Par Philippe Estrade auteur-conférencier
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C’est plus qu’un pèlerinage, c’est une aventure humaine profonde et sans précédent. C’est un véritable défi spirituel et physique, une immense joie intérieure que procure la route des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, là-bas, tout au bout de la Galice, en Espagne, au « cap Finisterre ». En 2025, ils étaient plus de 530 000 pèlerins à relever le défi du « camino » et à être accueillis à leur arrivée en Galice. Leur aventure a commencé à partir de Saint-Jean-Pied-de-Port ou de San Sebastian, ou encore ils ont entrepris une aventure plus rude et plus longue depuis des villes historiques identifiées à la route de Saint-Jacques-de-Compostelle, comme Le Puy-en-Velay ou Vézelay.
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SAINT-JACQUES, APÔTRE DU CHRIST
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Un des premiers fidèles de Jésus, Saint-Jacques, juif de Galilée, ne renoncera jamais à son engagement auprès du Christ. Il constitue une sorte de garde rapprochée du nouveau prophète avec les 11 autres apôtres, dont Jean, son frère. Il fut appelé Jacques le Majeur, ce qui le différencie de Jacques le Mineur ou Jacques le Juste, cousin du Christ dans l’Église latine, car il y a en effet plusieurs Jacques dans le Nouveau Testament. Jacques le Majeur est bien l’un des trois principaux disciples avec Jean et Pierre. Ils ont été souvent témoins des grands évènements de l’Évangile, comme les prières du Christ sur le mont des Oliviers à Jérusalem. Pierre, Jean et Jacques furent aussi près de Jésus lors de l’épisode de la Transfiguration où le Christ modifia son apparence corporelle pour révéler aux trois apôtres la dimension divine de sa nature. Persécuté par Rome vers l’an 44 sous Hérode Agrippa, Jacques le Majeur périt en martyr pour sa foi au Christ, décapité, au moment de l’arrestation de Pierre. Cette mort fait de Jacques sur le plan théologique le premier apôtre-martyr pionnier de la foi suprême.
Fils d’un patron pêcheur de Tibériade
Apôtre du feu et Saint Patron de l’Espagne, Jacques devint témoin de la Gloire du Christ. Dans les Saintes Écritures, il était l’éclair, l’apôtre intrépide et fils du tonnerre. Avant sa conversion auprès de Jésus, Jacques le Majeur, fils de Zébédée, était avec son frère Jean, pêcheur sur le lac Tibériade en terre biblique. Parmi les tout premiers disciples du nouveau prophète avec son frère Jean, Jacques renonça à son activité de pêcheur et abandonna sa barque pour un nouvel horizon, celui de Jésus, qui les surnommait Boanergès ou « fils du tonnerre » en raison de leur passion à la foi nouvelle et leur tempérament fougueux. Le Christ a voulu confier à ce trio, Pierre, Jean et Jacques, « son humanité souffrante et sa gloire anticipée. Pierre incarnait la fermeté de la foi, Jean la charité parfaite et Jacques la force et l’ardeur missionnaire. »
Évangéliste de la terre d’Espagne
La tradition de l’Église a toujours soutenu avec constance et énergie que Jacques, avant son arrestation et sa mise à mort, s’était rendu en Hispanie pour évangéliser les peuples Celtibères dans le nord-ouest de l’Espagne, en Galice. Hélas les efforts de Jacques n’ont pas produit, comme il l’eut souhaité, des adhésions nombreuses et c’est alors que, désespéré face à la dureté du terrain et au manque de conversions, la Vierge lui apparut vers l’année 40 à Caesaraugusta l’actuelle Saragosse, debout sur un pilier de jaspe, portée par des Anges. Aujourd’hui, la cathédrale-basilique Notre-Dame-du-Pilier rappelle à Saragosse cet évènement biblique exceptionnel. Alors que la persécution contre les chrétiens s’amplifia à Jérusalem, Jacques revint en Terre sainte. Arrêté, il fut persécuté et décapité vers 44 par Hérode Agrippa. Nul ne sait où Jacques a subi le glaive en Judée, mais sa mort provoqua le soulèvement du peuple juif.
Les reliques de Saint-Jacques de Jérusalem à Compostelle
La translation du corps de l’apôtre à Santiago intervint assez rapidement. Les disciples de Jacques alors recueillirent le corps de l’apôtre pour le conduire en Espagne sur sa terre d’évangélisation, puis débarquèrent à Padron en Galice et ensevelirent Jacques dans une forêt proche d’Ira Flavia. Perdue pendant des siècles, la sépulture de Jacques fut redécouverte au neuvième siècle par Pélage un ermite et l’évêque Théodomir guidés par de mystérieuses lumières dans le ciel appelées « campus stellae » que l’on traduit par champ de l’étoile. D’ailleurs, « campus stellae » signifie « campus de l’étoile », le roi des Asturies Alphonse II le Chaste fut le premier à entreprendre un pèlerinage au neuvième siècle. C’est ainsi que fut érigé le plus célèbre et le plus glorieux sanctuaire du christianisme, la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle, figure de proue des pèlerinages mondiaux depuis plus de 1000 ans.
Une victoire sur les Maures
En 1886 Jacques, fut proclamé par le pape Léon XIII patron de l’Espagne. Son culte remonte cependant à des siècles bien plus anciens, en particulier lors de la Reconquista, où il fut associé à « Matamoros », le tueur des Maures, « non par haine, mais comme symbole de résistance face aux Arabo-Berbères qui voulaient effacer la foi catholique de la péninsule » selon la chronique. Jacques devint un symbole d’unité en Espagne « plus qu’une nation, mais une vocation spirituelle sur le plan divin » C’est à la bataille de Clavijo en 844 entre le Roi Catholique Ramire 1er des Asturies et l’armée maure d’Abd al-Rahman II que se développa l’hagiographie de Saint-Jacques. Après une première défaite, Jacques serait apparu dans un songe à Ramire Ier pour l’encourager à reprendre les armes, lui assurant sa protection. Le lendemain, Jacques sur « un destrier étincelant de blancheur » se joignit à la bataille pour guider l’armée catholique vers la victoire, permettant ainsi de libérer le pays et mettre un terme au tribut des cent vierges prélevé par l’émir chaque année.
Les premiers pèlerinages
Dès le neuvième siècle, Jacques apparut comme le sauveur de la chrétienté, le patron de l’Espagne, et c’est au 11e siècle sous le règne d’Alphonse VI que se développa l’image de Saint-Jacques, saint cavalier descendant du ciel pour soutenir l’armée catholique face aux Maures à Clavijo. Saint-Jacques-de-Compostelle est apparu comme l’artère divine et spirituelle qui irriguait le sang de l’Espagne et de l’Europe au fil du Moyen Âge. Rois, simples pèlerins, pêcheurs, moines ou voyageurs chercheurs de sens et d’expérience, depuis des siècles, les routes du pèlerinage vers les reliques de l’apôtre à Saint-Jacques-de-Compostelle sont nombreuses, notamment depuis les chemins de France.
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LA CATHÉDRALE DE SANTIAGO DE COMPOSTELA
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Sa façade romane, bien qu’elle soit ornée de différents styles architecturaux, est unique. Elle étonne par sa beauté lumineuse, ce qui enchante les marcheurs et les autres visiteurs qui viennent enfin sur l’esplanade de l’Obradoiro. Souvent même, alors que le défi physique et spirituel est enfin atteint, une larme peut s’écouler du visage du pèlerin ému et bouleversé. C’est en 1075 sous le règne du souverain Alphonse VI que furent entrepris les travaux sur l’emplacement des premiers sanctuaires déjà placés sous le patronage du saint. Caractérisé par un projet en croix latine sur trois nefs, le vaisseau de plus de 8000 m² a connu plusieurs étapes d’agrandissement, comme en témoigne le métissage de styles architecturaux, du roman initial aux baroque, gothique et néoclassique sans oublier la très caractéristique et élégante marque plateresque particulièrement développée aux 15e et 16e siècles en Espagne.
Somptueux vaisseau roman en granit
C’est le granit qui marque la cathédrale romane de Santiago, de ses structures murales aux toits en pierres plates. Outre le transept à trois vaisseaux et un déambulatoire dans le prolongement de la nef centrale et de la tribune, des chapelles rayonnantes sont disposées le long de la nef et dans le déambulatoire, dont quelques-unes sont encore issues de l’époque romane. Les vaisseaux latéraux sont recouverts d’une voûte en arête alors que la nef centrale présente une voûte en berceau. La « Porte Sainte » est également appelée « Porte du Pardon ». C’est une porte baroque du début du 17e siècle. Elle ne s’ouvre que les années saintes et éclaire ce lieu saint avec le portail des orfèvres et surtout avec le magistral et incomparable porche de la Gloire. En fait, ce temple de Saint-Jacques est d’une exubérance fascinante, de sa décoration extérieure à l’ornementation des nefs.Tout au bout de l’autel sur une tribune, la statue de Saint-Jacques domine la nef centrale, au bout de la chapelle Majeure, et est accessible par un petit escalier qui permet d’accéder derrière le saint et ainsi caresser son manteau.
Figure du baroque, l’éternelle façade de l’Obradoiro
La façade principale du monument sur la place de l’Obradoiro, qui signifie orfèvre en langue galicienne, est l’exemple type de l’architecture churrigueresque. Le nom d’Obradoiro ayant été donné au regard de la finesse délicieuse de cette façade qui rappelle l’œuvre d’un orfèvre. Elle encadre les deux tours du Moyen Âge et date du 18e siècle. Un escalier roman du 12e siècle avec deux rampes qui conduisent à la crypte encadre l’entrée de la cathédrale et l’éclatant et éblouissant porche de la Gloire. Conformément au rite, la crypte située sous le vaisseau est bien-sûr l’ultime but de tout pèlerin et abrite une châsse en argent contenant les reliques du saint apôtre de Jésus.
Le porche de la Gloire
Dressé à la fin du 12e siècle à la demande de Ferdinand II de Léon à l’entrée du narthex, le porche de la Gloire s’offre tout de suite au visiteur. Sa vision est étourdissante, car la statuaire de ce triple portail est un prodige de sculptures romanes raffinées, tel un propylée antique qui ouvre sur une voie sacrée, ici celle de Saint-Jacques.On y trouve le Christ en majesté avec ses blessures aux pieds et aux mains, les 24 vieillards de l’Apocalypse représentant l’alliance de 12 tribus d’Israël et des 12 apôtres et les anges notamment. Le trumeau du porche de la Gloire, qui représente Saint-Jacques tenant dans ses mains un parchemin sur lequel est écrit « Misit me dominus », le promeut comme l’envoyé du Seigneur.
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LES CHEMINS DE SAINT-JACQUES
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Les différents chemins vers Saint-Jacques-de-Compostelle existent depuis les villes historiques identifiées aux premiers pèlerinages, comme Le Puy-en-Velay ou Vézelay, que les pèlerins anglais, belges ou allemands d’aujourd’hui rejoignaient avec enthousiasme. Il y a donc l’itinéraire du Puy en Haute-Loire qui traverse les Pyrénées par le col de Ronceveaux après avoir quitté Saint-Jean-Pied-de-Port. La voie de Vézelay plonge sur Limoges et Périgueux pour atteindre La Réole en Gironde, puis les Landes avant l’aboutissement, là encore à Saint-Jean-Pied-de-Port, tout comme le chemin de Tours depuis Paris, qui court directement vers Poitiers, Saintes, Bordeaux et Dax. Il y a enfin une transversale du sud qui relie Arles à Jaca en Espagne par le col du Somport pour atteindre Puente la Reina. Ce sont donc quatre itinéraires incontournables en France, mais d’une réelle âpreté. En revanche, aborder un « camino » directement depuis le nord de l’Espagne est moins long et moins rude, mais demeure toujours une aventure remarquable, car il faut tout de même affronter une trentaine de kilomètres par jour pour en faire plus de 700 jusqu’au Graal de Galice.
Le populaire chemin français depuis l’Espagne
Il démarre en Espagne dans la douce Navarre à Roncesvalles, mais aussi depuis la province de Lugo à Sarria. Ces tronçons espagnols offrent une signalisation parfaite et de nombreux logements à tous les prix qui jouxtent l’itinéraire balisé de flèches jaunes et de coquilles Saint-Jacques. Une infrastructure de soutien avec des bars, des supermarchés ou des pharmacies rend l’aventure agréable à travers des paysages de collines, prairies, rivières et un exceptionnel patrimoine historique.
La coquille, symbole de Saint-Jacques
Dès le 11e siècle, les pèlerins arboraient une coquille dont les origines semblent multiples et renvoient à plusieurs hypothèses de l’historiographie compostellane. Les cendres de l’apôtre auraient été ramenées dans une coquille lors de la translation. Un chevalier sauvé de la noyade au passage du bateau du saint vers la Galice sortit de l’eau le corps recouvert de coquilles, ce qui constitue une autre indication souvent soutenue. Les autres symboles du pèlerin de jadis, le chapeau, la calebasse, la cape, le bâton et la besace sont eux aussi des attributs illustrant la grande épopée du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
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En achevant cet article qui m’a replongé sur les pas du saint, j’ai l’impression d’avoir accompli une forme de pèlerinage virtuel et revisité Santiago découvert depuis déjà de bien longues années, mais sans pour autant avoir fait le « camino » du pèlerin. Découvrir Saint-Jacques-de-Compostelle par l’un des chemins, c’est en quelque sorte ouvrir le miroir de son âme, car c’est une immense, salutaire et saine aventure intérieure. Santiago, c’est plus qu’un pèlerinage, c’est une étoile de Bethléem.
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Par Philippe Estrade auteur-conférencier
Pluton-Mag 2026
Crédit photo Quique de Pixabay

