Harcèlement et sexisme ordinaires au travail : pourquoi se taire ?

Par Michelle Jean-Baptiste (Avocate)

logopluJe vous préviens, une fois n’est pas coutume, que cette chronique mixte (rubrique développement personnel et juridique) ne sera pas soft parce que le sujet ne l’est pas, tout simplement.

À croire que c’est devenu tendance. À croire que l’on a fait un bond en arrière d’un siècle ou deux. Sous prétexte qu’il faudrait s’estimer encore heureux d’avoir un travail, on devrait être prêt à accepter n’importe quelle brimade, et trouver quasi normales, en tant que femmes, les blagues grivoises, les réflexions convenues sur nos qualités cérébrales forcément petites et nos atouts physiques forcément remarquables ; quand ce ne sont pas les SMS, les mails, les gestes déplacés ou les violences allant parfois jusqu’au viol tenté ou finalisé. Le droit de cuissage est de retour. Qu’on se le dise ! En réalité, il n’a jamais quitté la place, si l’on en croit les témoignages qui commencent à affluer sur la toile ou dans la presse, dans les couloirs des grandes entreprises ou dans ceux du métro ; car les langues commencent à se délier … enfin !

Il y a quelques semaines, en effet, une bombe éclate à la tête d’un parti politique. 8 femmes (on se croirait dans un film d’Ozon) accusent de harcèlement sexuel et d’agressions un homme politique bien en vue, Denis Baupin, pour ne pas le nommer, présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Après l’affaire Strauss Kahn, c’est la goutte d’eau. On exhume les agissements limites de ces messieurs des hautes sphères qui donnent des leçons à tout le monde et qui se permettent, dans l’hémicycle et devant la caméra en plein direct, d’imiter le son de la poule ou de railler la robe d’une Ministre, là où la loi et le respect tout court devraient s’imposer.

Déjà, fin 2015, je répondais à une interview de la journaliste Audrey Pelé de Courrier Cadres et témoignais avec quelques autres femmes des manifestations souvent sournoises du sexisme ordinaire en entreprise. La moitié d’entre nous seulement avait osé témoigner à visage découvert sans manifester une peur panique des représailles, mais nous n’étions, quand même, soyons honnêtes, pas si tranquilles, car l’usage dans ce domaine est de se taire ; au risque de passer pour des mythomanes, des hystériques, des féministes extrêmes ou disons-le (parce que je l’ai déjà entendu dire) pour « des mal baisées ».

Alors on relativise, on minimise, on essaye de faire comme si de rien n’était ; surtout qu’autour, même s’il y a des témoins, même si l’on trouve le courage de se confier, de franchir l’obstacle de la peur et de la honte ; c’est l’omerta. Tout le monde sait, mais personne ne bronche dans une atmosphère complice où la perversion est devenue la règle.

Au mieux, on s’entendra dire « Laisse passer, laisse couler, laisse tomber. Ça lui passera. Ça leur passera. Et puis ce n’est pas si grave. Tu as pensé à ta carrière ? Tu as pensé à ton salaire ? Tu as pensé à ta famille ? Ton mari ? Tes enfants? Ton quartier ? Ta réputation ? Pour ce qu’il en reste. » Au pire, on se verra opposer le fait que « c’est bien connu, il n’y a jamais de fumée sans feu. » C’est qu’on a bien fait quelque chose pour que cela arrive. C’est qu’on le mérite. Faut pas rigoler ! Sauf qu’on ne rigole pas, sauf que c’est triste à pleurer parce que le harcèlement et le sexisme sont tout sauf ordinaires et que, faut-il le rappeler ? Ils constituent un délit aux yeux de la loi. Alors, surtout, ne soyons ni victimes pétrifiées, ni témoins silencieux, donc complices, de ces agissements traumatisants et destructeurs, et agissons !

Voici un plan d’action réaliste à mettre en œuvre face au harcèlement :

  • Dès la première réflexion, dès le premier sms, le premier mail, le premier geste déplacé réagissez, c’est-à-dire, exprimez votre refus clairement, fermement et calmement « Non : cela veut dire « non » ! » ;
  • Ne relativisez pas des actions qui n’ont pas à l’être. Pour rappel, ne sont pas normaux des sms du style : « vous me faites bander » ou « un petit coup vite fait ça devrait vous détendre ». Ce n’est pas de l’humour. Ce n’est pas un compliment. De la même manière, votre corps vous appartient, il n’a pas à être touché, effleuré, caressé, tripoté sans votre consentement. Cela ne constitue pas un signe d’élan amoureux et passionné. Votre liberté de mouvement ne doit jamais être entravée. Il n’est donc pas normal non plus de vous empêcher d’accéder à une porte, de vous lever de votre chaise ou de vous pourchasser physiquement pour obtenir une faveur d’ordre sexuel ;
  • N’ayez pas honte, c’est la personne qui commet ces agissements qui, doit avoir honte, pas vous ;
  • Parlez de ce qui vous arrive, dès le premier agissement suspect, prenez à témoin votre hiérarchie, vos proches, vos amis, votre médecin, l’inspection du travail et par écrit de préférence. Le fait de parler peut avoir pour effet de désamorcer le processus de harcèlement, car le harceleur est tout d’un coup à découvert, ce qu’il déteste prodigieusement et plus vous taisez ses agissements, paradoxalement plus vous lui permettez de recommencer ;
  • Positionnez-vous d’entrée de jeu dans une logique de défense, comme si vous vous destiniez au contentieux, archivez les Post-It, les petits mots glissés sur votre lieu de travail, les mails ou les sms tendancieux ;
  • Si vous sentez que la situation vous déstabilise profondément n’attendez pas pour demander de l’aide auprès de professionnels (psychologues, psychiatres, médecins, avocats, assistants sociaux, associations d’aide aux victimes comme l’AVFT Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail).). Il n’y a aucune honte à demander de l’aide, lorsqu’on en a besoin ;
  • Enfin, n’hésitez pas à porter plainte. Attention, en l’état actuel du droit, vous ne bénéficiez que d’un délai de 3 ans après le dernier fait de harcèlement (un geste, une insulte, un sms déplacé) pour porter plainte. Bien sûr, il ne faut pas le nier, ce ne sera pas facile. Les preuves et les témoignages ne sont pas toujours évidents à rassembler et psychologiquement cela peut s’avérer très éprouvant, mais plus les victimes porteront plainte, plus les harceleurs réfléchiront à deux fois avant de commencer, car même s’ils ne sont pas condamnés faute d’éléments probants, ils auront à vivre les affres du procès et les conséquences sur leur réputation.

Michelle Jean-Baptiste

Pluton-Magazine

Avocate, Docteur en droit, conférencière, 

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