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[Dossier] La rationalité, la philosophie et les Arabes

  • 25 novembre 2015
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Par Yassir MECHELLOUKH
.
Histoire d’une pensée controversée et hétérodoxe
I) Les Arabes et la rationalité : Une relation conflictuelle ?
 
La rationalité dans la civilisation arabo-musulmane n’apparaissait pas, dès l’avènement et l’expansion de l’Islam, comme une évidence. La relation avec la rationalité semble avoir été, de tous temps,  conflictuelle. En effet, si nous devions penser la rationalité dans la civilisation arabo-musulmane, nous dirions qu’elle est d’une grande étrangeté.
Cette histoire est étrange d’abord au sens où elle nous est étrangère. Pour l’idée européenne qui prend racine à la Renaissance, l’histoire de la rationalité arabe ne peut être que déroutante. Il faut d’entrée de jeu se garder de penser la civilisation arabo-musulmane avec des mœurs européennes. Penser une telle civilisation, c’est la penser à partir d’un autre paradigme qui lui est propre.
Lorsque l’Islam commence à se diffuser, le Prophète Muhammad est rapidement perçu comme un maitre à penser, un guide, une force spirituelle. Sous ce rapport, bien que les interprétations qu’il a diffusées aient pu être rationnelles, la majorité des musulmans était loin d’être éduquée (au sens intellectuel et conceptuel, non au sens éthique et moral) lors des premières années de l’avènement de l’Islam.
A cet égard, la rationalité était, pendant une assez longue période, loin d’être une évidence. L’intérêt des Arabes pour le savoir s’intensifie après l’avènement de l’Islam. C’est tout un ensemble de productions intellectuelles qui voient le jour, aussi bien dans les domaines scientifique, astronomique, mathématique que médical.
II) La fondation de la philosophie arabe : Une effervescence intellectuelle sans précédent dans la civilisation arabe
 
En ce qui concerne la philosophie arabe (sur quoi nous insisterons), il faut dire qu’elle ne naît pas sui generis1. Elle est consubstantielle de préoccupations qui naissent après la mort du Prophète et qui concernent de façon plus globale ce qu’on appelle Al-‘Ilm2. Dès l’avènement de l’Islam, c’est tout un paradigme de la science qui est né et qui considère Al-‘Ilm (le savoir, au sens large et global) comme un pilier fondamental.
La philosophie arabe (falsafa en Arabe) est une partie constitutive d’une production générale des sciences arabes dans laquelle elle s’inscrit et dont elle n’est pas véritablement dissociable. Dans le sillage des Grecs, chez les Arabes, il n’y a pas une division de la connaissance qui distingue toutes les disciplines. Les falasifa (pluriel de faylasuf, philosophe) ont maintes préoccupations en ce qui concerne le champ général du savoir. La notion de ‘Ilm semble l’illustrer avec précision. On trouve dans un ouvrage Knowledge Triumphant : The concept of Knowledge in Medieval3 Islam l’analyse suivante :

‘Ilm est un des concepts qui ont dominé l’Islam et donné à la civilisation musulmane sa forme distinctive et sa complexion. De fait, il n’y a pas d’autre concept qui ait été, au même degré que ‘Ilm, aussi opératoire comme élément déterminant de la civilisation musulmane dans tous ses aspects. Cela vaut même dans le cas des termes les plus parlants de la vie religieuse musulmane comme, par exemple, le tawhîd, « la reconnaissance de l’unicité de Dieu », ou ad-dîn, « la religion » et bien d’autres qui sont utilisés avec constance et emphase. En profondeur de signification et en extension d’usage aucun de ces termes n’égale celui de ‘ilm. Il n’y a pas de branche de la vie intellectuelle du musulman, de sa vie religieuse ou politique, de sa vie quotidienne qui échappe à une attitude à l’égard de la « connaissance », comme « quelque chose qui a une valeur suprême pour l’être musulman ».

En effet, le terme ‘Ilm a une importance capitale. Il se trouve qu’il est tout à fait représentatif de l’esprit civilisationnel arabe. On trouve dans un certain nombre d’œuvres du Xème siècle, qui est la période la plus intense de la philosophie arabe, une attention toute particulière pour ce terme. Il revient dans presque toutes les œuvres de cette époque. La profondeur du ‘Ilm est telle que le terme semble absolument intraduisible.
La définition de ‘Ilm ne se limite pas aux sciences proprement islamiques bien qu’elles prétendent englober toutes les dimensions de la connaissance. Toutes les sciences, tous les savoirs, même les savoirs les plus pratiques font partie de ce champ du ‘Ilm. En somme, Al ‘Ilm est ce qui est appelé à guider toutes les aspirations du musulman.
On pourrait aisément rapprocher la notion de ‘Ilm à celle de Adâb. Al-Adâb4, c’est ce qu’on traduirait par la notion d’honnête homme5. L’honnête homme désigne l’homme bien éduqué, aussi bien moralement qu’intellectuellement, un homme qui a une formation pluridisciplinaire, un homme cultivé finalement. Al-Adîb (celui qui applique Al-Adâb) s’efforce de mener sa vie en se référant à la notion illuminatrice de ‘Ilm.
Cette notion est en même temps une notion globalisante, elle englobe tous les savoirs. L’intérêt des Arabes pour toutes les disciplines le démontre. Avicenne, philosophe et médecin du XIème siècle, écrit un ouvrage dont l’influence en Europe au Moyen-Age est considérable, Kitâb Al-Shifâ6, Le Livre de la Guérison. Dans cet ouvrage, Avicenne cherche à établir une conciliation entre médecine et philosophie, une dialectique entre la guérison du corps et la guérison de l’âme.
Ibn Sina (dit Avicenne), Al-Qanun fi l-tibb(le Canon de la médecine) Copié par Ibn Mahmud al-Mutatabbib (le médecin),Iran, 1447-1448.Paris, BnF.
La falsafa, qui n’est autre que le terme grec philosophia arabisé, court du VIIIème au XIIIème siècle. C’est une période d’effervescence sans précédent pour les arabo-musulmans. Sa particularité est, comme l’ont souligné des figures du XIXème siècle en France (en particulier Ernest Renan7) d’étudier un corpus qui, pour la majorité, est de source grecque.
Néanmoins, il ne faut pas faire l’erreur de croire que les falasifa n’ont été que des transmetteurs ou des traducteurs des sources grecques. Quelqu’un comme Averroès n’a pas uniquement été celui qui a éclairé la doctrine d’Aristote, il a été un commentateur qui a fait jaillir des idées nouvelles. La méthode du commentaire d’Averroès est loin d’être une méthode purement académique. Il ne s’agit pas d’expliquer un texte mais de juger de sa teneur rationnelle, de déterminer s’il n’y a pas un dépassement possible des idées soutenues par le texte.
Certes, les falasifa ont bien compris qu’il s’agissait de faire preuve d’une rigueur logique en étudiant le texte en substance. Il faut se garder de tomber dans une recherche systématique de conciliation avec l’Islam et sa jurisprudence, le risque étant de tomber dans une vision « islamo-centrée ». Averroès effectue tout un travail de réélaboration systématique si bien que ce qu’on lit en Averroès, c’est toute une histoire grecque d’analyses aristotéliciennes. Des analyses élaborées par un Averroès qui tire pleinement les fruits d’un texte dont les interprétations pullulent. Averroès analyse les textes d’Aristote à un moment où leur compréhension arrive à maturation.
III) L’origine de la falsafa : Le kalâm théologique
Initialement, ce n’est pas par la philosophie que les Arabes empruntent la voie de la rationalité mais davantage par un tournant « rationnel » de la théologie. Comme le souligne très bien Jean Jolivet

La philosophie naît deux fois en Islam : sous la forme d’abord d’une théologie originale, le kalâm ; sous celle ensuite d’un courant philosophique qui s’alimente pour une grande part aux sources grecques.8

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