les navigateurs austronésiens, les commerçants indiens, arabes et chinois. Ne serait-ce pas déjà là, l’origine de ce fameux « vivre ensemble » dont l’île se prévaut aujourd’hui. Coexistence choisie ou nécessité marchande ?

Plus tard, les Britanniques entrent en scène … « en trichant », dit-on.

Selon la version britannique : le sultan de Kedah (état dont dépendait Penang) aurait « cédé » l’île aux Britanniques

Selon la version malaise, il aurait été habilement manipulé, convaincu par une promesse de protection militaire qui, semble-t-il, ne fut jamais honorée.

Penang devient un poste stratégique sécurisant les routes maritimes du détroit de Malacca. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’elle accède au statut de « port franc ». L’absence de taxes douanières attire alors une mosaïque de populations : commerçants chinois (Hokkien, Cantonnais), Indiens (Tamouls), marchands arabes. On prétend que ce serait cette absence de taxes douanières qui aurait attiré cette mosaïque de populations diverses. On explique souvent ainsi la naissance d’une société pluraliste. Mais faut-il y voir un idéal de tolérance, ou une simple juxtaposition d’intérêts ?

Georgetown, capitale de l’île, se structure à l’anglaise cosmopolite. C’est aussi là que le mythe commence à se fissurer : rivalités entre communautés, révoltes, pirateries, sans oublier le classique « diviser pour régner » de la perfide Albion. Le cimetière protestant de Penang en porte la trace silencieuse. On y mourait jeune : malaria, choléra, dysenterie – comme John Smith, décédé à 22 ans – ou victimes d’attaques de pirates chinois, tel Christopher Henry Lloyd, assassiné la nuit du 25 octobre 1872

Survient la Seconde Guerre mondiale. De 1941 à 1945, Penang passe sous domination japonaise. Les Japonais seront-ils bourreaux ou libérateurs ?

Ils chassent les Britanniques, comme d’autres colonisateurs furent chassés ailleurs en Asie du Sud-Est : Les Néerlandais par les Portugais en Indonésie. Les Portugais par les Néerlandais, puis par les Britanniques au Sri Lanka. Les Espagnols par les Américains aux Philippines, etc.

En 1945 le retour des Britanniques est mal vécu, mais la cohabitation se prolonge jusqu’à l’indépendance de la fédération de Malaisie en 1957. Penang n’y sera rattachée qu’en 1963.

L’île, à forte majorité chinoise, s’ouvre, dès les années soixante-dix aux, géants de la Silicon Valley.: la révolution industrielle remplace la coloniale. Le vieux port devient un pôle high-tech, métamorphose que je n’aurais jamais imaginée depuis ma cabane de pêcheurs de Batu Ferringhi, fin des années soixante-dix.

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Un petit air english dans Georgetown la capitale de Penang

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2025, je revien en Malaisie, Kuala Lumpur d’abord – une Manhattan tropicale où les gratte-ciels rivalisent de démesure. La plus haute tour habitée culmine à 118 étages, les tours jumelles Pétronas, elles, avaient déjà, – en 1998 – battu un record mondial.

Mais revenons à Georgetown, classée depuis 2008 au patrimoine historique de l’UNESCO. Une consécration qui attire les touristes, avec pour contrepartie inévitable : la hausse des loyers et l’éviction de résidents historiques. Malgré cela, Penang continue d’être perçue comme un laboratoire socioculturel singulier :  plus libérale, plus « ouverte » que le reste du pays. Oscillant entre mémoire et modernité, sous forte influence chinoise. Durant mes deux semaines sur l’île, j’ai très peu entendu parler le bahasa malayu.

Entre une Chinatown du XIXe siècle, vibrant de couleurs, de temples et de restaurants, une Little India, bercée par les psalmodies monotones des temples hindous, je dois l’avouer, les appels à la prière des muezzins m’ont paru plus que discrets.

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Le mot revient sans cesse dans la bouche des habitants de Penang. Chez les résidents, mais aussi chez les travailleurs venus d’ailleurs. Ici, aucune aide particulière n’est accordée aux migrants étrangers, une seule condition : travailler.  Les opportunités ne manquent pas. Dans les restaurants notamment, j’ai observé une coopération efficace et une véritable entente entre locaux et étrangers. Pour obtenir une carte de résident (d’une couleur différente de celle des autochtones), « il faut avoir exercé une activité durant douze ans dans le pays », m’a expliqué un Directeur d’hôtel.

Alors, d’où vient cette impression d’harmonie ?

J’ai laissé mes interlocuteurs s’exprimer librement. Peu à peu, une question s’est imposée : le « vivre ensemble » est-il ici un idéal partagé ou une discipline apprise ? Une coexistence consentie ou simplement imposée ?

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En définitive, l’islam demeure en Malaisie un outil politique et une boussole morale. Mais sous Anwar Ibrahim, il se veut compatible avec le pluralisme, dans ce qu’il nomme parfois Islam Rahmatan Lil Alamin, un « islam de miséricorde pour tous ». Une formule qui, sans être révolutionnaire, marque une inflexion réelle dans un pays où la religion reste structurellement liée à l’État.

Mon impression finale est forcément subjective : à l’inverse de la France, où l’on invoque sans cesse une laïcité devenue incantatoire — et souvent inapplicable, car toujours soupçonnée de s’exercer à géométrie variable — la Malaisie semble avoir choisi une autre voie. Ici, le religieux est visible, assumé, encadré, une manière d’éviter le vide spirituel que d’autres idéologies s’empressent de combler. La nature, on le sait, a horreur du vide.

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Temple chinois

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À Penang, chaque communauté possède son église, son temple, sa mosquée, ses fêtes et ses rites. Des frontières qui ne sont pas étanches. J’ai entendu des chants de Noël résonner dans les rues, des cloches des temples hindous répondre aux incantations chinoises, tandis que l’appel du muezzin scandait le temps deux fois par jour (et non cinq comme au Maroc, par exemple).  Et tout cela dans une familiarité presque désarmante.

Est-ce cela, finalement, le vivre-ensemble tant invoqué ailleurs, tant idéalisé et si rarement incarné ? La question reste ouverte. Mais elle m’a accompagné à chaque instant de ces deux semaines passées à Georgetown. Elle explique sans doute ce désir chez moi, d’y retourner, pour éprouver encore cette harmonie sûrement imparfaite, mais profondément vivante.

Si Penang était tout à fait harmonieuse, elle serait un paradis sur terre.

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Rédactrice Michèle Jullian

Pluton Mag Voyages & Découvertes 2026

#Malaisie2026

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