GROENLAND, LA GRANDE ÎLE CONVOITÉE

Par Philippe ESTRADE

;

À cheval entre l’Arctique et le Canada, l’île est immense et a toujours suscité de nombreuses convoitises, d’ailleurs aujourd’hui accélérées par les ambitions clairement affichées des États-Unis. Dès le 9e siècle, les Scandinaves, sous l’impulsion du norvégien Érik le Rouge, avaient déjà établi les tout premiers comptoirs de pêche. D’ailleurs le mot Groenland signifie « terre verte ». Érik le Rouge voulut, semble-t-il, avec la douceur de l’expression « terre verte » attirer massivement les colons européens de Scandinavie pour fixer définitivement une véritable colonie sur les côtes sud du Groenland bien moins hostiles que l’intérieur du pays broyé par la neige et les glaciers.

.

.

À cette époque, vers 500 de notre ère, alors que l’Empire romain se fut effondré, les tribus germaniques de Scandinavie et celles justement descendues du Grand Nord et installées sur le continent au sud de la mer Baltique ont accéléré par leurs raids et pillages répétés le déclin et la chute définitive de Rome. Pratique probablement liée à la mise à sac de l’Empire romain, se fournir en argent et or devint une règle pour les Scandinaves qui purent ainsi s’approvisionner allègrement avec ces métaux précieux. Les riches sépultures découvertes en Suède près du lac Mälar témoignent de cette période abondante. La maîtrise des technologies, comme la fabrication des armes et des bateaux adaptés à la navigation en mer, mais aussi en eau douce  annonça l’Âge des Vikings.

.

.

Norvégien, il fut l’un des plus grands explorateurs vikings à la fin du 10e siècle. Erik le Rouge a marqué la grande période de l’expansion scandinave. Il fonda la colonie du Groenland en 982 et s’implanta aussi durablement dans l’actuelle Islande. Les explorations répétées d’Erik le Rouge vers le Groenland ont impacté l’ensemble de sa famille, puisque son fils, Leif Erikson, passe pour les experts de la civilisation scandinave comme le premier Européen à avoir découvert l’Amérique, cinq siècles avant Christophe Colomb. Leif Erikson implanta les premières colonies de l’histoire au Labrador et à Terre-Neuve, au Canada. Il est entré avec son père, le grand Erik le Rouge, au Panthéon des plus grands explorateurs de l’histoire.

.

.

Outre les implantations médiévales au Groenland ou en Islande, c’est au 17e siècle et au 18e siècle, précisément dans les Caraïbes, que les nations scandinaves, en particulier le Danemark, ont fondé les premières colonies à Saint-Thomas et Saint-John. Puis le Danemark et la Suède créèrent leurs Compagnies respectives des Indes orientales. La puissance des comptoirs commerciaux danois et suédois dominait même la prestigieuse Compagnie anglaise en matière d’importation du thé. La Suède avait même fixé au 17e siècle la colonie de la Nouvelle-Suède dans l’actuel État du Delaware aux États-Unis avant de s’implanter en Guadeloupe et à Saint-Barthélemy entre le 18e et le 19e siècle.

.

.

Ce sont bien-sûr les Amérindiens qui arrivent les premiers au Groenland entre 2200 et 800 avant notre ère. Cependant, il est admis de nos jours que les Vikings qui s’y établirent durant au moins quatre siècles à partir de la fin du 10e siècle étaient les premiers à refouler le sol de l’île. En effet les Amérindiens avaient fui le territoire lors d’une violente période froide. Dès lors, les historiens semblent valider les retours des Inuits verts le 13e siècle.

.

.

Les richesses du Groenland attisent les convoitises, mais le territoire autonome danois n’entend pas pour autant  bouleverser l’équilibre naturel et les écosystèmes. Bien-sûr c’est la pêche qui constitue l’essentiel des exportations de l’île dans le cadre d’un partenariat avec l’Union européenne et les autorités du Danemark et du Groenland. Les ressources du sous-sol et des hydrocarbures sont colossales avec notamment des minerais susceptibles d’impulser des transitions énergétiques. D’ailleurs un accord avec l’Union européenne promouvant ces minéraux essentiels a été signé en 2023. Le plus grand gisement de métaux rares, uranium et zinc a été découvert par une compagnie australienne. Le Groenland abonde aussi de lithium, de graphite, du cuivre et d’or. On comprend ainsi les appétits des uns et des autres pour s’emparer de ces terres encore vierges. Par ailleurs, le fond océanique des eaux côtières abriterait des réserves d’hydrocarbures fossiles considérables. L’institut d’études géologiques américain estime que les réserves pétrolifères atteindraient la moitié au moins de celles de l’Arabie saoudite à laquelle il faut rajouter d’importantes réserves de gaz.

.

.

Le Danemark a mis en place un système d’autonomie politique plutôt équilibré du territoire groenlandais et le parler inuit est devenu la langue officielle. Le Groenland possède aujourd’hui un pouvoir de police et de justice, une administration indépendante, mais le Danemark conserve toutefois des compétences régaliennes sur l’île, comme la défense nationale ou la politique étrangère. Les Groenlandais disposent également d’un droit de contrôle sur leurs ressources, gaz, or, diamant ou pétrole, ce qui en fait vraiment un territoire autonome cependant représenté par le Danemark auprès du Conseil de l’Arctique ou des grandes organisations internationales. 

.

.

Les États-Unis ont essayé à plusieurs reprises d’acquérir le Groenland, dès 1867, puis en 1910, en 1946 et 1955 notamment. Aujourd’hui, c’est la méthode qui change avec une posture plus agressive. John J. Miller, journaliste américain, a déclaré que c’était une honte qu’un pays aussi petit que le Danemark, aussi insignifiant, puisse tenir le Groenland alors que ce territoire est capital pour la sécurité des États-Unis. Les Américains ont tenté à plusieurs reprises, entre 1958 et 1966, d’y déployer un réseau de plusieurs centaines de kilomètres de tunnels pour y loger sous la glace des missiles nucléaires. Il est vrai que, depuis toujours, l’Amérique a lorgné sur le contrôle du Groenland. Autorisé par le gouvernement danois, le projet a échoué en raison du manque de stabilité des glaciers. Déjà dès le début du 20e siècle, les USA avaient inclus le Groenland et d’autres possessions européennes du monde occidental dont il fallait se saisir, puis fortifiées d’une manière préventive. En 2025, les États-Unis maintiennent toujours en activité leur base spatiale de Pituffik. Depuis 2024, le président Trump suggère d’annexer le Groenland, comme l’envisageaient déjà certains de ses prédécesseurs, suscitant de facto un climat très tendu avec le Danemark, mais aussi avec l’ensemble des Européens hostiles aux méthodes expéditives et brutales.

.

La crise géopolitique entre l’administration américaine, le Danemark et les Européens n’a pas atteint encore un niveau irréversible dans les relations occidentales, mais l’imprévisibilité  du locataire de la Maison-Blanche déroute les chancelleries et les capitales européennes dans ce dossier explosif. L’installation de nouvelles bases américaines suffirait amplement pour renforcer la sécurité et les intérêts géostratégiques des États-Unis. À moins que d’autres enjeux, notamment économiques liés aux potentialités des immenses richesses du sous-sol groenlandais, ne suscitent de nouveaux appétits et soient un autre curseur inavoué de la stratégie américaine.

.

Image par Bernd Hildebrandt de Pixabay

Philippe Estrade auteur conférencier

Image couverture par Rolf Johansson de Pixabay

.

Journaliste en début de carrière, Philippe Estrade a vite troqué sa plume pour un ordinateur et une trajectoire dans le privé et le milieu des entreprises où il exerça dans la prestation de service. Directeur général de longues années, il acheva son parcours dans le milieu du handicap et des entreprises adaptées. Ses nombreux engagements à servir le conduisirent tout naturellement à la mairie de La Brède, la ville où naquit Montesquieu aux portes de Bordeaux. Auteur de « 21 Merveilles au 21ᵉ siècle » et de « Un dimanche, une église » il est un fin gourmet du voyage culturel et de l’art architectural conjugués à l’histoire des nations. Les anciennes civilisations et les cultures du monde constituent bien la ligne éditoriale de vie de ce conférencier « pèlerin de la connaissance et de l’ouverture aux autres » comme il se définit lui-même. Il vient de publier aux Éditions Maïa LES GRANDES CIVILISATIONS POUR TOUS.

Les grandes civilisations pour tous Philippe EstradePhilippe Estrade – broché – Philippe EstradePhilippe Estrade – Achat Livre | fnac

.

PLUTON-MAG 2026

Laisser un commentaire

*