L’Atlantide : mais où localiser l’île-continent disparue il y a 3600 ans?

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Par Philippe ESTRADE

Située au-delà des colonnes d’Hercule, selon Platon dans ses « Dialogues » l’Atlantide a de tout temps fasciné les hommes et alimenté un terreau fertile pour la littérature et le fantastique. Elle eut un âge d’or particulièrement flamboyant et avancé avant que le cataclysme de 1600 avant J.-C ne l’engloutisse sous les flots. L’intérêt porté au mythe de l’île-continent, offerte à Poséidon lorsque les dieux se partagèrent la terre, se développe vraiment à la Renaissance pour donner vie à toutes les hypothèses…

Quand le mythe devient une réalité historique grâce à l’archéologie moderne

Comme l’Atlantide avec Platon, Troie et sa guerre ont fasciné hellénistes, archéologues et esthètes des textes livrés par Homère. À la fin du 19ème siècle, contre vents et marées puis moqueries condescendantes issues du conformisme de l’époque des archéologues de salon, le génie et l’entêtement d’Heinrich Schliemann permirent de faire se télescoper la mythologie et la vérité historique. Depuis, Troie et sa guerre ne sont plus des légendes mais des faits historiques réels validés par l’archéologie moderne. On peut ainsi découvrir face à l’Égée sur la côte de l’Asie Mineure, quelques vestiges encore dressés de la cité de Priam. Et si l’Atlantide se révélait ainsi comme le fut le destin archéologique de Troie…

Au-delà des colonnes d’Hercule

Sa localisation oubliée avec le temps, l’histoire de la cité engloutie devenue un mythe s’est transmise de bouche-à-oreille au fil des siècles. Platon situe cette terre au-delà des Colonnes d’Hercule, appellation donnée dans l’Antiquité aux massifs qui encadrent le détroit de Gibraltar, la montagne de Gibraltar elle-même et le djebel marocain au sud. La probabilité de découvrir un territoire englouti dans l’océan Atlantique demeure extrêmement faible malgré les études et recherches conduites ici et là, notamment aux Açores. Cette hypothèse est fragilisée, car il semble surprenant voire impossible que la cité de Platon, dotée d’un exceptionnel degré de civilisation, n’ait pas laissé quelques traces de comptoirs commerciaux établis sur les littoraux africains et européens, comme le firent les grecs de la période classique en Méditerranée. Une autre piste de réflexion se dégage chez quelques spécialistes. En racontant la légende de l’Atlantide, Platon aurait voulu mettre en garde Athènes contre sa grandeur, ses excès, les débauches qui en résultèrent, et montrer ainsi qu’une haute civilisation peut être fragile et punie par les dieux en disparaissant sous les flots.

Théra pulvérisée par un gigantesque cataclysme jamais observé de mémoire d’homme

Une majorité d’archéologues et de chercheurs se rangent volontiers derrière l’idée que l’île grecque de Théra dans le sud des Cyclades que l’on continue d’appeler Santorin, contraction de Santa Irini, Sainte Irène des vénitiens qui occupèrent l’archipel durant quelques siècles, serait bel et bien l’Atlantide. Tous les paramètres géologiques et archéologiques semblent valider cette théorie. L’île volcan de Théra, qui abrita une civilisation d’avant-garde admirable et brillante de type minoen, comparable à celle de la Crète voisine, a bel et bien explosé vers 1600 avant J.-C. La déflagration simultanée des trois volcans de Théra pulvérisa l’archipel dont les massifs furent projetés en altitude, offrant des brèches qui permirent à l’eau de s’engouffrer pour effacer toute trace de vie. Le plancher marin s’affaissa brutalement et le gigantesque tsunami qui en résulta, dont les spécialistes estiment que les vagues eurent pu atteindre plus de cent mètres, ravagea Santorin pour l’immerger et offrir la caldera noyée que l’on peut observer aujourd’hui depuis les falaises de lave solidifiée ocre et rouge. Il est même admis par tous, archéologues et géologues, que les vagues atteignirent la Crête au sud pour effacer, là encore, toute empreinte de l’éclatante société raffinée de la grande île minoenne. Des couches de sédiments volcaniques provenant précisément de Théra y furent découverts, ce qui ne valide pas forcément la thèse défendue selon certains, supposant que la Crête et Théra auraient pu constituer un seul et unique ensemble insulaire fracturé par le cataclysme. En revanche, pas de doute, cela traduit au moins l’extrême violence et le gigantisme du désastre jamais observés dans l’Antiquité de mémoire d’homme, qui pulvérisa avec une violence inouïe l’île de Théra dans un rayon de plus de cent cinquante kilomètres.

Les coulées de laves solidifiés du volcan de Néa Kaméni

Néa Kameni, le volcan encore actif

De nos jours, Néa Kaméni, l’île volcan au cœur de la caldera dont la fosse marine atteint huit cents mètres et qui donc ne permet pas aux paquebots de croisière de jeter l’ancre, est momentanément assagie. Elle laisse jaillir quelques fumerolles, des odeurs de gaz et des vapeurs de souffre sur un sol brûlant, ocre, nu et terriblement désolé. Sa surveillance est rigoureuse et les îlots qui pointent leur nez au-dessus du gouffre d’eau ne sont que les vestiges des sommets des montagnes du continent perdu qui émergent au-dessus des flots d’un bleu profond intensément sombre. Sur les falaises de lave solidifiée noire et rouge s’accrochent avec prudence et modestie les villages blancs éclairés par les coupoles bleutées des églises orthodoxes. Ici, dans ce chaos et ce vertige minéral, les maisons étroites se blottissent avec pudeur, telles des cubes, comme pour se protéger les unes les autres d’une nouvelle et terrible tragédie…

Akrotiri, la signature de l’Atlantide ?

Les vestiges archéologiques d’Akrotiri, dans le sud de Santorin, ont fixé pour l’éternité, il y a près de quatre mille ans, l’éblouissante civilisation minoenne disparue après ce chaos apocalyptique. Appelée à juste titre « la Pompéi des Cyclades », la cité d’Akrotiri pourrait être selon un grand nombre d’experts le grand port de l’Atlantide et atteste par ses ruines étourdissantes la grandeur de son niveau de développement. Protégés par un linceul de cendres, de lave noire solidifiée, de rochers volcaniques et de pierres ponces, les vestiges de la flamboyante cité, dont seulement dix pour cent ont été fouillés en attendant de nouvelles campagnes d’excavations archéologiques, sont abrités dans un bâtiment moderne édifié avec la pierre noire volcanique du pays, cela va de soi. On y découvre des magasins, les jarres et les amphores en font foi, des maisons couvertes d’un toit-terrasse dont certains murs ont su résister sous le poids des coulées de lave et des escaliers légèrement affaissés mais encore fiers. Particulièrement bien conservées, des chaussées pavées sur lesquelles couraient des canalisations en terre cuite destinées aux eaux usées et des ruelles jalonnées de petites places discrètes enchantent encore l’esthète comme le simple curieux des civilisations anciennes. Archéologues et chercheurs découvrirent ici des fresques délicieusement colorées décelant notamment Akrotiri et son intense activité commerciale et portuaire au pied de collines rougeâtres. D’autres fresques émeuvent et attestent de la trace unique et prodigieuse de l’enivrante culture de Théra. Elles peuvent être contemplées au musée préhistorique de Fira, le bourg majeur de Santorin, et au musée archéologique d’Athènes. Si Santorin ne fait toujours pas l’unanimité chez les chercheurs pour être définitivement identifiée à l’Atlantide de Platon, nombreux sont ceux qui défendent désormais cette version archéologique. Ils sont en revanche unanimes pour affectionner le subtil vin blanc du pays. En s’enroulant sur elle-même pour se protéger, la vigne s’est adaptée au vent de l’Egée, à la rudesse du soleil et à l’absence de précipitation. Pour offrir quelques crus raffinés qui accompagneront à merveille une moussaka des Cyclades ou une brochette d’agneau parfumé…

Rédacteur Philippe Estrade.

Secrétaire de Rédaction Colette Fournier

Pluton-Magazine/2018

Photo: fresque d’Akrotiri (musée archéologique d’Athènes) et site d’Akrotiri (Santorin)

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