Entre les lignes (11) : « Le livre d’Amray » de Yahia Belaskri

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Le livre d’Amray, éditions Zulma

Paru en mai 2018 aux éditions Zulma, Le livre d’Amray nous livre le récit d’enfance d’Amray, le protagoniste, dans un pays jamais mentionné. Comme la plupart des romans qui retracent les souvenirs d’enfance, c’est avec beaucoup de mélancolie, d’amertume et de regret que l’auteur nous raconte ses souvenirs, qui lui sont chers et tendres. Cependant, le roman ne suit pas d’une façon linéaire ces souvenirs et nous naviguons à travers le temps, l’histoire. La poésie tient une place prépondérante dans la construction du roman.

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Extrait 1

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« La guerre s’abattait sur les pas que je n’avais pas encore esquissés. Mais pour la première fois, l’école était accessible à un membre de la famille. Mon père m’inscrivit à la maternelle. Et à six ans, j’ai rejoint l’école primaire, près de l’esplanade. C’est là que les instituteurs s’évertuèrent à m’offrir une langue, et la carte d’un pays lointain que je ne connaissais pas.

J’ai dix ans. Mon cartable à la main, je cours vers l’école pour recevoir les mots, les signes qui me feront oublier les barbelés qui m’entourent, le sifflement des balles ou le coup de couteau furtif et traître pour trancher une gorge.

C’est dans cette école que les lumières se sont éteintes un jour dans un grand fracas, que les murs se sont envolés. Placée à l’entrée de l’école, la bombe cause de graves blessures à plusieurs élèves et des dégâts impressionnants à l’édifice. »

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L’auteur convoque ses ancêtres pour comprendre son passé, donner un sens à son présent et regarder vers le futur. Peut-on construire une vie après avoir subi autant d’injustices et d’incompréhension tout au long de sa vie ? L’originalité du roman réside dans le fait que le pays dans lequel se déroule l’histoire n’est jamais cité, mais le lecteur comprend bien qu’il s’agit de l’Algérie, en se référant aux différentes villes et différents villages mentionnés. Une Algérie meurtrie à travers le temps, ballottée par son histoire et déchirée par la colonisation.

C’est aussi l’histoire d’une mère qui adore un fils plus qu’un autre, sans que cela installe pour autant des discordes entre les autres enfants. Les traditions sont abordées de façon très pudique, et si l’auteur porte certaines coutumes ancestrales à la lumière, ce n’est que pour souligner des vérités. De même, les références à la religion ne sont là que pour indiquer avec beaucoup de sincérité la conception que l’auteur nourrit à ce sujet, et ne tentent aucunement d’en faire le procès.

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Extrait 2

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« Ma mère n’avait qu’un seul mot pour me déclarer son amour: el mazouzi, le préféré.

Elle ne s’en cachait pas, ne feignait pas. Pour ma mère, j’étais son fils, presque l’unique. Il y avait trois autres garçons pourtant, je n’étais pas le dernier, et j’avais quatre soeurs. Depuis tout petit, elle avait décidé que j’étais l’élu de la famille. Mes deux frères aînés et trois de mes soeurs étaient mariés. Restaient une soeur aînée et un frère, le benjamin, dont on ne s’occupait guère.

J’ai grandi ainsi, dans l’amour inconditionnel de ma mère, un amour sans mots. Mes soeurs n’étaient pas en reste – elles me témoignaient toutes autant d’attention et de bienveillance, se faisant mes complices. La plus jeune a marqué sa différence un jour de ramadan. Je rentrai du lycée. Ma mère, assise comme d’habitude sur une natte de la salle de séjour, l’a interpellée:

– Donne à manger à ton frère.

– C’est ramadan, maman! lui a-t-elle répondu avec un regard désapprobateur.

– Tu n’es pas comptable de ses péchés , et Dieu saura lui pardonner car mon fils ne peut pas faire ramadan. »

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On apprend que la mère a été mariée très jeune à un homme plus âgé qu’elle et est devenue mère très jeune également. Elle est en quelque sorte une victime des coutumes ancestrales. Mais Le livre d’Amray ne se borne pas à l’énumération de traditions ; c’est aussi un roman qui retrace les violences qu’a connues le pays jamais mentionné. Ceci à la suite de diverses guerres plus absurdes les unes que les autres ; une violence souvent insoutenable.

Dans ce qu’on peut appeler un cri de révolte, l’auteur dépeint avec beaucoup de tristesse les injustices que connaît Amray tout au long de sa vie. Enrôlé dans l’armée, engagé dans une guerre dont les participants ignorent à qui ils font la guerre. Le narrateur nous montre à quel point la guerre peut être horrible et comment des frères sont amenés à s’entretuer en pensant être étranger les uns aux autres, bien que vivant sur le même sol. Il ne reste alors que la poésie pour sauver le monde. D’ailleurs, la dernière phrase du roman est un espoir pour l’humanité :

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Le poète fait corps avec le vent pour approcher le mystère de la vie et recevoir la beauté du monde

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Le livre d’Amray un roman de Yahia Belaskri aux Editions ZULMA. Isbn 978-2-84304-823-4. 16,50 euros.

Entre les lignes/Pluton-Magazine/2018

Secretaire de rédaction Colette Fournier

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