« Sinon on va encore dire que moi Michel j’exagère toujours et que parfois je suis impoli sans le savoir »
Vous vous demandez sûrement pourquoi cette phrase en début d’article. Cela a son importance, mais nous ne vous en dirons pas plus.
Michel et son leitmotiv, lorsqu’il n’a pas envie de nous dire clairement avec des mots concis ce qu’il doit dire, pudeur enfantine oblige. Maman Pauline, femme au caractère bien trempé et seconde épouse de papa Roger ; Papa Roger, le parfait père africain et polygame, et homme mesuré dans ses propos ; Mboua Maké le chien ; Ma Modobi tient une boutique et a aussi son caractère, une radio Grundig (marque allemande, donc) deux stations de radio La voix d’Amérique et La Voix congolaise, en compétition sous l’arbre à palabres, à en juger par le nombre de fois où on passe d’une station à une autre, d’un quartier à une parcelle de terrain (Vougon), le tout à Pointe-Noire, au Congo. Et vous avez a peu près tout pour vous faire savourer le Mabanckouisme.
L’histoire, à la manière de Shakespeare pour ses pièces élisabéthaines, se déroule sur une courte période de 3 jours, du samedi au lundi. Mais trois jours d’une grande intensité, où drame, humour et faits historiques se mélangent agréablement pour en faire un roman hors du commun.
Michel est le fils unique de Papa Roger et de Maman Pauline, et Michel, comme beaucoup d’enfant à cet âge-là, est un grand rêveur. Il grandit au milieu de grandes personnes et est au courant de tout ce qui se passe, car il est curieux et surtout très intelligent.
L’histoire résumée de la sorte peut paraître banale, mais Alain Mabanckou, avec Les cigognes sont immortelles, se sert de Michel pour nous raconter l’histoire du Congo en quelque sorte, mais cela en trois jours. Des références historiques et surtout beaucoup de vérités concernant le colonialisme et la mise en place de certains chefs d’État par le monde occidental à la suite de coups d’État, ponctuent l’histoire. Ce parallélisme est travaillé avec minutie et le lecteur ne se lasse jamais ni ne se perd dans le cheminement des événements.
L’écriture est limpide, l’histoire est racontée à travers les yeux de Michel, mais, détrompez-vous, sans aucune naïveté. Car il y a chez ce jeune garçon une certaine débrouillardise et le lecteur s’y attache instinctivement. On apprend plus de choses sur l’histoire du Congo en trois jours que si on s’asseyait dans une bibliothèque avec un tas de livres sur une table, à feuilleter des ouvrages de référence plus ou moins truffés de mensonges historiques.
Structuré d’une façon assez particulière, le roman se laisse lire et on rentre rapidement dans l’univers de Michel. Des petits chapitres nous entraînent peu à peu dans l’ambiance des rues du quartier Voungou et le lecteur ne peut qu’apprécier cet univers africain où les rues poussiéreuses ont autant de charme que les rues goudronnées où vivent les nantis.
On pourrait palabrer pendant très longtemps sur le colonialisme et en faire un exposé d’amphithéâtre mais les faits sont là et on absorbe peu à peu, toujours à travers Michel, l’histoire du pays, et on comprend très vite où l’auteur veut en venir.
D’un point de vue littéraire, c’est la facilité avec laquelle Alain Mabanckou nous dépeint une réalité des Afriques en racontant, ici, une histoire qu’il connaît bien mais sans nous noyer tout en nous inondant, mais avec humour, de faits précis, qui nous ravit. En utilisant des métaphores, des comparaisons et des parallélismes qui font de ce roman de la rentrée un roman assez unique, que nous vous invitons vivement à lire.
D’un point de vue historique, on apprécie, on se cultive et certains points historiques sont un peu plus clairs et surtout, on assimile avec une très grande facilité l’histoire telle qu’elle est décrite.
Extrait -1-
[…] Voici la boutique Au cas par cas de Mâ Moubobi, située à deux pas de l’avenue de l’indépendance. Elle n’est pas bien rangée, c’est tout petit, çà sent le poisson salé et la pâte d’arachide. Les prix ne sont pas fixés pour de bon, çà dépend de si vous connaissez ou pas Mâ Moubobi, voilà pourquoi la boutique s’appelle Au cas par cas.
Papa Roger et Maman Pauline connaissent Mâ Moubobi. Moi Michel je la connais aussi: elle me voit chaque semaine dans son magasin, et j’ai été à l’école primaire avec Olivier Moubobi qui est son seul enfant, comme moi je suis le seul enfant de Maman Pauline. On se moquait trop de lui parce qu’il était sans cesse en retard et que le maître lui demandait de se mettre à genoux dans un coin pendant au moins une heure. Quand il regagnait sa place il dormait, et, au moment où il ronflait, le maître le prenait par l’oreille, l’entraînait encore dans un coin, où il restait à genoux jusqu’à la fin de la classe. Pour qu’on arrête de se moquer de lui, Mâ Moubobi l’avait retiré définitivement de l’école. Avant çà elle avait provoqué une pagaille dans l’établissement. Elle avait insulté tout le monde, y compris le directeur. Avec son fils, ils balançaient des pierres partout, et nous courions à gauche et à droite pour éviter d’en recevoir dans la figure, et finir aux urgences de l’hôpital Adolphe-Cissé.
Mâ Moubobi hurlait:
– Je vais vous maudire! Je vais vous maudire! Regardez moi!
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