MYTHE OU LÉGENDE À MALACCA

Par Michèle Jullian

Un récit peut-il devenir une légende — et, pourquoi pas, un mythe ? La question s’est imposée à moi après avoir assisté à un spectacle étonnant à Malacca : La légende des six mères.

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Toutes les cultures se sont construites autour de récits fondateurs que Mircea Eliade appelle « le temps des origines », une sorte d’héritage symbolique : Allah parlant à Mohamed dans le désert, par exemple, ou Moïse traversant la Mer Rouge à pied sec. Ces mythes tentent d’expliquer « l’inexplicable » : le fonctionnement du monde, les origines de la vie, la mort, le feu, le déluge.

Du déluge justement, j’ai souvent entendu parler au fil de mes voyages chez les Karen en Thaïlande, les Hmong en Chine, ou les Toradjas à Sulawesi. À Sumatra, le lac Toba est, lui aussi, expliqué aux enfants par le mythe du déluge, l’histoire du « poisson argenté ».

Si un mythe commence presque toujours par « il était une fois », qu’en est-il des légendes ? Nées d’un personnage ou d’un fait réel, elles concrétisent souvent un besoin : celui de construire, de consolider ou d’inventer une identité collective.

« La légende des six mères » – telle que mise en scène dans le spectacle « ENCORE MALACCA » – semble, elle aussi, avoir poussé sur un terreau politique, dans une Malaisie postcoloniale, cherchant un récit fédérateur pour ses communautés multiples : Orang Asli (peuples aborigènes), Malais, Chinois, Indien et descendant de Portugais. L’idée d’un spectacle célébrant l’harmonie dans la diversité a peut-être germé dans l’esprit de quelques responsables culturels. En 2018, la metteuse en scène Chinoise, Wang Chaoge et son équipe ont donné forme à cette histoire. Mission accomplie. Ô combien !

Une légende peut donc naître d’un projet politique. Mais celle-ci a le mérite d’être belle.

Le décor ensuite : Malacca, port mythique situé sur le détroit qui porte son nom et dont un diplomate Portugais du XVIe disait : « Qui règne sur Malacca a la main sur la gorge de Venise », Venise alors, épicentre du commerce entre l’Asie et l’Europe, principalement pour les épices et les étoffes.

Intriguée par l’affiche du spectacle « ENCORE MALACCA, la légende des six mères », je me rendais à ce théâtre à l’architecture avant-gardiste, situé à une vingtaine de kilomètres de Malacca, et posé au bord d’une mer aux reflets d’argent, celle que sillonnaient les navigateurs portugais au XVe et XVIe siècle justement.

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D’après la brochure, cette salle de spectacles est la plus grande d’Asie du Sud- Est, et a été conçue pour des productions high tech. Imaginez une salle de 2000 places, une scène de 240 mètres de long et une plateforme rotative à 360 degrés avec des effets sonores et visuels qui plongent le spectateur dans un décor réalité troublante. Immersion totale.

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Pourquoi ce « Encore » dans le titre, ai-je demandé autour de moi. « Parce que ça veut dire BIS en français » m’a-t-on répondu.

Lorsque j’entre dans la salle, je suis saisie par son ampleur et impressionnée par son architecture. L’épopée à laquelle je me prépare à assister a été tissée autour de cinq éléments, je l’apprends en lisant le programme :

La terre qui représente les racines

La culture qui symbolise l’âme

Le drame pour l’émotion

La danse pour la forme

L’amour comme fondation

Un vieil homme apparaît dès le début du spectacle. Il se souvient.

Il a été élevé par six femmes d’origine, de culture et de religions différentes.

Et là, la magie commence. En tant que spectatrice, j’ai l’impression d’être immergée dans une mer bleue qui s’empare de toute la salle, avec le bruit obsédant du ressac sur le sable, tandis que le vieillard raconte et que des centaines de personnages hauts en couleur illustrent son récit.

On est aux environs de 1948. Un bateau échoue sur les côtes Malaises au cours d’une violente tempête. Parmi les débris, les villageois découvrent un petit garçon, seul survivant de cette catastrophe. Il n’a gardé aucun souvenir de ses parents. Six femmes vont éprouver une réelle compassion pour cet enfant. Elles décident, d’un commun accord, de prendre part à son éducation. Chacune d’elles lui transmettra quelque chose de propre à sa culture : une langue, une manière de voir le monde, un savoir ou des valeurs.

  • La Malaise lui apprend les langues, les traditions et le respect de son pays
  • L’Indienne lui inculque la discipline, la spiritualité et l’endurance
  • La Chinoise lui enseigne le commerce et la sagesse pratique
  • L’Anglaise l’initie au voyage dans le « grand monde »
  • La Portugaise lui donne le goût de la musique et le nourrit d’histoires de la mer
  • La Hollandaise l’éveille à la comptabilité

Riche de ces différences et parfois même de ces contradictions, l’enfant apprend à vivre. Il appartient à chacune de ses six mères, mais à aucune d’entre elles en particulier.

Plus tard, il représente la cité – Malacca – point de rencontre de ces cultures formées par la mer ou grâce à la mer, et venues d’ailleurs

Une mer toujours présente en image ou en fond sonore dans la salle de spectacles.

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À la fin de cet impressionnant show, on comprend que l’enfant symbolise MALACCA, la ville née de tous les mélanges : échanges, métissages, colonisations et migrations qui se sont passés au cours des siècles passés.

Les six mères représentent les peuples qui ont façonné ce port stratégique où se sont croisés Malais, Chinois, Indiens, Portugais, Arabes, Britanniques, Hollandais et tant d’autres.

Dans la réalité, ces cultures ne se sont pas toujours aimées. Ça tiendrait du miracle ! Il y eut des frictions, des dominations, de l’exploitation, des conflits et des hiérarchies raciales.

Le spectacle transforme tout cela en une co-maternité harmonieuse, plus rêvée que réelle. Un récit volontairement consensuel et pacifique, que l’on souhaiterait réel.

Le message de ce spectacle est évident : « On peut appartenir à plusieurs cultures sans se déchirer ». Vision idéale, utopique ? En tout cas, cette légende promeut non seulement l’harmonie interculturelle Malaise, mais elle attire le tourisme, en lui offrant ce récit positif sur sa diversité, et non seulement à Malacca mais dans toute la Malaisie.

Quant à moi, je me demande, si dans quelques dizaines d’années – voire, de siècles – ce merveilleux récit contemporain « ENCORE MALACCA, LA LÉGENDE DES SIX MÈRES », ne deviendra pas une légende, rejoignant les grands mythes fondateurs des traditions ou des coutumes de peuples ou de pays.

J’ai adoré mon séjour à Malacca, une ville pleine de couleurs et de surprises, comme ces komodos (sorte de varans) qui se promènent le long du canal où se reflètent de petites maisons chinoises de toutes les couleurs.

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Rédactrice Michèle Jullian

Michèle Jullian

(Grande voyageuse ancienne animatrice France Inter Rédactrice Grand  Reporter, photographe et écrivain)

Pluton Mag Voyages & Découvertes 2026

#Malaisie2026

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