CHRISTIANISME, L’IRRÉVERSIBLE EXPANSION

Par Philippe Estrade Auteur-Conférencier

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Des apôtres, fidèles compagnons du Christ, à tous les messagers et disciples chargés de diffuser le message de l’Évangile, la grande marche en avant du christianisme a relevé d’une force fascinante et d’une foi inaltérable et particulièrement opiniâtre. Le message du Messie a commencé à se propager au sein du judaïsme, depuis la Judée et la Palestine, dans un premier temps, sur le plateau araméen, puis vers l’ouest, du monde gréco-romain aux régions considérées comme « barbares » en Europe et dans le bassin méditerranéen occidental, et enfin vers les territoires colonisés par les Européens. D’ailleurs, le mot « christianiser » (c’est-à-dire propager le christianisme) est attesté vers le 16e siècle, au moment des premiers voyages européens et des « Grandes découvertes ». 

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Crédit photo Rudy et Peter Skitterians

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Les premières communautés chrétiennes ont souffert de toutes les formes de répression sous Rome. Très tôt, la pensée et le message du Christ se sont cependant implantés dans la diaspora juive, notamment dans les grandes cités phares du bassin méditerranéen oriental, Éphèse , Antioche en Asie Mineure et en Asie occidentale, même Rome ou encore Alexandrie en Égypte. Mais dès le 2e siècle, ce fut au tour de tout l’Empire romain et même de la Perse. Rome ne fit preuve d’aucune clémence envers les nouveaux convertis, il ne fallait pas porter atteinte au panthéon des dieux et à l’équilibre politique et religieux de l’empire.

Prédominants en Palestine, les juifs et les judéo-chrétiens furent assez vite dominés par les païens convertis au christianisme sans être passés par la case du judaïsme. La doctrine des évangiles, qui promeut une démarche d’amour et d’égalité parvint à séduire le peuple. Les juifs de Palestine ont été les premiers convertis avant la diaspora du bassin méditerranéen. Ce contexte religieux impulsa une séparation entre le judaïsme et le christianisme primitif. L’enseignement des apôtres permit ensuite aux Pères de l’Église d’offrir des textes qui éclairèrent alors la lecture et la compréhension de l’Ancien et du Nouveau Testament. Avec la prédication de Paul de Tarse, la nouvelle foi s’implanta massivement, outre la diaspora juive, chez les « gentils », qualifiés ainsi, car ils n’étaient pas de confession judaïque. Lors de ses voyages, Paul livra des lettres et les Épîtres aux populations juives et païennes, des écrits qui ont constitué les premiers messages chrétiens permettant aux christianismes d’origine païenne de supplanter le christianisme d’origine juive.

Les spectacles du cirque se sont orientés vers la persécution des chrétiens qui refusaient de renoncer à leur foi. Ce fut cependant un jeu d’alternance entre une relative liberté, en particulier sous le règne de Gallien, puis une rude répression, notamment sous Dioclétien au 3e siècle. L’un des symboles forts de l’humiliation et de la terrible horreur du cirque fut le calvaire de Blandine à Lyon, martyrisée en 177. Dans l’arène, les animaux l’épargnèrent, conduisant le bourreau à égorger le jeune chrétien. C’est pourtant Marc Aurèle, l’empereur philosophe qui régnait dans cette fin du 2e siècle, ce qui pose la question d’une forme d’incompatibilité entre le christianisme et le système impérial jusqu’à la prise de conscience politique plus tardive face à l’accroissement imprévisible et massif des  populations chrétiennes dans l’ensemble du monde romain.

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Les communautés chrétiennes vont accélérer leurs implantations en Égypte, en Asie Mineure et en Afrique du Nord au mépris des persécutions.C’est Saint-Marc qui a vécu le martyre au 1er siècle à Alexandrie qui serait à l’origine du développement de l’Église copte en Égypte. Quelques décennies après la mort de Jésus, une première communauté s’y était déjà implantée. C’est d’ailleurs en Égypte au 3e siècle que naquit le monachisme, des ordres monastiques appliquant des règles de rigueur et de simplicité issues de Saint Augustin. Lors de la persécution de Dioclétien, la dernière répression au 4e siècle, les chrétiens fuirent dans le désert, permettant ainsi au monachisme de s’implanter en Syrie en Asie occidentale et tout autour de l’espace araméen.

En Égypte, les premières communautés fidèles au message de Jésus de Nazareth étaient pour l’essentiel juives face à des mouvements religieux plus marginaux, plutôt issus de la philosophie grecque. L’expansion du monachisme en Égypte a conduit inévitablement au développement de l’érémitisme, attitude des ermites qui choisirent de vivre leur foi et leur vie spirituelle dans la solitude, cadre de leur recueillement autour de la prière, du travail et de la lecture. C’est à partir du 6e siècle que les Européens ont découvert la foi au sein du monachisme et de l’érémitisme, notamment avec Saint-Benoît, fondateur de l’ordre des Bénédictins, dont la règle fut adoptée par les Ordres de Cluny et de Citeaux.

En Anatolie, dans l’actuelle Turquie, la Cappadoce se trouve au cœur de l’Anatolie. Elle présente une géographie particulière, composée d’un paysage de tuf volcanique propice à creuser et à cacher des églises et ainsi permettre la pratique de la foi chrétienne dans une relative sérénité. Les églises rupestres de Göreme et de Zelve illustrent parfaitement ces refuges pour les chrétiens fuyant les persécutions de l’Empire romain. Saint-Pierre et Saint Paul ont prêché dans ce berceau du nouveau culte dès le 1er siècle, semant les germes du christianisme. Particulièrement délicieux, ces oratoires aux fresques primitives colorées et églises archaïques ont constitué un marqueur fort des refuges chrétiens au-delà de l’espace araméen en Asie Mineure.

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Malgré défis et persécutions, le christianisme se développa avec rapidité et ferveur des terres romaines aux terres barbares fixant une foi et des racines solides en Occident. L’actuelle Tunisie, Constantine ou encore Carthage représentaient en Afrique du Nord les plus forts points d’ancrage. C’est en fait grâce à l’Église d’Afrique, particulièrement dynamique, que progressa aussi le christianisme occidental. C’est au milieu du 4e siècle avec Saint Augustin, théologien originaire de Rome formé à Carthage près de Tunis, que la détermination de la pensée du Christ sera déterminante pour l’avenir de l’occident chrétien du Moyen Âge. C’est sous le règne de Théodose en 380 que le christianisme devint la religion de l’Empire romain un siècle avant son effondrement en 476 de notre ère.

Le mot christianisation est assez tardif, c’est en effet au milieu du 19e siècle qu’il se généralisa. Auparavant, on parlait plutôt d’évangéliser qui donnera le mot évangélisation.Tout s’accélère vers le 5e siècle en Europe, déjà totalement soumise aux pressions des différents peuples germains qui vont façonner le Vieux Continent. Mandatés par Constantin en personne, des « éclaireurs » évangélisèrent les peuples goths et germaniques. Alors que Byzance et Rome représentaient les deux phares impulsant respectivement la tradition orthodoxe et la tradition latine, les chefs germains et notamment les francs avec Clovis se soumirent à la religion nouvelle qui se développait avec une rapidité et une foi inébranlable. Se faire baptiser, comme le fit Clovis probablement vers 498 après la bataille de Tolbiac, qui mit fin aux ambitions des Alamans, permit au souverain mérovingien de se faire définitivement accepter par le peuple massivement christianisé. Dès lors, partout en Europe et au cours des siècles qui suivirent, le christianisme devint pour les monarchies un guide spirituel, une religion d’État et un allié politique.

L’irruption soudaine de l’islam et son expansion rapide au Moyen-Orient en particulier, affaiblira durablement le courant chrétien et mettra fin à l’Empire d’Orient. Néanmoins, une certaine résistance a conduit à la subsistance de courants chrétiens cependant soumis à la domination musulmane, comme les différents groupes d’églises chrétiennes d’Orient, l’Église copte en Égypte, l’Église d’Arménie ou encore l’Église d’Éthiopie. En Éthiopie, le royaume chrétien des Zagwés a fait de Lalibela au 7e siècle une Jérusalem éthiopienne. Ses églises, creusées dans le sol, sont des joyaux de l’humanité (voir mon article « Grandes Civilisations : Le royaume chrétien des Zagwés… »).

Malgré les difficultés liées au partage des réformes protestante et catholique, c’est à partir du 16e siècle avec la découverte du continent américain et l’expansion de l’Europe dans le monde que la christianisation fut à nouveau impulsée en Amérique latine, en Asie, en Afrique. C’est d’abord avec le Portugal et l’Espagne, les deux puissances maritimes majeures qui se sont partagé le monde dès la fin du 15e siècle avec le traité de Tordesillas, que les explorateurs qui deviendront rapidement des colons et les missionnaires parvinrent à introduire et implanter le christianisme dans ces terres nouvelles. Ils seront suivis plus tard par les autres puissances européennes vers toutes les contrées mondiales. Les progrès en navigation ont encouragé plus d’audace chez les navigateurs occidentaux, ce qui leur a permis de parcourir le monde, de faire du commerce, de s’installer et donc de christianiser les régions.

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De nos jours, c’est plus d’un tiers de l’humanité qui est chrétienne, catholique, protestante ou orthodoxe. Cette religion abrahamique demeure  la première religion au monde avec plus de 2,3 milliards de personnes, soit  29 % de la population. Elle demeure extrêmement vive dans certaines régions de la planète, notamment en Amérique latine, alors qu’en Occident, elle s’est sensiblement affaiblie depuis quelques décennies, bien que nous observions un peu partout un regain spirituel, qui se traduit notamment en France par le retour massif des baptêmes, y compris chez les adultes, et par une prise de conscience ici et là d’un besoin de spiritualité et d’un renouveau de piété.

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Crédit photo Didgeman

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Philippe Estrade Auteur-Conférencier

Pluton-Mag 2026

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