Pour commencer notre étude sur la question de l’éthique, nous souhaitons partir d’un préambule sur la nature de la pensée philosophique. Il s’agit de livrer ce qui est notre éthique de la philosophie. Les évolutions relatives au monde contemporain semblent justifier la possibilité d’une nouvelle éthique de l’action. L’apprentissage de la philosophie (comme celle des autres disciplines) dans le système scolaire français, tel qu’il se constitue aujourd’hui, repose sur une disposition cognitive. L’objectif de la formation scolaire, c’est proprement la transmission de connaissances supposées, de données, d’un savoir formaté. Cette disposition est porteuse de lourdes conséquences sur l’éthique des individus et sur le mode de gouvernement politique qui y préside. Fonder son système scolaire sur la cognition, c’est postuler qu’un esprit doit être alimenté par des données. La transmission de données est, bien entendu, choisie et contrôlée. Ces données sont validées par un caractère à la fois institutionnel et officiel. De sorte qu’il ne faut surtout pas qu’une fois ces données transmises, le sujet puisse remettre en question l’idéologie à laquelle elles appartiennent. Nous parlons de données et non de connaissances parce qu’il y a quelque chose de machinal dans la transmission scolaire, de machinalement systématique. L’enseignement scolaire obéit à un protocole déterminé par l’institution. Au terme de ce protocole, l’institution estimera que celles et ceux qu’elle a formés sont suffisamment dociles pour qu’ils travaillent pour son compte. Le désir de l’État réside dans un serment d’allégeance qui atteste de la soumission à sa puissance, ainsi était d’ailleurs défini un facteur fondamental de la stabilité de l’État moderne par Hobbes. L’école est donc le moyen employé pour transmettre un modèle précis auquel tout citoyen devrait se conformer. Ce que nous postulons, c’est qu’un système scolaire de cette nature présente une incompatibilité avec ce qu’est la philosophie. Kant, un philosophe dont les positions en philosophie de la connaissance sont prophétisées dans le milieu académique, a prononcé ces termes dans l’Annonce du programme de ses Leçons à l’Université de Königsberg, en Pologne :
« La philosophie n’est véritablement qu’une occupation pour l’adulte, il n’est pas étonnant que les difficultés se présentent lorsqu’on veut la conformer à l’aptitude moins exercée de la jeunesse. L’étudiant qui sort de l’enseignement scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu’il va apprendre la Philosophie, ce qui est pourtant impossible car il doit désormais apprendre à philosopher. La méthode spécifique de l’enseignement en Philosophie est zététique, comme la nommaient quelques Anciens (de dzètein, rechercher), c’est-à-dire qu’elle est une méthode de recherche, et ce ne peut être que dans une raison déjà exercée qu’elle devient en certains domaines dogmatiques, c’est-à-dire dérisoire. »
Annonce du programme des leçons de M.E. Kant durant le semestre d’hiver (1765-1766)
Kant met en évidence le fait que l’enseignement de la philosophie dans notre système est infructueux en ceci qu’il n’emprunte pas le chemin de la recherche. En somme, pour dispenser un véritable enseignement de philosophie, il faudrait que toute la formation tende vers une autonomie de l’élève, or ce n’est manifestement pas le cas. Toute l’entreprise philosophique repose sur une recherche patiente, d’un temps long et du temps long d’analyses effectuées dans un environnement donné. L’objectif d’un enseignement de philosophie n’est pas de transmettre des connaissances mais de former les élèves à penser avec abstraction sur ce qu’il y a de plus élémentaire. Pour repenser l’éthique de l’action, il nous faut préciser ce que nous retenons du travail proprement philosophique. Érasme formulait dans L’institution du prince chrétien, une définition intéressante du philosophe :
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