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Les violences du refus: esclavagisation et réparation

  • 12 novembre 2018
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Par Professeur Hanétha Vété-Congolo
Hanétha Vété-Congolo
Professor of Romance Languages and Literatures
Bowdoin College, Maine, USA

 DOSSIER. La France fut une « puissance coloniale » et « un des grands pays esclavagistes du monde 2». Depuis 2001, la République française reconnaît que la traite négrière et l’esclavagisation3, telles que des pays européens les ont conduites du XVe4 au XIXe siècle, constituent un crime contre l’humanité5. Cette déclaration étatique a provoqué des attitudes réactionnelles sous forme d’acrimonieuses objections de la part de groupes constitués, de politiques6 et de particuliers qui les ont abondamment manifestées par les divers moyens de communication classiques et nouveaux. À chaque fois, les récriminations avancent de similaires arguments dont les plus emblématiques sont sans doute contenus dans, « La traite, un crime contre l’humanité ? 7». Systématiquement, sont brandis les arguments selon lesquels l’expression « crime contre l’humanité » est anachronique, « L’esclavage ne se réduit pas à la traite européenne », « l’esclavage contemporain » doit être pris en compte et « La loi divise les Français ». Entend-on de même que « les auteurs des crimes … sont morts depuis belle lurette », « La plupart des Français de métropole n’ont dans leur passé familial aucun rapport avec la traite atlantique tandis que la plupart des Français d’outre-mer métissés descendent tout à la fois d’esclaves, de propriétaires d’esclaves…. », les ouvriers agricoles français de l’époque féodale étaient moins bien traités que les Africains esclavagés, et « La traite atlantique a seulement été possible parce que, sur les côtes du golfe de Guinée, des chefs africains se montraient désireux de vendre leurs propres esclaves aux navires de passage 8». Et puis, l’on soulève aussi des questions, qui, en ce qu’elles édifient sur ce qu’elles recèlent de significations épistémologiques, doivent être relevées : « Faut-il en conclure, selon une morale aux relents discriminatoires et racistes, que l’esclavage et la traite sont des péchés mortels de la part des blancs européens et des pratiques anodines dès lors qu’ils sont pratiqués par des Orientaux ou des Africains 9? » Ici, la morale de ceux qui qualifient l’esclavagisation de crime contre l’humanité est jugée et ils sont accusés de commettre une offensive contre « les blancs européens ». Cette attitude insolite et vive face au passage de la loi s’est enflammée à l’introduction de demandes de réparations officielles10 par des particuliers et organisations constituées11 des descendants d’esclavagés12. Elle se nourrit et s’enfle aussi d’un procédé nomenclatural sensationnel, une sorte de casuistique langagière débordant sur le religieux voire le biblique, alludant à l’affliction. C’est ainsi que, toutes les fois où, dans la société française, se tient une discussion sur l’esclavagisation américaine menée par l’Europe et sur la question des réparations s’ensuivant, des groupes et particuliers majoritairement blancs, répondent aussi en usant d’expressions comme « repentance », « ressassement », « culpabilité », « pénitence » ou « concurrence mémorielle ». Tout comme la nomenclature, les arguments mis en avant sont de nature à semer la confusion car ils tendent à amalgamer des incomparables et des contraires et à susciter l’émoi au détriment de la raison critique. Au moment de l’abolition de l’esclavagisation, l’on avait déjà vu les esclavagistes des colonies françaises user de tels procédés référant à l’émotion et au cataclysme biblique pour les colonies afin de convaincre l’État d’inclure, dans la déclaration d’abolition, une clause concernant leur indemnisation13. Selon les arguments aujourd’hui avancés par les contempteurs de toute discussion soulignant la part destructrice prise par la France, figure le fait que « l’esclavage » en soi ne se réduit pas à la traite européenne. Cependant, l’esclavagisation américaine particulière, l’une de celles visées par la loi Taubira, se réduit à une intention et une exécution exclusivement européenne. Encore, « l’esclavage » dit contemporain qu’il faudrait prendre en compte dans le traitement de l’esclavagisation américaine est à lui seul une question entière. Il concerne, soit, le champ esclavagiste, mais ne s’apparente aucunement à l’esclavagisation américaine engageant la déportation de masses de communautés d’un même lieu, l’Afrique, en un autre, les forces étatiques et représentantes des peuples européens y prenant part et l’encadrement juridique qui définit l’être humain esclavagisé comme « bien meuble ». En outre, l’implication de certains chefs de communautés africains, réelle, n’opéra pas en dehors d’un rapport de force dominé, à leur avantage, par le pouvoir des Européens. Enfin, il faut noter que, les criminels étant morts depuis belle lurette, les gains obtenus de leur crime vivent dans la passation générationnelle et procurent donc vie aujourd’hui, au pouvoir et à l’action criminels qui leur ont donné naissance. Ainsi, souffrant la rectification par l’argument comme le fait Pierre Serna14, ce complexe d’arguments d’objection à la demande de justice réparative, grave dans son contenu et son principe, convie à l’interrogation sur l’attitude en soi des objecteurs, ses raisons et son sens. Pourquoi ces déportements systématiques de la question précise sur l’Europe vers les lieux orientaux et africains ? Pourquoi un pareil acharnement à en appeler à la confusion entre des formes et principes différents des « esclavages » et un tel pathos et emportement lorsque l’on estime qu’une remise en cause est formulée à l’encontre « des blancs européens » ? Pourquoi a-t-on aujourd’hui recours, comme le firent en leur temps les esclavagistes, à une stratégie visant la morale de ceux contredisant l’injustice et réclamant la justice ? Dans le contexte d’une loi tardive mais au potentiel réparatif et de demandes subséquentes élevées par des citoyens se percevant comme victimes, que peut bien vouloir signifier pour l’ethos français contemporain un tel pathos déclaré ?

Étudier le « blanc »

Avant que, avec la traite négrière, l’esclavagisation fut prise par la France pour un crime contre l’humanité, elle fut surtout, « un des fondements essentiels » de « la politique coloniale (que la France suivit) durant deux siècles 15» et une « pièce officielle de la politique coloniale française 16». Selon Voltaire, qui répond à la caractérisation duelle que Rousseau propose de l’être humain, sauvage et civilisé, « Les grands crimes n’ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des hommes, … »17. Voltaire présente donc une partie de la vérité concernant les perpétrateurs du crime contre l’humanité, qui furent animés d’un considérable esprit de lucre et d’une redoutable vanité raciale. La mise en application de cette disposition morale a semé le trouble et provoqué des désordres dont les répercussions, matérielles et immatérielles, ont traversé les siècles. En effet, par leurs seules volonté et action autoritaristes et mués par la rapacité et une auto-perception unanime engageant la vision d’une identité raciale transcendantale, des membres de pays européens de même que lesdits pays, tels que l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la France et les Pays-Bas, auront contraint à l’existence commune mortifère mais inextricable, dans des lieux américains subissant colonisation et esclavagisation, ceux qu’ils ont ontologisés catégoriellement, « nègres » et « blancs ». Le substrat et les conséquences métaphysiques et psychiques de la relation entre ces deux parties, telle que cette relation fut texturisée par le contexte colonial et esclavagiste, ne sont à ce jour pas transcendés. Ceci est dû à la nature inhumaine des pensées et des actes qui y ont été articulés, atteignant durablement toutes les profondeurs, directement et indirectement, pour se retrouver sous des formes diverses dans le monde contemporain. La colonisation et l’esclavagisation ont créé un problème et il est fondamentalement humain. Un aspect de ce grave problème humain concerne les profondeurs atteintes en blessure du fait du désordre moral causé par ledit problème. Si en effet, l’esclavagiste est ignorant, il est un paramètre qu’il n’ignore pas : le sens de ses pensées et de ses actes. C’est que, en effet, il est en pleine conscience de tous ses faits et gestes dont les conséquences ne lui posent aucun état d’âme, c’est-à-dire que, parce qu’il est conscient du monde, conscient de son être-dans-le-monde mais aussi de celui de l’Autre, il nie toute « …possibilité qu’une autre réalité humaine projette comme sa possibilité 18». Ici, nous le nommons « le blanc esclavagiste » ou « l’esclavagiste 19», celui qui ordonnance pour la (sa) postérité en toute conscience, la conscience étant, « le noyau instantané de (l’)être 20».
Les actions menées dans le cadre colonial et esclavagiste ont engagé une forte activité psychique faisant découler des actes très singuliers de la part de leurs perpétrateurs, activités psychiques et actes systématiques qui forment un comportement et « une attitude humaine pourvue de signification 21». Révélatrice de sens, cette attitude, n’a jusque-là fait l’objet d’aucune analyse critique systématique pour tenter de saisir la nature intrinsèque de l’intime qui aura pu commanditer de telles actions à la suite de pensées du même ordre. En tant qu’acteurs principaux, centraux et actifs de la colonisation et de l’esclavagisation, les esclavagistes en sont de ce fait excentrés de sorte que les angles de vue et les vues elles-mêmes parviennent à une évaluation diminutive ou modérée de leur implication. Hormis des considérations en sciences politiques qui ont tendance à ennoblir et à enrober les actes de la qualité de sérieux au nom de la géopolitique, il n’y a en effet pas d’études systématiques et abondantes en sciences sociales et humaines, dans les domaines de la philosophie, la psychologie, la psychanalyse, de l’anthropologie, de l’ethnologie, et de l’ethnographie qui accordent une attention minutieuse et systématique aux faits et comportements des membres de ces pays en tant que groupe constitué dans le contexte esclavagiste. En d’autres termes, l’on a souvent discouru sur la « cupidité » de l’esclavagiste car cela ne met en relief que la doctrine matérialiste qui l’anime. Une telle accentuation finit par présenter un esclavagiste dont les dispositions ne sont que vénielles car seulement fondées sur l’ambition propre au comportement humain. L’on s’est gardé d’aborder sérieusement et systématiquement la question de « l’orgueil » car cela intime nécessairement une considération métaphysique qui réfère au profond qui régule les ordres de pensée et les actes pour dévoiler l’être. Pourtant, de tous bords, ceux qui ont subi colonisation et esclavagisation ont été et font l’objet d’abondantes études systématiques qui les placent au centre de l’histoire coloniale au point où, en matière de colonisation et d’esclavagisation, le groupe des affligés est intimement associé aux matières ethnographiques, anthropologiques, sociologiques ou psychologiques. Ceci est tant que, à l’entente du terme « esclavagisation », l’esprit commun a plutôt tendance à penser que des « Africains ont été esclaves » et non que « des Européens ont esclavagisé ». Lorsque l’on ne tente pas, de facto, de démontrer la mineure valeur psycho-anthropologique des faits « nègres », l’on tente de saisir les répercussions morales et mentales qu’ont pu asséner colonisation et esclavagisation et qui pourraient expliquer tel ou tel comportement que l’on dit avoir relevé de communautés qui en sont issues. La stratégie est celle d’une focalisation extrême sur le fond intime et le comportement de l’Africain. L’on tente aussi de saisir le rapport que la descendance des esclavagés entretient avec ses ancêtres. (Se) questionnant ainsi (sur) l’Africain, la visée est l’établissement de la vérité sur lui, c’est-à-dire, le dévoilement de son être et de son non-être. En somme, l’angle de vue pour l’Africain fut celui de l’existentialisme, une instance qui peut permettre de le fixer paradigmatiquement. En large partie, ceux issus d’Africains déportés dans l’Amérique esclavagiste ont fini par se voir par l’optique de ces décryptages dont l’une des missions fut de leur dire ce que signifie et est le « noir », moralement et psychiquement22. En revanche, comme souligné, la part assumée par le colonisateur et l’esclavagiste est souvent abordée par l’angle purement historique, économique, juridique ou politique, des champs de recherches académiciennes considérés comme sérieux et objectifs. Syllogistiquement, l’on n’a pas entrepris de comprendre le rapport que la descendance des colonisateurs et esclavagistes entretenait avec ses ancêtres alors que ce sont ceux-là qui organisent et ordonnancent pour elle son monde à venir et bien des modes de pensée qu’elle pourra observer à son époque donnée. En ce que justement, ladite descendance a hérité de repérables modes de pensée élaborés durant la période colonio-esclavagiste et qui constituent pour elle un mécanisme reflexe, conscient ou inconscient, surtout lorsqu’il s’agit de relation inter-raciales impliquant « nègres » et « blancs », nous l’appelons ici, « blanc colonial ». Le blanc colonial n’est pas un acteur d’actes esclavagistes survenus entre les quinzième et dix-neuvième siècles. Cependant, comme cela était le cas hier, aujourd’hui, directement pour certains, indirectement pour d’autres, il bénéfice de l’appareillage multiforme que ses ancêtres esclavagisants ont intentionnellement mis en place pour lui assurer un bien-être matériel économico-social, au détriment du colonisé et de sa descendance. De plus, en ce qu’il continue d’opérer selon les normes raciales et les tenants symboliques que l’esclavagiste a institués, le blanc colonial s’en révèle le descendant. Le blanc esclavagiste est en ce sens, métaphysiquement et existentiellement, l’ancêtre du blanc colonial.
Si, avec constance, les disciplines des sciences humaines et sociales appropriées se sont employées, au long du vingtième siècle, à mener des études dont certaines concluent que, pour se voir et se regarder, le nègre adopte l’œil et le regard du blanc et ainsi se conçoit comme laid, elles n’ont pas pris la même peine à analyser la subjectivité de groupe de la catégorie « blanc » et à considérer l’influence des faits non matériels de l’esclavagisation et de la colonisation sur la construction de son ethos. Il est vrai que, selon les termes des schèmes de perception colonio-esclavagistes, on a plutôt regardé le blanc non pas comme élément d’un groupe compact aux membres indiscernables, mais comme entité singulière d’un ensemble dont les membres sont parfaitement dissociables les uns des autres. L’on ne saurait donc lui infliger une analyse des productions de l’esprit sur la base des propos et des actes répétés comparable à celle dont le nègre a été assené. Pourtant, l’on ne prête pas assez attention à la manière selon laquelle le blanc se regarde, se voit et se comprend comme groupe positif exclusivement et le rapport que cette vision pourrait avoir avec la conscience de faits comme ceux perpétrés durant la colonisation, au nom de soi, c’est-à-dire au nom du blanc, et qui ternissent l’image de soi du blanc. En somme, en plus de ne pas considérer comment et combien le regard du blanc colonial, sur lui et sur l’Autre, aujourd’hui, est alimenté par des schèmes métaphysiques, psychiques et idéologiques élaborés, à la fois clairement et obscurément, par ses ancêtres esclavagistes, directs ou indirects, l’on ne considère pas non plus sa vie intérieure, psychique, son rapport avec son intime et l’intime entre lui et le nègre par rapport à l’esclavagisation. Non plus, malgré les fortes implications psychiques de ses pensées, faits et gestes, n’a-t-on pas, à ce jour, abordé la question de l’étude intrinsèque du sujet esclavagiste sous l’angle de la psychiatrie et de la métaphysique. L’on n’a jamais prêté attention à la crise existentielle que l’implication dans l’esclavagisation de ses ancêtres a causée au blanc colonial, l’ancêtre qui a rendu prééminentes les notions d’essence et de pureté pour le soi blanc. Frantz Fanon a soit pu proposer d’étendues et de crues considérations sur le sujet colonisé et alluder au sujet colonisateur. Il ressort que le colonisé endure, entre autres, ce que les Martiniquais et Guadeloupéens nomment, « blès23 ». Fanon affirme aussi que « Le Blanc est enfermé dans sa blancheur 24». Cette brusquerie psychiatrique et psychanalytique bordant sur la métaphysique de Fanon a autant provoqué de malaise et de mal-être chez le colonisé qu’elle a mené une bonne partie d’entre les membres de ce groupe à la remise en cause et à la contemplation des possibilités puis à l’action, pour la transformation. D’explicites mouvements en faveur de la décolonisation spirituelle du colonisé afro-descendant sont menés depuis le début du vingtième siècle. L’action fanonienne elle-même, reconnaissant que « Le Noir [est enfermé] dans sa noirceur 25» et que cela lui est fatal, tendra à « … libérer l’homme de couleur de lui-même », à le sortir de l’univers sombre dans lequel le plongent ses aberrations affectives26. Les propositions faites par le biais de ces démarches transformationnelles atteignent les masses de ces groupes anciennement colonisés qui, aujourd’hui, y trouvent sources et inspirations pour tenter de changer le statu quo vis-à-vis de l’équilibre du monde et pour la justice, la paix et la fraternité entre tous. Conséquemment, des études sur le blanc conceptualisé peuvent se révéler constructives dans leur capacité à induire des prises de conscience elles-mêmes conduits de transformations édifiantes, individuelles et collectives. Ceci est d’autant, que la société française contemporaine déploie depuis un temps un grand discours sur la notion de « vivre ensemble » prônant respect mutuel, justice, paix et apaisement pour tous les citoyens.
« L’homme et le monde sont des êtres relatifs et le principe de leur être est la relation 27». Cependant, le processus d’intimisation plantationnaire établit un rapport insondable mêlant des contraires irréconciliables, l’humanité et l’inhumanité. Concernant le « blanc », d’emblée, se dégage le paradoxe insurmontable qui caractérise les volontés et actions des colonisateurs et esclavagistes puisque, d’abord, ils adoptent une approche engageant la vérité et l’identité d’être absolues. Le paradoxe est dû à l’implication dans la pensée et les choix qui conduisent aux actes, d’une forte mobilisation d’un fond psychique particulièrement dénoté d’affectivité, d’émotions et d’une imagination exacerbées. L’esclavagiste déploie donc une stratégie d’existence fort inquiétante. Le paradigme pour l’existence commune des deux catégories distinctes, la relation engageant par conséquent l’intime, est la séparation se déclinant elle-même comme négation. Il révèle le rapport d’être particulier que l’esclavagiste construit avec l’Africain. Puisque l’intime abrite l’éthique, c’est au niveau de l’intime et de cette dichotomie invivables où l’humain ne peut rencontrer l’inhumain mais où les deux existent assurément et s’entremêlent obscurément que peuvent naître des conflits existentialo-psychiques insupportables, entre soi et soi et soi et l’Autre. Le rapport de deux, intime et circulaire, expose les profondeurs, l’intime invisible, qu’il fait se manifester par les actes visibles, c’est-à-dire qu’il met en exergue ce qui pour la personne humaine semble le déterminer obscurément et constituer un fondement important dans son identité et son éthique. En d’autres termes encore, le rapport entre esclavagés et esclavagistes dans le contexte clos et a-humain de la plantation se dégage comme une loupe grossissante dénudant de graves et inconfortables signes métaphysiques ayant trait à l’axiologie et l’ontologie si importantes dans les affaires de l’être humain. Condition systématique du rapport, l’inhumain perpétré dans la plantation supplante bien l’humain dans son ampleur et sa largeur et de ce fait, ne peuvent être occultés les déséquilibres et malaises à la fois psychiques et existentiels. Le rapport de soi à soi implique le rapport avec l’ascendance, c’est-a-dire ceux dont on est héritier malgré soi. Au reste, avec les termes de la plantation, le blanc esclavagiste va forger une durable civilisation coloniale reconnaissable jusque dans la société contemporaine, à l’ensemble des systèmes de croyances partagées manifestées en des comportements moraux vis-à-vis de la personne humaine, en particulier, vis-à-vis du non blanc, et très spécifiquement, vis-à-vis de l’Africain.
Cela autorise donc l’étude du « blanc » en tant que dénomination, concept, objet et sujet de l’histoire de la colonisation et de l’esclavagisation par les prismes philosophique, précisément métaphysique et phénoménologique, psychique et celui de la psychanalyse existentielle historialisée. C’est ainsi que, nous reposant sur ces prismes, nous soutenons que le refus du blanc colonial français de valider toute requête de descendants d’esclavagés d’obtenir justice totale par une réparation ample reconnaissant sérieusement les dévastations matérielles et immatérielles commises durant l’esclavagisation, dérive de son état moral et psychique dénotant une blessure narcissique non assumée. Traumatisé dans ses profondeurs, le blanc colonial vit le trouble et la déchirure morale et éthique à la fois, de ne pouvoir réclamer des ancêtres qui, pourtant, lui ont assuré ce qui, pour eux, est une supériorité raciale et une rassurante prépondérance sociale, politique et symbolique. Il vit un embarras intime et existentiel refoulé découlant de la relation intime et politique qu’il entretient avec son ancêtre et qui se reflète dans le regard équivoque et trouble qu’il porte sur lui-même. Pour comprendre un pareil état de fait non avoué auprès du blanc colonial et l’impact moral, psychique et politique qu’exerce intimement sur lui son ancêtre, il faut se pencher sur l’identité, l’action et le sens de l’action de ce dernier. Car l’on comprend bien que le drame du blanc tel qu’il s’est créé, est de ne pas échapper à sa condition d’humain alors qu’il se déshumanise en commettant sur l’humain, avec une inouïe fidélité, des pensées et des actes non humains prémédités. Son intention agie ne sera pas exempte de graves conséquences, pour lui et sa descendance. Qui est donc le blanc esclavagiste et quel est donc son intime ? Dans quel type de comportement identitarisant se déploie-t-il ? Quels choix fait-il, quelles valeurs et quelle existence promeut-il, au nom de quoi, de qui et à partir de quelle liberté?

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