GRANDES CIVILISATIONS : LA CULTURE NORDIQUE, DE LA COLONISATION VIKING AU PÈRE NOËL DE ROVANIEMI…

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Par Philippe Estrade auteur-conférencier

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Discrète culture au regard des grandes civilisations mondiales anciennes, la Scandinavie a pourtant marqué l’histoire de l’Europe et bien au-delà dans l’Atlantique nord, par un colonialisme issu d’opérations de conquêtes dès le 8e siècle, souvent rudes et redoutables. Angleterre, Irlande ou Normandie en France ont abrité des colonies danoises ou norvégiennes qui devinrent des régions puissantes ou des états indépendants comme dans les îles britanniques, où les monarchies scandinaves se sont souvent imposées face aux Anglo-Saxons. Même l’est de l’Europe a également connu le colonialisme viking avec les Varègues issus de Suède qui créèrent Kiev puis les premières implantations sur la route commerciale de la Volga et de la future Russie. C’est l’adoption du christianisme notamment qui a conduit les colons scandinaves à se sédentariser tout autour du continent européen.

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UNE PRÉHISTOIRE EN MARGE DU CONTINENT EUROPÉEN

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Plutôt pauvre au regard des découvertes archéologiques, la préhistoire de la Scandinavie demeure parfois floue et faiblement argumentée car les peuples danois, norvégien et suédois écrivaient relativement peu, préférant la tradition orale, bien implantée. Les vestiges de l’Âge de la pierre, de l’Âge du bronze et de l’Âge du fer sont donc peu nombreux. Des cairns, amas de pierre destinés à fixer un passage sur un terrain souvent accidenté et des pétroglyphes, symboles dessinés ou gravés sur une surface rocheuse sont cependant assez répandus en Scandinavie.

Au Mésolithique, les cultures du grand Nord s’émancipent

Situé précisément entre le Paléolithique et le Néolithique, le Mésolithique a ouvert une période plus riche, où les cultures du Nord se développèrent et s’affirmèrent notamment à partir du 7e millénaire avant J.-C., alors que les forêts de résineux et de feuillus offraient une abondance de gibier, élans, bisons, cerfs et troupeaux de rennes mais aussi des proies de rivière, tels les saumons. Environ 5000 ans avant notre ère, juste avant le Néolithique, la culture Ertebolle découvrit l’art de la poterie et l’élevage des animaux. En revanche, l’arrivée du Néolithique plus tardive, vers 3900 avant J.-C. avec un courant danubien et la civilisation Michelsberg présente aussi en Allemagne, Pays-Bas, Belgique et nord de la France, illustrent bien les relations étroites et les échanges réguliers entretenus avec l’Europe de l’Ouest. On ignore d’ailleurs la langue des premiers habitants de Scandinavie, mais des populations nouvelles qui ont apporté l’art de la céramique cordée, parlant a priori une langue proto-indo-européenne, pourraient pour de nombreux chercheurs être à l’origine des langues scandinaves modernes.

À l’Âge de fer, les populations germaniques accélèrent ouverture au monde et développement

D’abord localisés en Scandinave naissante et qualifiés de langues germaniques, les dialectes de ce grand Nord irrigueront plus tard l’Europe continentale et centrale. De ces territoires déferleront vers l’Europe de l’Ouest ceux qui furent qualifiés de barbares au 5e siècle, Francs, Angles, Saxons, Burgondes, Goths, Alamans qui imprimeront à leur tour la future civilisation européenne dans le centre et l’ouest du continent. Lors de la période romaine en Europe, les tribus germaniques de Scandinavie ont eu des contacts et des rencontres avec l’empire romain tout proche, au sud de la Baltique.

L’Âge du fer germanique préfigure l’arrivée des Vikings

À cette époque, vers 500 de notre ère, alors que l’empire romain s’était effondré, les tribus germaniques de Scandinavie et celles justement descendues du grand Nord et installées sur le continent au sud de la mer Baltique, accélérèrent par leurs raids et pillages répétés le déclin et la chute définitive de Rome. Pratique probablement liée à la mise à sac de l’Empire romain, se fournir en argent et or devint une règle pour les Scandinaves qui purent ainsi s’approvisionner allègrement avec ces métaux précieux. Les riches sépultures découvertes en Suède près du lac Mälar témoignent de cette riche période. La maîtrise des technologies comme la fabrication des armes et des bateaux adaptés à la navigation en mer mais aussi en eau douce, annonça l’Âge des Vikings.

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AVEC LES VIKINGS, DES PILLAGES À LA COLONISATION EUROPÉENNE

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Cela peut surprendre encore lorsque l’on écrit que les Vikings ont colonisé une grande partie du continent européen alors que l’on limite souvent leur présence à des raids, des pillages sévères et des actes de piraterie. Ils se sont pourtant durablement installés ici et là en Europe et au-delà entre le 8e siècle et le 11e siècle, notamment en Normandie ou encore dans les îles britanniques, où ils se sont même emparés du pouvoir en imposant par les armes leurs rois à la monarchie anglo-saxonne. En langue norroise, première langue scandinave médiévale, on traduit le mot viking par commerçant de longue date, qui peut par ailleurs se transformer en pillard et tueur pour acquérir des biens. Par extension bien sûr, le terme viking sera associé à l’ensemble des Scandinaves. Mais ils eurent d’autres noms, les Normands en France, les Dani pour les Danois, parmi les plus actifs de Scandinavie. Le climat trop rude de ces pays nordiques et la faiblesse des récoltes expliquent en particulier la nécessité de se nourrir par d’autres moyens que ceux offerts par la sédentarisation permanente, et en particulier par les opérations de pillages menées plus au sud en Europe continentale de l’Ouest et de l’Est pour les Varègues.

Colonisation et christianisation

C’est à partir du tout début du 9e siècle que les Vikings, les Norvégiens et les Danois ont lancé leurs opérations de pillages et de raids réguliers à bord de leurs célèbres drakkars vers l’ouest de l’Europe au climat océanique bien plus clément, îles britanniques, France, Espagne, Sicile et l’Afrique du Nord en particulier mais aussi vers le Groenland, l’Islande et la Russie et même Vinland, terme utilisé par les Vikings pour qualifier l’actuelle Terre-Neuve, vers l’an 1000. En revanche, les vikings de Suède se sont orientés vers l’est de l’Europe et la Russie pour y fonder la principauté de Kiev. Par ailleurs, le mot drakkar que l’on attribue à tort au bateau identifiait en fait les figures ornant la proue des navires. En se christianisant dans leurs territoires de conquête mais aussi en Scandinavie, les Vikings ont progressivement abandonné leur mythologie nordique polythéiste.

En France, la Normandie leur est offerte

Dans le royaume de France, les Vikings ont quasiment déferlé sur tout le territoire en remontant fleuves et rivières. Au tout début du 10e siècle, le roi de France carolingien Charles III le Simple parvint à stopper la pénétration et les pillages en établissant les Vikings sur les bords de Manche. Les Vikings ou gens du Nord prirent alors le nom de Normands et fondèrent un duché, celui de Normandie. Pour obtenir cet accord de paix, le roi Charles III le Simple fit preuve d’un réel pragmatisme. En effet, il offrit en 911 au chef viking Rollon le territoire de la future Normandie en échange de la fin des attaques dans les campagnes et villes de France, lors de la signature du traité de Saint-Clair-sur-Epte. En outre, Rollon qui se fit baptiser en échange des terres normandes put épouser Gisela de France, la fille du roi.

Danois et Norvégiens sur le trône d’Angleterre

Entre le 8e siècle et le 11e siècle, les Scandinaves ont activement commercé avec les Anglais avant de devenir politiquement plus agressifs puis s’emparer du trône d’Angleterre par la guerre. Les Danois et Norvégiens ont en fait profité des faiblesses du royaume d’Angleterre, de ses divisions linguistiques, culturelles et politiques. Alors que ce que les historiens qualifient d’Âge des Vikings avait atteint son apogée, la pénétration scandinave en Angleterre s’imposa malgré de vains efforts de résistance des Anglo-Saxons. Les Vikings parvinrent alors au 9e siècle à soumettre et coloniser partiellement le pays. Le nord de l’Angleterre fut appelé « Danelaw », que l’on pourra traduire en « pays de la loi danoise ». Après une reconquête anglo-saxonne remarquée, les Danois mais aussi les Norvégiens et occasionnellement les Suédois revinrent pour s’établir à nouveau sur le trône d’Angleterre et d’Irlande, Dublin ayant été fondée justement par les Vikings. Les noms de Knut, Olaf ou Erik raisonnent encore outre-Manche.

Le fils d’Erik le Rouge avant Christophe Colomb

Norvégien, il fut l’un des plus grands explorateurs vikings à la fin du 10e siècle. Erik le Rouge a marqué la grande période de l’expansion scandinave. Il fonda la colonie du Groenland et s’implanta durablement dans l’actuelle Islande. Les explorations répétées d’Erik le Rouge vers le Groenland impacteront l’ensemble de sa famille puisque son fils, Leif Erikson, passe pour les experts de la civilisation scandinave comme le premier Européen à avoir découvert l’Amérique, cinq siècles avant Christophe Colomb. Leif Erikson implanta les premières colonies de l’histoire au Labrador et à Terre-Neuve, au Canada. Il est entré avec son père, le grand Erik le Rouge, au Panthéon des plus grands explorateurs de l’histoire.

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LES ÉTATS SCANDINAVES INFLUENTS DANS LE MONDE

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Du Moyen Âge aux guerres napoléoniennes en passant par la colonisation scandinave, les pays nordiques ont également marqué l’histoire européenne. La Suède notamment a rivalisé longtemps avec la Russie des tsars. Moins connue que le colonialisme continental, anglais, français, espagnol ou portugais, l’expansion des Scandinaves hors Europe a également été marquante mais les Scandinaves ont également émigré vers les États-Unis et le Canada, à la recherche de meilleures terres et d’un avenir plus serein, comme le firent les Italiens en France et vers le Nouveau Monde. Avec l’industrialisation, un modèle social très élaboré en Scandinavie influença fortement les autres nations européennes et les différents combats politiques.

Le colonialisme scandinave oublié

Outre les implantations médiévales au Groenland ou en Islande, c’est au 17e siècle et au 18e siècle, précisément dans les Caraïbes, que les nations scandinaves, en particulier le Danemark, ont fondé les premières colonies à Saint-Thomas et Saint-John. Puis le Danemark et la Suède créèrent leurs Compagnies respectives des Indes orientales. La puissance des comptoirs commerciaux danois et suédois dominait même la prestigieuse Compagnie anglaise en matière d’importation du thé. La Suède avait même fixé au 17e siècle la colonie de la Nouvelle-Suède dans l’actuel État du Delaware aux États-Unis avant de s’implanter en Guadeloupe et à Saint-Barthélemy entre le 18e et le 19e siècle.

Des guerres napoléoniennes à l’industrialisation scandinave

Les guerres napoléoniennes ont divisé les nations scandinaves. La Norvège et le Danemark ont voulu observer une neutralité dans le conflit. En réaction, le Danemark a subi les attaques de l’Angleterre contre sa flotte dès 1801, puis le bombardement de Copenhague a convaincu les Danois de s’allier avec la France alors que la Suède ralliait la coalition contre Napoléon en 1805. L’industrialisation scandinave a amorcé un développement remarquable au 19e siècle mais dans un premier temps autour de Copenhague, la capitale danoise. Plus tardive, l’industrialisation de la Suède intervint au début du 20e siècle et s’accéléra lors de la construction d’une ligne de chemin de fer désenclavant le pays et reliant le nord minier et la lointaine Laponie au sud Baltique.

L’intégration européenne et le modèle social nordique

La tragédie de la Seconde Guerre mondiale a impulsé la création d’une première union économique européenne sous la conduite de la France, l’Allemagne, l’Italie et le Bénélux dans un premier temps. Les États scandinaves ont pu rejoindre le grand projet européen, d’abord le Danemark dès 1972 au sein de la Communauté économique européenne, puis après l’effondrement de l’Union soviétique, ce fut au tour d’une Suède désormais décomplexée de rejoindre l’Union européenne. Le modèle social des pays nordiques a toujours influencé les autres nations européennes, un système qui s’est appuyé aussi durant des décennies sur la longévité politique et l’originalité des sociaux-démocrates scandinaves. C’est le principe d’un soutien universel qui a été mis en place pour aider et améliorer la stabilité sociale et qui a créé la notion d’État-providence en Scandinavie, un modèle social qui s’est aussi appuyé sur des démocraties exemplaires.

Même le Père Noël est nordique

Le Santa Claus, village où il habite, est traversé par le cercle polaire, matérialisé par une guirlande lumineuse. Le Père Noël est incontournable du paysage nordique, et d’ailleurs à l’instant précis où je m’apprête à clôturer mon article, il doit se préparer depuis Rovaniemi en Laponie finlandaise pour sa tournée mondiale de la magique nuit de Noël. 

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Les États scandinaves ont donc marqué l’histoire européenne et mondiale, on l’oublie trop souvent. Dominateurs en Europe durant la période viking, ils se sont métissés un peu partout et ont même, ici ou là, laissé des empreintes fortes en particulier sur le plan linguistique. Surtout le Danemark, pourtant un petit territoire, qui a produit de fortes personnalités et qui a impulsé le colonialisme scandinave en Europe et dans le monde, dont on oublie trop souvent la dimension dans la liste des États colonialistes européens. Influents en Europe avec un modèle social pertinent et généreux pour les plus faibles, les Scandinaves ont su depuis plus d’un demi-siècle hisser la dimension humaine et le respect de chacun comme une dynamique sociétale, une empreinte noble de civilisation. C’est sûrement là le plus bel héritage qu’ils nous ont légué.

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Philippe Estrade. Auteur-conférencier

Pluton-Magazine 2023

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