« Douce Déroutes » de Yanick LAHENS

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Lauréate du Prix Fémina 2014 pour son roman « Bain de Lune », Yanick LAHENS nous revient avec Douce Déroutes  son nouveau roman publié aux Éditions Sabine Wespieser. Elle sera présente au salon du livre Livre Paris 2018.

 

La structure du roman interpelle le lecteur dès les premières pages. De petits paragraphes et une écriture incisive nous amènent peu à peu vers les personnages dont nous découvrons la psychologie à chaque nouveau chapitre. Yanick Lahens nous entraîne dans les rues de Port-au-Prince avec une précision époustouflante. Si vous n’avez jamais mis les pieds à Haïti, Douce Déroutes est une façon assez particulière pour palper l’âme de la ville, les parfums, le bruit des motocyclettes et les personnages hors du commun où la misère et la débrouillardise se côtoient admirablement. Mais avant d’arriver à cette interview nous vous proposons un petit extrait :

 

 

[…] QUAND IL A COMPRIS que la mort fonçait droit sur lui, Raymond Berthier a avancé à sa rencontre. Sans ciller, sans fléchir la nuque. « Ma chère femme…Les menaces à peine voilées ne laissent plus aucun doute sur le sort que certains croient devoir me réserver…Mais je ne partirai pas… » Pierre Martin ne se souvient plus en entier de la lettre de Raymond Berthier, qui, pourtant, l’obsède encore. Mais il sait que vivre aujourd’hui à une telle hauteur dans cette île est tout simplement démodé.

Pierre a laissé les persiennes à demi fermées pour préserver la fraîcheur de l’unique grande pièce et amortir le vacarme des essais intempestifs des moteurs et tuyaux d’échappement provenant du garage installés sur le trottoir d’en face. Sans compter les chants du pasteur et de ses ouailles dans une église improvisée deux maisons plus loin. Sachant toute conversion de ma part impossible, Dieu me joue un dernier tour en m’imposant le bruit, antichambre de son enfer. Café noir, cigarettes blondes, Pierre étire à loisir les secondes, les minutes dans cette pénombre et ce qui n’est pas tout à fait le silence. Pause rituelle en plein midi tropical sur son fauteuil à demi incliné. Au cœur de cette maison en bois qui sent l’eucalyptus et la vanille, Pierre relit depuis deux jours des passages du Harlem Quartet de Baldwin. Un livre qui lui a indiqué le chemin de l’acceptation de soi. […]

 

       Le père de Brune , le Juge Berthier, a été assassiné, coupable d’être resté intègre dans la ville où tout s’achète.

 

Si l’histoire tourne autour de l’enquête concernant l’assassinat du Juge Berthier, il n’en reste pas moins que c’est la façon dont Yanick LAHENS nous présente les personnages qui rend ce roman attrayant. En effet, aux côtés de Brune et de Pierre, son oncle, on découvre des personnages atypiques. Ezéchiel, un poète, Nerline, une militante des droits des femmes, Waner, un non violent convaincu dans un univers bien violent à chaque coin de rue, et bien d’autres que nous vous laissons le soin de découvrir.

 

INTERVIEW

 

Pluton-Magazine: Pourquoi ce titre ?

 

Yanick LAHENS: Parce qu’il me semblait pouvoir ramasser en deux mots, qui forment un oxymore, ces émotions contradictoires qui me saisissent dans la ville de Port-au-Prince. Ses maléfices, comme dans beaucoup de villes, et sa capacité à offrir la beauté en partage malgré tout. Toujours.

 

P.M. Style cinématographique

 

Y.L Il y a quelque chose de l’ordre du mouvement rapide dans l’énergie de Port-au-Prince. Je me suis installée dans le ressenti. Et j’étais devenue cette caméra qui guette tout. Et qui choisit aussi ses angles, ses ombres et ses lumières. Quant à l’histoire elle-même, elle installe le lecteur dans quelque chose qui est faussement un thriller.

 

P.M. La mort du juge est-elle un fait réel ?

 

Y.L. Cette mort tient à la fois de l’ordre du réel, du probable et du possible. Je propose toutes ces perspectives dans ce récit.

 

P.M. Ce personnage de Joubert est dangereux et pourtant vous ne le rendez pas complètement dans la noirceur.

 

Y.L. Joubert est une possibilité du mal qui est créé, construit par les circonstances. Je le mets en résonnance avec d’autres Joubert sous d’autres cieux. Aucune société aujourd’hui n’est exempte d’un tel personnage. Haïti est loin d’en avoir le monopole. Compte tenu des violences subies au quotidien, du nombre dérisoire de policiers et des écarts de niveau de vie, je trouve le peuple haïtien d’une grande patience.

 

Y.L. Serait-ce une fresque sociale ?

Oui mais pas que cela. Nous passons de l’intime au social comme dans la plupart de mes textes. Et là, déjà par la forme, puisque nous passons du je du monologue à la troisième personne du narrateur distant sans transition.

 

Dédicace Livre Paris le 17 mars 2018, 17:30 – 19:30. SABINE WESPIESER EDITEUR–1-L47

Agenda: http://www.swediteur.com/rencontres.php

 

 

 

Pluton-Magazine/2018

Secrétaraire de rédaction Colette FOURNIER

Stagiaire ORT Nadia Fouquoire

Crédit photo: ©Pluton-Magazine

 

Douce Déroutes-Yanick LAHENS. Eds Sabine Wespieser. Janvier 2018. ISBN 978-2-84805-280-9. Prix 19 euros.

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