CATHERINE DE MÉDICIS, L’EXEMPLE DE LA FEMME D’ÉTAT

PAR PHILIPPE ESTRADE AUTEUR-CONFERENCIER

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Régente à la mort de son époux Henri II, puis conseillère de ses fils, elle tint admirablement le royaume de France durant ce 16e siècle, période troublée et dangereuse pour le trône. Remarquablement intelligente selon la chronique, Catherine de Médicis dont l’ampleur de l’œuvre politique et culturelle constitue encore un défi pour les historiens, a su avec habileté, lucidité, clairvoyance et autorité conduire les affaires politique du pays tout en développant l’art face aux violentes turbulences religieuses. La légende noire du massacre de la Saint-Barthélemy lui colle encore à la peau, bien que les chercheurs eussent admis désormais que sa responsabilité était beaucoup plus mesurée, voire qu’elle fut assez lointaine de la décision finale prise par le roi Charles IX.

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Née à Florence en 1519, Catherine de Médicis devint vite orpheline, puis passa ses premières années à Rome auprès de son cousin le cardinal Jules de Médicis, futur pape Clément VII. Mariée à Henri II qui succède à François 1er, Catherine alors reine dés 1547 souffrira en silence de l’infidélité du roi et de la puissance que prend alors sa rivale Diane de Poitiers. Régente à la mort d’Henri II, Catherine de Médicis va traverser le terrible épisode des guerres de religion, accompagnant ses enfants dans l’exercice du pouvoir, avec brio, intelligence, grandeur et lucidité. Poursuivie par cette légende noire qui la rendrait coupable du déclenchement du massacre de la Saint-Barthélemy, Catherine bénéficie aujourd’hui d’une nouvelle lecture plus clémente de beaucoup d’historiens qui relativisent sa responsabilité, voire même pour certains qui la réhabilitent de bien des maux de cette période. Au contraire femme conciliante, elle est parvenue à instaurer une liberté de conscience pour les protestants, une forme de tolérance civile.

Diane de Poitiers, rivale de Catherine de Médicis

La chronique parfois rude avec Catherine la dépeint comme une femme peu enthousiaste dans l’audace au lit avec Henri II, qui se consolait avec sa favorite et cousine Diane de Poitiers. Il offrit d’ailleurs à Diane le délicieux château de Chenonceau dont la galerie couverte qui enjambe le Cher n’apparut qu’après la mort du roi, alors que Catherine eut récupéré le château et chassé Diane. Détail croustillant, elle aurait fait percer un judas donnant dans la chambre du roi afin de découvrir les ébats amoureux d’Henri et de Diane, peut-être pour s’en inspirer…

La disparition d’Henri II successeur de François 1er

C’est au cours d’une joute se déroulant en 1559 devant l’hôtel de Sully que le roi de France désarçonné de son destrier fut frappé à l’œil par la lance de Gabriel de Lorges, capitaine de sa garde écossaise. Malgré les soins prodigués par ses médecins et l’intervention des chirurgiens royaux, dont le célébrissime Ambroise Paré, Henri II s’éteignit quelques jours plus tard à l’issue d’atroces souffrances. Plus que jamais éprise de son roi d’époux et particulièrement peinée par sa disparition, Catherine décida alors de s’habiller en permanence en noir. Très atteinte par la disparition du roi, elle demeura quelque temps à l’écart des affaires du pays plutôt tenu et influencé par l’exigence catholique des Guise.

Catherine, régente  et reine de France

Catherine aura dix enfants et verra trois de ses garçons monter sur le trône, François II, Charles IX et Henri III durant cette longue et rude période de conflits religieux qui va opposer la ligue catholique et les Guise aux protestants. Elle s’est efforcée durant plusieurs décennies d’apaiser les tensions civiles et religieuses tout en affirmant l’autorité royale. Tous les historiens révèlent ses qualités remarquables de femme d’état et une  habileté rare pour cette grande figure du 16e siècle. Déjà en 1552, épouse d’Henri II, elle obtint de réelles responsabilités après que le roi eut repris la guerre contre Charles Quint pour s’emparer des Trois Évêchés de Metz, Toul et Verdun. Elle parvint avec efficacité à renforcer les armées et l’approvisionnement et conduira une politique d’autorité en désapprouvant le traité de Cateau-Cambrésis qui fit perdre les possessions françaises en Italie.

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C’est cependant lors des guerres de religion que Catherine de Médicis a marqué ses contemporains et les historiens plus tard par sa justesse de vue, somme toute une certaine sagesse dans l’équilibre des forces qui s’opposaient lors de ce conflit de croyance et de foi. Son autorité sur la gestion des crises et des affrontements la fit craindre. On lui a d’ailleurs attribué, probablement à tort, une part de responsabilité dans les massacres de la Saint-Barthélemy. En tout cas, il n’y a plus de doutes là-dessus.

La question protestante

Le mouvement réformiste impulsé par les théories calvinistes et luthériennes prend de l’ampleur déjà sous François 1er. L’affaire des placards qui a consisté à fixer des affichettes qui dénonçaient les excès du catholicisme et louaient la nouvelle foi réformée sur les murs de Paris et surtout sur la porte de la chambre du roi au château d’Amboise a conduit François 1er à lancer une série de mesures restrictives et implacables pour les protestants. La monarchie réaffirma le catholicisme comme l’unique foi du royaume et François 1er mit un terme à la politique de conciliation conduite au profit des luthériens. Henri II, époux de Catherine, amplifia une politique de répression rigoureuse. Les guerres devinrent donc inévitables. Bien que Calvin eût condamné le recours à la violence, certains réformés voulurent en découdre par la force face aux Guise qui exigèrent alors de la fermeté et une politique de répression face à cette menace des protestants sur les équilibres historiques capétiens et religieux.

Catherine et la politique de conciliation

Catherine de Médicis privilégia la sagesse et l’équilibre. Entourée de conseillers favorables à l’existence de la nouvelle foi protestante, elle permit l’expression des idées réformées au sein même du conseil royal. Juriste, homme de bon sens et humaniste, Michel de LHospital, opposé à la répression, fut appelé par Catherine. Il parvint à apaiser momentanément les tensions du royaume par une politique de tolérance religieuse et un rapprochement avec les protestants, affirmé en 1560 lors des États-Généraux d’Orléans. Effondrée et meurtrie par la disparition de son fils, le jeune roi François II, Catherine de Médicis prit en main les rênes du pouvoir.

Catherine, la réformiste

Frère du défunt François II, le futur Charles IX qui n’a pas la majorité politique, conduisit Catherine à devenir gouvernante de France et de mettre en place une politique de conciliation, soutenue par des conseillers modérés. On peut vraiment dire que l’alliance de Catherine de Médicis et de Michel de L’Hospital a offert un équilibre religieux et une pause dans la pression contre les réformés. Elle ira même jusqu’à promulguer l’édit du 17 janvier 1562, véritable bouleversement politique, puisqu’il permit la liberté de culte pour les protestants, sous réserve cependant qu’ils restituent les églises dont ils s’étaient emparées pour exercer leurs offices. Sa politique d’ouverture échoua cependant face aux antagonismes et ambitions des uns et des autres, dont la ligue catholique et le duc de Guise. Alors que les trois anciens favoris d’Henri II s’opposèrent à la politique de conciliation, la reine mère Catherine alors dangereusement déstabilisée, chercha le soutien de Coligny, chef des protestants et s’opposa même à entrer en guerre après le massacre de Wassy en mars 1562 perpétrés par les troupes du duc de Guise où une cinquantaine de réformés périrent. Finalement contrainte de se soumettre par un coup de force à la volonté du duc de Guise, la régente se résigna, tentant en vain d’impulser d’ultimes rencontres avec les belligérants pour éviter la guerre.

François II, le roi éphémère

Alors roi de Pologne, Charles est vite appelé à rentrer dans le royaume de France pour succéder à son frère François II, disparu prématurément en 1560 à l’âge de 15 ans, probablement d’une mastoïdite ou d’une méningite. Aidé par sa mère, Catherine de Médicis, le règne de François II est marqué par une intense crise religieuse qui le mena à confier le pouvoir aux Guise, partisan d’une politique répressive. Son règne n’aura duré  que dix-sept mois. Cette politique répressive pour la liberté de culte des protestants a conduit ces derniers à la conjuration d’Amboise, une tentative d’enlèvement du jeune roi désormais paralysé par une succession de révoltes des huguenots et à l’impopularité grandissante du gouvernement des Guise, de plus en plus intransigeant et fanatique.

Une politique de conciliation sans grands résultats

Catherine de Médicis comprit alors qu’il était urgent de conduire une ambitieuse politique de conciliation et encouragea donc le jeune roi à mettre en place un dialogue avec les réformés. Par ailleurs, la guerre contre les Habsbourg qui ravageait  les finances publiques accéléra une sévère austérité pour renflouer les caisses de l’état, repoussant les salaires des militaires et le règlement des factures de la cour. De son côté, Catherine déplora la violence et notamment l’exécution d’Anne du Bourg, magistrat au parlement de Paris, qui avait eu l’audace de critiquer la terrible répression des protestants conduite bien-sûr par les Guise. Le magistrat fut exécuté devant le peuple place de Grève. La conjuration d’Amboise n’ajoutera rien à la volonté d’apaisement voulue par Catherine de Médicis puisqu’il s’est agi pour les protestants de tenter d’éliminer les Guise. Sous l’influence de Catherine, le conseil royal orienta le roi à signer un édit d’amnistie pour les protestants.

Charles IX et la Saint-Barthélemy

Charles IX a hérité d’une situation particulièrement tendue qui conduira au massacre de la Saint-Barthélemy. Catherine souhaitait que le mariage de sa fille Marguerite de France, la reine Margot, avec le protestant Henri de Navarre futur Henri IV, puisse impulser enfin un rapprochement et des relations définitivement apaisées entre catholiques et protestants. Dès le 18 août 1572, toute l’intelligentsia politique et militaire des huguenots était réunie à Paris pour ce mariage, ce qui pouvait constituer pour le pouvoir une potentielle menace. Catherine semblait même inquiétée, ce qui n’est pas vraiment démontré compte tenu de ses engagements d’apaisement permanent auprès des protestants. Cependant le massacre de la Saint-Barthélemy résulte du troisième conflit religieux qui a opposé l’armée royale catholique aux soldats protestants et à la paix de Saint-Germain-en-Laye qui limita le culte des réformés. Le protestant Coligny, brillant chef de guerre, qui jouissait d’une bonne image auprès de Catherine de Médicis fut assassiné le 24 août, lançant les opérations de la Saint-Barthélemy. Les commanditaires de l’assassinat de Coligny n’ont pas été vraiment identifiés. Les historiens pensent au duc d’Albe qui aurait pu agir au nom de Philippe II d’Espagne, aux Guise ou même plus surprenant à Catherine. Face au rassemblement de tous ces chefs protestants à Paris et à la crainte d’un soulèvement lié à la mort de Coligny, le roi Charles IX ordonna leurs mises à mort dans la nuit de la Saint-Barthélemy du 23 au 24 août 1572. Malgré l’ordre donné d’arrêter les exécutions le matin du 24 août, une folie s’empara des villes du royaume et le bilan atteignit plus de dix mille morts, voire vingt mille. La chronique a longtemps attribué une part de responsabilité à Catherine dans le déclenchement de la Saint-Barthélemy. Aujourd’hui, les historiens semblent relativiser cette accusation contre Catherine, même si elle ne s’y est pas opposée ou si elle a peut-être été impuissante pour changer le cours de l’histoire.

Henri III, troisième fils de Catherine

Henri III succéda à son frère Charles IX, mort d’une violente tuberculose à vingt-quatre ans en 1574. Si les relations de la reine mère Catherine avec ses deux premiers fils montés sur le trône François II et Charles IX furent fructueuses et affectives, celles avec Henri III seront plus complexes dès lors que ce dernier afficha très vite sa volonté de gouverner seul, même si elle lui prodiguait à distance quelques recommandations. Henri III sera conseillé par ses mignons, dont Anne de Joyeuse et plus tard l’incontournable duc d’Épernon qui promut, comme Catherine, une politique modérée et conciliante avec le culte des huguenots dans ses observations à Henri III.

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Femme d’État parmi les plus rares de l’histoire, Catherine de Médicis meurt en 1589 à l’âge de soixante-dix ans. Elle aura servi le royaume de France avec brio et diplomatie, malgré les guerres de religion du 16e siècle. Considérée comme l’une des plus grandes mécènes du siècle, elle a marqué également durablement la vie artistique et la Renaissance française. Ballets et spectacles divers mirent en valeur sa politique de tolérance. Fine politique, elle s’est efforcée  de pacifier le royaume en protégeant le trône de ses trois fils, souverains légitimes, tout en continuant d’insuffler l’esprit de la Renaissance italienne dans le cheminement de François 1er et de son époux Henri II. De nos jours, le regard historiographique tend à réhabiliter le rôle exceptionnel de Catherine, qui servit au mieux les intérêts de la France dans une période rude et troublée. Désormais, il n’y a pas que Catherine de Russie appelée Catherine la Grande. Il y a aussi, selon moi, Catherine de Médicis.

Philippe ESTRADE

PORTRAIT CATHERINE DE MÉDICIS, L’EXEMPLE DE LA FEMME D’ÉTAT

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