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Birmanie: Des moines engagés… pour le meilleur ou pour le pire

  • 7 février 2016
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Parler de religions aujourd’hui c’est jouer avec le feu, c’est manipuler de la dynamite. Je ne suis pas totalement athée et ma foi est plus spirituelle que religieuse. Sans rite, sans colifichet, sans temple, ni église, ni mosquée. Telle est ma profession de non-foi en préambule à cet article sur une certaine forme de bouddhisme. Sans parti pris mais avec un point de vue très pragmatique.
J’ai vécu quinze ans en Thaïlande, proche d’un bouddhisme Theravada très photogénique, et parfois même folklorique, avec ses longues files de moines et ses clochetons dorés.
Il y a quelques années, mon compagnon thaïlandais s’est fait moine pendant trente jours dans le très controversé Wat Phra Dhammakaya proche de Bangkok, temple géant géré par une branche dissidente du bouddhisme que certains considèrent comme une secte. Prise de robe impressionnante avec 99 999 autres hommes (9 étant un chiffre porte-bonheur en Thaïlande)
J’ai enseigné l’anglais à de jeunes novices dans différents monastères à Udon Thani et Chiang Mai en Thaïlande.
Enfin, j’ai suivi, à New York, un moine birman, U Agga Nya Na, un des acteurs de la « Révolution safran » de 2007. De Manhattan à Brooklyn, et pendant toute une semaine, dans le métro, dans la rue, au restaurant ou au musée, il m’a raconté son engagement, sa fuite de Birmanie pour éviter la prison ou la mort et son séjour en Thaïlande avant d’être accueilli comme réfugié aux Etats-Unis.
Extrait de son récit : « C’était au cours de l’été 2007, environ 19 ans après les manifestations de 1988 qui avaient fait plus de 3000 morts en Birmanie. Les prix des matières premières (riz, essence) avaient doublé en une seule nuit. Des étudiants défilaient dans la rue au risque de se faire arrêter par les militaires. Le 5 septembre, 5 moines de Pokko Ku près de Pagan sont arrêtés et battus par les soldats. Le 17 septembre, j’apprends par les radios étrangères que « l’Alliance de tous les moines birmans » (« All Burma monks Alliance »), une organisation clandestine, appelle tous les moines à manifester pacifiquement dans les rues contre le gouvernement afin de faire baisser les prix, pour la libération des prisonniers politiques et celle de Aung San Suu Kyi alors assignée à résidence. Enfin pour que les militaires s’excusent d’avoir torturé des moines. 

« Avant de nous mettre en route » raconte Agga, « notre leader nous dit : « pas de violence ». Sous une pluie battante nous marchons vers la pagode Sule en tenant nos bols à offrandes à l’envers, en signe de protestation contre les militaires qui avaient l’habitude de nous faire des offrandes. Nous marchons en chantant « Puisse notre peuple être libre un jour, et ne plus avoir peur ». Aux alentours de la pagode Sule, c’est une marée de robes safran et d’étudiants. Ensemble nous avons marché pendant 5 jours jusqu’à la maison de Aung San Suu Kyi. « Ce fut le plus beau jour de ma vie » m’avoue Agga. Je savais tout ce qu’elle avait fait pour promouvoir la démocratie en 1988 et son élection en 1990 (élections gagnées mais non reconnues par l’armée). Alors, quand elle est venue vers nous « pay respect to the monks », j’ai été heureux et j’ai prié pour elle.
Je peux comprendre l’émotion de mon ami Agga. Comme lui, j’ai rencontré la Lady lors de sa première sortie d’assignation à résidence ; c’était dans le camp de réfugiés de Mae La en Thaïlande.
La suite de la marche des moines est dramatique. Les militaires médusés jusque-là, réagissent : ils imposent le couvre-feu et poursuivent les manifestants, moines et étudiants sans distinction. Ils ont ordre de tirer sur les moines, ceux-là même à qui ils faisaient des offrandes quelques jours auparavant. « Retournez dans vos monastères ou c’est la prison ». Poursuivi, Agga se cache dans un arbre, puis quitte la robe pour passer en Thaïlande où il est hébergé à Mae Sot. Puis accueilli comme réfugié politique aux Etats-Unis en 2009, avec deux autres moines « révolutionnaires » que je rencontre dans leur maison-temple de Brooklyn en 2011. D’autres moines trouveront refuge en Inde ou au Bengladesh.

Pendant des décennies, le régime militaire a coupé du monde ce « pays magnifique » comme l’écrivait Marco Polo. Peut-être le pays le plus riche d’Asie (pierres précieuses, teck, minerais, gaz, pétrole, thé) mais dont le peuple est l’un des plus pauvres du monde. Pays convoité par deux ogres qui l’entourent : la Chine et l’Inde. Sans oublier les Etats-Unis. Pays pillé, peuple vampirisé par une junte kleptomane. Généraux qui entraînent un des plus importantes armées du monde avec 40 % de son budget national (contre moins de 1 % pour l’éducation), l’idée étant de maintenir la population dans l’ignorance (des symptômes propres à toutes les dictatures, comme celle de Thaïlande).
Dans ce contexte on comprend mieux l’importance accordée au bouddhisme, religion d’état dans ce pays aux millions de pagodes si photogéniques, aux centaines de milliers de moines en robes rubis et nonnes en robes roses. La religion comme exutoire, comme refuge, comme espoir, véritable identité « birmano-bouddhiste ». Un peuple qui, depuis le développement d’internet, porte un regard inquiet sur les pays voisins à majorité musulmane : le sud de la Thaïlande, le Bengladesh, la Malaisie. Un peuple qui n’avait jamais eu accès aux informations internationales auparavant et qui prend brutalement connaissance des actes de terrorisme perpétrés par des djihadistes musulmans dans le reste du monde. « La religion c’est tout ce qu’ils ont. Leurs propres rêves sont en danger » dit un blogueur birman athée (rare) qui a étudié à l’étranger et qui préfère se dire bouddhiste, pour éviter les ennuis.
Alors que depuis 2011, la Birmanie (que je devrais appeler Myanmar) entame un processus difficile de démocratisation….

Alors que Aung San Suu Kyi, à la tête du NLD (National League for democrcy), vient d’être élue aux élections législatives de novembre dernier, faisant naître les espoirs les plus fous, que le pays s’achemine vers des élections présidentielles en 2016 et que la majorité des Birmans rêvent de voir Aung San Sui Kyi présidente, la réalité est toute autre.
Les militaires sont opposés à toute réforme de la Constitution qui permettrait à Aung San Suu Kyi de se présenter. Article 59 F : « Toute personne ayant un conjoint ou des enfants étrangers ne peut assurer les responsabilités de Président ou de Vice-président. » Aung San Suu Kyi a été mariée à un britannique dont elle a eu 2 fils. – « Article 436 : « La constitution ne peut être modifiée qu’avec une majorité de 75 % des votes des députés, or l’armée dispose de 25 % des sièges au Parlement et d’un droit de véto sur toute réforme. »
Les généraux n’ont pas l’intention de renoncer si tôt à leurs privilèges.
Aung San Suu Kyi continue d’y croire, mais au prix de compromissions, de discussions et, pires, de silences.

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