Tribune: un système mondial médiocre, quel avenir pour l’humanité ?

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Par Georges Cocks

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Médiocrité, médiocratie, le philosophe canadien Alain Deneault a ouvert le vin en poussant le bouchon au fond et sert une cuvée qui n’est pas au goût de tous les passionnés de la vigne. Dans son livre Médiocratie paru aux éditions Lux, il s’attaque ouvertement aux institutions politiques et économiques qui couvent la médiocrité, et à ceux qui se contentent de peu. C’est ainsi qu’il définit cette tendance qui n’est pas nouvelle. La médiocratie, selon lui, est un régime où la moyenne devient la norme qui prive les individus de s’expandre. L’ascenseur est bloqué en milieu de course mais personne ne cherche à savoir ce qu’il y a à l’étage au-dessus. Tout le monde descend, c’est comme ça, il ne faut pas chercher à savoir.

Pris entre le marteau et l’enclume, les gens n’ont pas d’autre choix que d’être médiocre dès lors que les pouvoirs au-dessus d’eux le sont eux aussi, non par dépit, mais en exerçant volontairement cette influence dans le seul but de faire avancer leur propre intérêt, celui du capitalisme.

 

Les gens médiocres ne sont pas des bons à rien

 

Alain Deneault n’entend pas proférer d’insulte sur la compétence des individus. Non, au contraire, ce qu’il condamne, c’est l’utilisation du savoir dans sa plus grande expansion pour faire des choses d’une utilité absurde. Demander à un ingénieur de faire des années d’études pour fabriquer un objet qui ne va pas durer, dont l’obsolescence est programmée, n’a pas de sens. Il se perfectionne même pour prouver qu’il peut faire mieux, c’est-à-dire moins bien, et exprime une fierté dans cette réussite. Cela n’a aucun intérêt pour la communauté et aujourd’hui, voilà de quelle façon on rend les hommes moyens et médiocres dans ce qu’ils font. Avant, avec peu de savoir, nous étions capables de produire un objet plus solide et aujourd’hui nous faisons le contraire. C’est maintenant que le besoin est plus urgent de faire des choses qui vont durer à cause des matières premières qui vont s’épuiser, à cause du pouvoir d’achat… mais tout le monde le sait ! N’est-ce pas idiot de créer de la précarité, de l’inégalité sans fin ? Les individus ont un pouvoir phénoménal, seulement ils le vendent aux politiques et aux multinationales. Ils ne savent pas dire non. Refuser toute tentation visant à les asservir, à les enchaîner à cet arbre, à quitter l’ombre de ses branches pour un peu de soleil. Il faut savoir remettre en question les fondamentaux habiles qui n’en sont pas dans les faits, sachant que la médiocratie n’aime pas l’esprit critique car il s’oppose et freine l’essor de la médiocrité. Un salarié qui en est doté n’est pas apprécié. Ce n’est pas le travail qui est remis en cause, car les gens sont souvent d’excellents travailleurs, mais la capacité à porter un jugement objectif et défendre une opinion ou un point de vue visant l’excellence du système.

 

Le système

 

La faillite des institutions, les nombreux problèmes du monde, non résolus et insolvables, montrent bien la limite du système et de sa gouvernance. La médiocratie selon Alain Denault est critiquée faute de preuves, de supports,… mais il n’est nullement nécessaire de chercher des données quand les faits sont des faits évidents que vivent nos parents, nos amis, nos enfants, nous-mêmes. Nous sommes collectivement la preuve évidente du mal-être indéniable du système. Le nombre croissant des organisations non gouvernementales, des luttes sociales, des exclusions, et de toutes les violences qui privent la vie de la joie et du bonheur qui lui reviennent de droit, est dû à un abus du pouvoir des politiques et des entreprises qui l’ont pris grâce à une domination médiocre où tout est éphémère et doit être constamment refait. Tout est dans le minima dès qu’il s’agit de prestations pour améliorer le niveau social des individus, qui ont besoin de plus que cette moyenne. Pour arriver à faire accepter ce modèle de souveraineté absolue, le pouvoir casse l’édifice durable pour un château de cartes. Il suffit de briser la culture, briser la société, briser le groupe, briser l’autosuffisance, isoler les individus et les rendre dépendants de la consommation et avides de gain. C’est ce que font les multinationales quand elles vont à la conquête des nouveaux mondes où les gens vivent selon elles dans la pauvreté, car aujourd’hui, être pauvre, c’est ne pas avoir ce qu’ont les autres ; même dans les pays capitalistes, on parle de pauvreté et on la compare à celle des pays dits sous-développés, alors qu’elle est le lien commun entre ces deux notions de pauvreté. Le paysan qui vit comme au temps de Jésus, qui cultive sa terre, qui boit le lait de sa chèvre, qui mange tous les jours un plat sain au gré de sa force, on  dit qu’il est pauvre, qu’il vit dans la misère parce qu’il ne possède pas une parabole, parce qu’il boit l’eau d’un puits… Mais il ne fait pas partie de la médiocratie. Il n’est pas sous pas l’influence de la médiocratie, mais subit les effets de notre médiocrité à tous.

 

Le travail

 

Tant décrié sur plusieurs fronts, responsable de nombreux maux, le travail serait la Rolls-Royce de la médiocratie aujourd’hui. L’exigence du travail induit aujourd’hui à la médiocrité. Il est devenu très exigeant d’être médiocre. On vous demande des rendements, de vous surpasser pour produire des biens périssables. Où est le sens ? Et si le travailleur réfléchissait au non-sens de son activité ? Le salarié ne pense qu’à son salaire, souvent un salaire médiocre, moyen, on l’appelle même revenu minimum d’insertion, et il doit encore se battre pour une reconnaissance, mais le médiocrate pourrait vous rétorquer : pourquoi vous payer plus, ce que vous faites n’est pas solide ! Il s’agit là d’un modèle complètement absurde ou l’on ne crée pas un nouveau produit mais de l’amélioration en permanence.  Il faut casser ce modèle qui ne crée pas de lien, ni des valeurs, ni du bien-être. Ce n’est pas pour rien que les gens n’aiment pas le travail qu’on leur demande de faire. Par nature l’homme aime travailler, d’ailleurs il a été conçu pour cela. La formation professionnelle est une forme de décolonisation de l’individu pour le recoloniser afin de satisfaire l’exigence de l’entreprise. Est-il utile d’apprendre un métier pour exercer une activité et non un emploi ? Car traiter les gens d’employés est dévalorisant par nature, autrement dit, on ne serait bon à faire que cela, comme une brosse à cuvette qui ne ferait que nettoyer les WC. Il faut revenir à un modèle qui libère le cerveau et l’ouvre à l’apprentissage de tout avec de la volonté et de l’amour. Des personnes de tout horizon et de tout âge qui n’ont aucune qualification sur des métiers pointus et qui satisfont avec excellence toutes les normes de sécurité en les élevant même. En fait, ce modèle n’est pas nouveau. Ce modèle est le tout premier qui ait existé et révèle la puissance de la communauté contre le totalitarisme. Il crée des liens entre les individus, chacun a besoin de l’un et de l’autre et chacun partage sa connaissance. Ils ne font pas d’économie de la connaissance, comme le dit Idriss Aberkane (enseignant, conférencier et essayiste) car la connaissance est infinie. Le partage d’un bien immatériel se multiplie et ne dépouille pas son possesseur. Le travail n’a plus sa vocation de créer de la cohésion sociale entre la rencontre d’individus partageant des compétences, des connaissances, des volontés communes pour créer et répondre à des besoins. On est loin de cela. Le travail est à la base de conflits internes, de jalousie, de coups bas, d’hypocrisie, de compétition acharnée, de stress, de suicide…

 

Le monde a tout simplement besoin d’un changement criant avant qu’il ne soit trop tard. Avant que ce régime moyen ne fasse disparaître encore plus de vies, plus d’écosystèmes, sur la seule base du profit et du capitalisme. L’homme cherche des solutions pour pallier ses erreurs et il appelle cela : la science. La définition de son travail, la science comme  l’ensemble des connaissances et études d’une valeur universelle, caractérisées par un objet et une méthode fondés sur des observations objectives vérifiables et des raisonnements rigoureux. Il n’y a plus de valeur universelle, il n’y a aucun raisonnement rigoureux dans la médiocratie car le financement même de ces recherches se fait par ceux-là mêmes qui sont à l’origine de la médiocratie. Alain Deneault tacle les grands groupes qui financent les chercheurs qui ne peuvent dévoiler les informations compromettantes pour le lobby et utile au consommateur. L’homme est lui-même à l’origine de ses maux puis il cherche à les panser et à trouver cela wonderful, au lieu de jouer la carte de la préservation. La recherche effrénée ne peut se faire sans risque. C’est avancer en terrain inconnu, c’est une pierre qu’on va soulever par curiosité sans savoir ce qu’on va trouver en dessous, avide de découverte sans penser aux conséquences de son acte. Il faut résister à la médiocratie, à son influence, ne plus la promouvoir. Il faut résister à la révolution anesthésiante, dit Alain Deneault. Tout le monde veut un changement, mais l’erreur est d’attendre le changement sans être acteur du sien propre.

 

Georges COCKS

 

 

Rédigé d’après le livre La Médiocratie d’Alain Deneault

 

« Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. II n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir. « 

 

 

Cocks Georges ( rédacteur et correspondant permanent Guadeloupe)

Secrétariat rédaction Colette Fournier (Lyon)

©Tribune/Pluton-Magazine/2018/Paris 16eme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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