PAR MICHELE JULLIAN
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MALACCA
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Comment cette ville si paisible aujourd’hui a pu être, dans le passé, l’un des plus grands ports commerciaux de toute l’Asie du Sud-Est ?
C’est la mer qui fit sa fortune.
Grâce à son emplacement géographique, elle a été témoin de l’afflux de caravelles transportant des étoffes de soie, des clous de girofle, de la porcelaine fine, du bois de santal, de l’ivoire et de l’opium. Plus tard, elle a vu arriver l’or blanc, qui était en réalité du latex d’hévéa.
Malacca, passage incontournable, là où les vents de mousson s’inversent, ville aimée des pirates et portée par l’islam naissant au XVe siècle. Une ville qui a attiré les convoitises des marins, des missionnaires (St François Xavier), des scientifiques, des voyageurs-écrivains et poètes, des journalistes et surtout des marchands.
Aujourd’hui, plus de 70 000 tankers passent au large de la ville, mais y a-t-il encore des pirates des mers pour s’approprier les cargaisons de « camelote chinoise » qui transitent sur ces mers ? Il paraît que oui.
Malacca est la plus ancienne ville de Malaisie. L’historien et géographe Serge Jardin écrivait : « Le bonheur à Malacca est de percevoir, à chaque coin de rue, la vieille Asie qui disparaît ». Somerset Maugham, au début des années vingt, évoquait déjà « l’attrait nostalgique de cette cité. »
J’ai fait silence en moi, pour entendre, moi aussi, chuchoter les mots : anglais, arabe, français, hollandais, japonais, malais, portugais. « On parlait tous les sabirs de la terre à Malacca.au XVe siècle. »
J’aimerais, aujourd’hui, ajouter une autre langue à cette liste : une sorte de créole appelé le « Baba malais » ou le « Péranakan », un mélange de chinois (Hokkien) et de malais.
Il faut être aveugle pour ne pas remarquer ces deux termes : « Baba/Nyonya » et « Peranakan », qui figurent sur les menus de nombreux restaurants, à Penang, à Malacca, mais aussi à Singapour.
Le sens des mots, le choc des photos
Signification de Baba/Nyonya : Baba : un titre honorifique qui viendrait du perse et qui signifie : « homme », « monsieur » ou « père ». Pour Nyonya, c’est : « femme », mot dérivé de « dona », dame en portugais.
Peranakan est un mot d’origine malaise dont la racine est « anak » (enfant) – en fait Baba/Nyonya ou Peranakan désignent la même population : des descendants d’immigrants venus de Chine, tenter leur chance dans la péninsule malaise et prenant femme dans cette région du monde aux alentours du XVe siècle
Version glamour de Peranakan
Comme dans tous les pays d’Asie, l’Histoire prend racine dans les légendes (lire mon article précédent : « la légende des six mères à Malacca ») ° version glamour donc :
« Au XVe siècle, la princesse HANG LI PO de Chine se serait convertie à l’islam afin de pouvoir épouser le sultan de Malacca. Quelques cinq cents Chinoises qui étaient à son service l’auraient suivie et imitée, en épousant à leur tour des Malais de la région ».
Dans la réalité, l’histoire s’inverse : les Peranakan ont bien des origines sino-malaises, mais leurs marqueurs malais ne viennent pas des hommes… mais des femmes donc, dès le début du XVe, des Chinois arrivent dans le détroit, principalement du Fujian et de Xiamen ; fuyant guerres, famines, inondations. En bons commerçants, ils s’installent sur la côte ouest : à Malacca, Penang et Singapour, profitant du trafic des ports de Malacca et de leurs riches caravelles. Ils s’y enracinent après avoir risqué leur vie et épousent des femmes locales.
Des Malaises et musulmanes. On peut s’étonner que ces Malaises musulmanes aient accepté de tels mariages. Sir Richard Winstedt, administrateur des colonies britanniques, au début du siècle dernier, émettait l’hypothèse que bon nombre de ces femmes étaient probablement d’anciennes esclaves païennes de Sumatra. Ces mariages mixtes se multipliant, les Peranakan toujours plus nombreux construisirent au fil des décennies, de véritables fortunes (qui s’éteindront avec la crise de 1920).
Les Peranakan sont les premiers riches asiatiques. Ils sont à la tête de plantations, d’entreprises de transport maritime, de banques. Leur force : parler chinois, malais, anglais, ce qui rendra service plus tard aux colons britanniques qui en feront leurs alliés. Conscients de la puissance de leur groupe, les Peranakan s’efforcent de préserver l’équilibre en empêchant les mariages interethniques jusqu’au début des années 50.
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La culture Peranakan est hybride, mêlant influences chinoises, malaises, mais aussi portugaise, hollandaise, britannique, indienne, chacune de ces cultures ayant laissé un peu de son empreinte dans les détroits ;
Le Peranakan est une identité, mais aussi une « langue », comme l’explique Félix CHIA, auteur de THE BABAS. Un Baba parle peu le chinois, mais plutôt le « baba malay », une combinaison de son dialecte d’origine, le Hokkien, et du Malais que les premiers migrants ont dû apprendre très, business oblige ! Ils adoptèrent l’anglais, beaucoup feront des études en Angleterre à l’image de l’ex-président et cofondateur de la moderne Singapour : LEE KWAN YU.
Cette culture Peranakan, possède donc sa propre langue, donc, mais aussi sa cuisine, sa mode vestimentaire et son architecture.
Sa langue : une sorte de créole appelé le « Baba Malay » ou le « Bahasa Malayu Baba » ou simplement le « Peranakan », mélange de chinois et de malais. Cette langue serait en danger chez les jeunes aujourd’hui. Il y a dix ans, il n’y avait pas plus de mille locuteurs à Malacca, surtout chez les personnes âgées. Les jeunes Peranakan penchent pour l’anglais, le malais standard. Le chinois, c’est à la maison.
Sa cuisine : fusion de cuisine malaise et chinoise, avec parfois des saveurs thaïes. Personnellement je me suis régalée de cette cuisine à base de noix de coco, à Malacca. –
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Le riz bleu sur la photo est appelé « bunga telang », coloré naturellement à l’aide de fleurs de pois papillon (clitoria ternatea). Les recettes de cette cuisine se transmettent oralement de génération en génération. Contrairement à la cuisine malaise, on y trouve du porc ! Autorisé, car les ancêtres des Nyonyas avaient adopté la religion de leurs maris chinois !
Ses vêtements traditionnels, dont la fameuse kebaya, portée pour les cérémonies dans toute la Malaisie et l’Indonésie – symbole élégant et féminin de cet héritage, mélange parfait de finesse chinoise, de motifs floraux inspirés de la nature et de coupe ajustée qui met en valeur la silhouette féminine (on est loin des burqas malaises-musulmanes). À porter sur un sarong. Ces kebayas sont semi-transparentes, en voile ou en brocart et fermées sur le devant par une broche, un bijou en or ou en argent. Personnellement j’ai acheté trois kebayas de couleurs différentes, en vue de quelques dîners parisiens ! Et puis il y a les chaussures aussi, de magnifiques « pantoufles » appelées Kasut Manek brodées à la main. J’ai également fait l’acquisition de ces élégantes « pantoufles » !
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Son architecture : Malacca est le berceau historique du Peranakan, une culture toujours vivante grâce à ses maisons colorées, principalement celles qui bordent le canal qui traverse le cœur de la ville et s’y reflètent, pour le plus grand plaisir des touristes.
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Aujourd’hui la Malaisie cherche à mettre en avant la culture Baba Nyonya, une façon de sauver cette cuisine complexe basée sur des recettes familiales transmises oralement de génération en génération. Mais cette folklorisation risque de voir cette cuisine perdre de sa complexité pour devenir « tendance » et pourquoi pas « Instagrammable » ? Il semblerait que, depuis le Covid, les touristes désirent davantage du « local ».
DERNIER COUP D’ŒIL POLITIQUE : Comment les Peranakan sont-ils vus par l’état malais ?
Ils ne constituent pas une « race » à proprement parler. Ils sont administrativement « chinois », la Malaisie fonctionne selon une classification « ethno raciale » qui repose essentiellement sur trois catégories : les Malais (Bumiputeras : fils du sol) les Chinois, les Indiens plus la catégorie « others », terme plutôt dégradant et sorte de fourre-tout dans lequel on retrouve les « Orang Asli » – le peuple autochtone de Malaisie, vrais Bumiputeras (fils du sol) – et les Eurasiens, descendants de : british, portugais, ou hollandais, s’il en reste encore.
Bien que sous dominance islamique, les différents peuples de Malaisie semblent vivre en bonne intelligence. Côte à côte. Chacun dans sa communauté, ou sa race (selon la formule administrative). C’est ce que j’ai ressenti – moi – en tant que voyageuse ayant effectué différents séjours dans ce pays dont je tente d’apprendre la langue – le « bahasa malayu », pour mieux la connaître encore.
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Par Michèle Jullian
Pluton-Mag 2026

