Le crime d’être vieux, le meurtre parfait

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Par Georges Cocks

Ils ont tout donné à la société, à l’entreprise, et pourtant ils ont peu voire rien en retour. À la sortie de l’entreprise, le dernier jour travaillé n’est pas toujours un sujet de joie pour tous. Un départ à la retraite négocié pour éviter le pire mais le sac sera loin d’être rempli. Puis viennent les jours où marcher, parler ou voir devient de plus en plus difficile. C’est la phase où la mort trotte déjà dans la tête, l’aide extérieure est nécessaire et le déni de la famille reste lourd, car les structures organisées parquent les vieux avec leurs maux héréditaires tous ensemble, ponctionnant ce qu’il reste du labeur juvénile.

Séniors mais pas vieux

Adoucir l’appellation ne change rien dans le traitement de nombre d’entre eux. Ils sont trop nombreux à vivre avec des salaires misérables et des conditions de vie déplorables. Abandonnés, oubliés, ils deviennent pauvres du jour au lendemain. D’ici quelques décennies certains pays connaîtront un coup de vieux dans leur population. Les plus exposés sont ceux qui n’offrent pas suffisamment d’emplois et dont les jeunes partent pour faire leurs études et ne reviennent pas. La dernière crise mondiale n’a pas aidé non plus. Vieux ou séniors, ce n’est pas cela le plus important. La santé, la forme physique restent les richesses les plus convoitées. De ce fait, nombre d’entre eux ont souvent des cabas de médicaments à prendre chaque jour, et au lieu de profiter de leur dernier pécule, ils favorisent la croissance d‘une industrie pharmaceutique qui leur fait parfois beaucoup plus de tort que de bien, avec des produits dangereux pour la santé.

La vieillesse n’est pas une maladie

L’âge est la période où les maladies sont les plus vicieuses, récidivantes et invalidantes. Elles sont plus fréquentes avec le recul de la jeunesse, car le système immunitaire ne suit plus comme avant. Cancer, escarres, diabète, arthrose, polyarthrite, maladie de Parkinson, d’Alzheimer, maladie cardiovasculaire, ostéoporose, fracture, incontinence urinaire… toutes ces maladies réduisent l’autonomie de nos aînés et les éloignent souvent des autres. Nous sommes tous des enfants de vieux, et un jour proche, inévitablement, nous passerons par cette case, avec peut-être de nouvelles maladies non répertoriées à ce jour. Vieillir est un processus qui n’échappe pas aux êtres vivants. Il n’y a aucune honte à cela, d’ailleurs cette nouvelle vie se prépare, on l’oublie bien souvent. En plus du salaire, c’est souvent la perte du conjoint, des sens, de l’autonomie. La simplification de sa vie peut supprimer l’anxiété qui est déjà à elle seule, un poids énorme.

Un problème politique, économique et social

Le bel âge s’accompagne souvent d’un isolement, une mise à l’écart qui conduit à développer des pathologies psychologiques très graves, comme la dépression. Les chiffres parlent d’eux- mêmes : sur les plus de 500000 français vivant en maison de retraite, près de la moitié d’entre eux souffrent de pathologie mentale. Contre leur gré, ils payent un mode de vie qu’ils n’ont jamais ni voulu ni aimé. Souvent brutalisés, ou privés de l’attention et de l’aide nécessaire à cause du manque de personnel de santé, oubliés par les leurs, ils se sentent tout simplement inutiles et ne trouvent plus de plaisir à la vie. Certains ont lutté pour obtenir des droits pour ne pas vivre cela, mais aujourd’hui encore rien n’à changé, car la question de la retraite est au menu social et politique et reste un os que le gouvernement a du mal à avaler. L’absence de cohabitation des séniors avec la jeune génération a creusé un fossé immense dans lequel sont tombées les valeurs morales, le devoir et le civisme. Le rôle de grand-père et de grand-mère se joue plus dans les films que dans la réalité. On vit de plus en plus loin, on travaille de plus en plus loin, le dimanche est trop court et les réunions de famille se font rares. La société a reformaté la cellule familiale. Pourtant, la famille reste la vitamine de ces personnes qui voient trop vite passer les années.

Heureusement les vieux ne sont pas tous logés à la même enseigne. Dans certains pays, ils vivent très longtemps et de façon autonome. On les appelle les terres de longévité. De l’Amérique du sud à l’Italie, nos super héros de la vie cultivent encore leurs champs, ne portent pas de lunettes, seules les rides rappellent le bel âge qu’ils portent et qu’on se trompe à leur donner. Dans les pays du soleil levant, là aussi, la longévité s’octroie une cure de jouvence. Dans d’autres pays plus industrialisés, l’emploi des seniors est devenu une manne que l’on surnomme l’or gris. Les séniors ont su prouver qu’ils ne sont pas des bons à rien, et même certains patrons n’hésitent pas à les réemployer. Ils sont plus matures, il y a moins de tensions, moins d’accidents, le travail est efficace, car l’ancienneté et la compétence, cela paye cash.

Un environnement mondial homogène propice

Le recul des valeurs culturelles rend la condition des séniors identique presque partout. Les conditions de travail de plus en plus difficiles ne facilitent pas les choses. Nombreux sont-ils à quitter leur entreprise à la suite d’un congé de longue maladie, pour finir par quitter le milieu du travail en n’ayant pas recouvré la santé. Dans ce cas, la retraite s’avère encore plus difficile, le sentiment d’inutilité et une vie dont on n’a pas pu profiter minent considérablement l’individu. Le National Geographic dresse chaque année une liste des pays où l’on serait le plus heureux du monde. Pour l’année 2017 figurent (…) dans le top 5 de la carte : le Costa Rica, en Amérique centrale, le Danemark, les Pays-Bas et la Suisse, en Europe ; et, la Nouvelle-Zélande, en Océanie. Tous les ans, l’institut de sondage Gallup tente de déterminer les facteurs du bonheur dans plus de 140 pays à l’aide d’une dizaine de questions.

Sur la carte, trois thèmes ont été retenus : la vision globale des individus sur leur vie, qu’ils notent de 0 à 10 ; leur niveau de bonheur quotidien, évalué à l’aide de cinq questions (par exemple : « riez-vous dans la journée ? ») ; et la santé physique, jaugée grâce à une échelle allant de « souffrant » à « en excellente santé ». Chaque culture a une idée bien différente du bien-être : pour les Latino-Américains, mettre un brin d’humour dans sa vie est un critère important tandis qu’en Asie, c’est la réussite financière qui prime ; en Europe, on mise plutôt sur la réussite globale de sa vie. (National Geographic)

Ces critères n’ont rien de stable. Ce sont des constantes variables. Heureux aujourd’hui malheureux demain, nous ne sommes pas à l’abri d’une crise économique, d’une guerre, de conflits géopolitiques, de l’accaparement des terres des cultivateurs pour introduire des marchandises moins chères pour plomber le marché local. C’est ce système qui est à l’origine de nombreux maux physiques et psychologiques des humains aujourd’hui. Vieillir est devenu la hantise des bien-portants. Certains disent ne pas vouloir connaître cette phase de la vie. Ils préfèrent mourir que de finir dans un centre agréé. La belle histoire de Benjamin Button n’arrivera jamais, oublions-la. Prendre le temps de bien vivre ne laisse pas le sentiment d’une vie au goût inachevé. Vivre sa vie et non celle des autres, en respectant les limites qu’elle impose, est un gage de satisfaction et de bonheur durable.

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 Georges Cocks (rédacteur et correspondant permanent Guadeloupe)

Secrétariat de rédaction Colette Fournier (Lyon)

©Tribune/Pluton-Magazine/2018/paris 16eme

Source : National Geographic

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