GRANDES CIVILISATIONS : L’EMPIRE INCA AU SOMMET DES CULTURES PRÉCOLOMBIENNES…

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Par Philippe Estrade

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Pendant près de deux siècles et jusqu’à sa chute sous les coups de boutoir des conquistadors conduits par Francisco Pizarro à partir de 1532, cette éblouissante civilisation portée par le culte du soleil a conquis une partie de l’Amérique du Sud après qu’elle eut soumis et intégré les cultures dominantes dans la région et développé l’un des plus grands réseaux de communication de tous les temps.

 

LE 15e SIÈCLE, ÂGE D’OR DE LA CULTURE INCA

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Choc des civilisations, la rencontre d’Atahualpa avec les espagnols

Les légendes se télescopent et les mythes bercent les origines des Incas. Qu’ils fussent issus de la montagne andine ou qu’ils émergeassent de l’écume des eaux du lac Titicaca,à 4000 mètres d’altitude que se partagent de nos jours la Bolivie et le Pérou, les premiers Incas, sous l’autorité de Manco Capac, créèrent la cité de Cuzco, leur future capitale, le nombril du monde en langue quechua. Les conflits de succession au trône n’ont pas épargné cette civilisation, au point que vers 1527 les fils de Huayna Capac, Huascar et Atahualpa, s’affrontèrent environ six ans dans une guerre de succession désastreuse. Atahualpa l’emporta et finit par exécuter sans pitié son frère. Mais cette guerre civile détourna l’attention du nouvel Inca d’une terrible menace qui sonnera le glas du plus grand empire précolombien, l’arrivée des conquistadors. Manipulé et trompé par les espagnols, Atahualpa fut mis à mort sans pitié. Les nouveaux maîtres européens achevèrent ainsi le contrôle de l’intégralité du territoire Inca, à l’exception de certaines cités dont Machu Picchu protégée dans son nid d’aigle dominant la jungle amazonienne orientale, dont ils ne soupçonnèrent pas un seul instant l’existence…

Obligations des vaincus mais aussi intégration caractérisent la puissance Inca

Cultures et ethnies se métissent au marché de Pisac

Les occasions étaient inépuisables pour commémorer le culte du soleil, et les victoires militaires justifiaient aussi ces célébrations majestueuses et particulièrement colorées. La conquête des territoires fut redoutablement orchestrée, rigoureuse et impassible. Elle impliquait un recensement complet, minutieux et impitoyable des terres soumises, des récoltes et de toutes les richesses des états annexés. Les élites vaincues pouvaient être emprisonnées ou associées à des fonctions officielles selon leur volonté de se soumettre définitivement aux nouvelles autorités. La force des Incas résultait de leur capacité à intégrer les populations asservies par l’apprentissage de la langue officielle de l’État, le quechua, véhiculée par les nouveaux dirigeants et parfois l’aymara, le dialecte usité autour du lac Titicaca. Le dévouement total à l’Inca et à l’empire constitua la colonne vertébrale de l’organisation politique et sociale. Outre ces mesures, des « déplacements forcés » furent perpétrés à grande échelle pour diviser les esprits rebelles ou peupler des régions utiles au développement économique et à la dimension géopolitique et frontalière de l’État. Souvent, pour consolider les territoires soumis, une princesse Inca pouvait être mariée à un jeune homme de haut rang dans la noblesse des régions conquises par les armes et parfois même par la diplomatie. Les obligations du peuple vaincu ne se limitaient pas au respect et au service de l’Inca. Le panthéon des dieux exigeait offrandes, rites et cérémonies diverses. De nombreuses divinités liées aux forces de la nature ordonnaient des cérémonies de grande ampleur. Au plus haut sommet de la hiérarchie des divinités, la Pachamama, déesse de la Terre, était accompagnée d’Inti, le Soleil, le dieu principal dont les rayons éclairaient l’humanité. Inti qui fournissait la nourriture et la vie à chacun fut honoré dans toutes les villes de l’empire mais principalement à Cuzco dans le Coricancha, son plus prestigieux temple.

Pour stabiliser et contrôler l’empire, l’un des plus grands réseaux de communication de l’histoire

40 000 kilomètres de routes ont sillonné l’empire à travers les Andes

Avec près de 40 000 km de voies, le système de communication de l’empire, qui ne connaissait pas la roue, offrait deux axes majeurs parallèles, du nord au sud, alimentés par les chemins secondaires transversaux. La route royale dans les Andes reliait tout au nord Quito dans l’actuel état de l’Équateur, aux limites sud du royaume, le Chili et l’Argentine de nos jours, et le chemin de la côte pacifique desservait également les frontières septentrionales, aux terres les plus australes. Cet exceptionnel réseau fut un outil majeur de la conquête des peuples Nazca, Mochica, Chavin ou Huari dont les Incas surent assimiler avec intelligence les coutumes dans un métissage culturel et politique très organisé et performant. L’essentiel du réseau routier fut impulsé par le grand Pachacutec, le « transformateur du monde », et adapté aux montagnes escarpées grâce à des escaliers creusés dans la roche et des tunnels percés dans les massifs. Seuls les fonctionnaires et les soldats étaient habilités à emprunter les routes de l’empire avec les messagers, bien sûr, qui apportaient le courrier et les notes officielles en pouvant parcourir plus de 20 kilomètres par jour. Ces messagers, choisis parmi les meilleurs coureurs des territoires, se relayaient dans les tambos, des établissements qui proposaient vivres et animaux frais, pour l’essentiel des lamas, le camélidé des Andes. Sauf autorisation de l’administration, la population n’était pas autorisée à circuler librement.

Génial outil mnémotechnique, le quipu tel un « ordinateur de fibres de laine »

Le quipu, véritable « bibliothèque de fibres de laine »

Ne possédant pas l’écriture, les Incas s’appuyaient donc sur des outils mnémotechniques, tel le quipu, un système de cordelettes de différentes couleurs et épaisseurs qui permettait d’enregistrer les dates des grands évènements historiques ou plus simplement de tenir une comptabilité précise, tel un « ordinateur en fibres de laine ». Le quipu pouvait offrir plusieurs dizaines de milliers de cordelettes composées de laine ou de coton, plus rarement de cheveux humains. Les quipus, que l’on peut traduire par « nœuds », permettaient aussi à la société militaire de contrôler les recensements et les effectifs. Véritable mémoire de l’activité économique, ils enregistraient la nature des récoltes, les quantités stockées mais aussi l’état civil, mariages, naissances, décès, et les divers recrutements. Si la couleur des cordons faisait référence au concept ou au produit, les différents nœuds traduisaient les quantités. Des fonctionnaires spécialisés avaient la charge de conserver cette « bibliothèque de fibres », véritable mémoire de la société Inca. Cet ingénieux système fut introduit par Pachacutec, encore lui, le souverain majeur du 15e siècle, le siècle d’or des Incas. D’ailleurs, aujourd’hui encore, certaines communautés indigènes isolées utilisent ce procédé pour gérer le bétail et de manière générale les stocks issus de l’agriculture.

La zone andine, berceau des céramiques et de la métallurgie préhispanique avec l’or et l’argent

Sans pour autant connaître le tour, les potiers Incas ont su développer des techniques pour modeler des productions en céramique, délicates et raffinées. Passés maîtres dans la création de moules, ils purent fabriquer de la vaisselle colorée, des jarres et des vases en modelant l’argile à la main. Maîtrisant parfaitement la céramique, ils parvinrent à confectionner des objets cérémoniels souvent assortis de motifs issus de la mythologie andine, et zoomorphes. Les plus belles figures de céramique disponibles de nos jours au musée d’archéologie et d’anthropologie de Lima au Pérou, dotées d’une iconographie particulièrement riche, sont d’origine mochica ou nazca. L’empire Inca sut intégrer avec intelligence et discernement le savoir des peuples conquis. Art officiel de l’empire, le travail des métaux fit l’objet de commandes passées par les autorités. En effet, l’administration avait le monopole des mines de la montagne andine. Bien qu’il existât des objets en cuivre, l’alliage le plus répandu fut composé de bronze et d’étain. Nombreuses furent les découvertes dans les différentes campagnes de fouille, comme des outils et des objets personnels, des couteaux cérémoniels, des bijoux d’or et d’argent et des figures votives incrustées d’or destinés aux rituels et aux trousseaux funéraires des victimes des cérémonies de sacrifices humains qui alimentent les deux plus grands musées de Lima, le musée archéologique et anthropologique et le musée de l’or.

Momifications et sacrifices, marque de l’identité Inca

Juanita repose dans son cercueil de verre réfrigéré

Les Incas n’incinéraient pas leurs morts, contrairement aux pratiques d’autres peuples d’Amérique préhispanique mais les enterraient dans des structures pyramidales ou dans des cavités naturelles de la montagne. La cérémonie du grand départ de l’être cher était vouée à un culte rigoureusement codé. Dans l’aristocratie, les momies étaient enveloppées dans de riches tissus colorés à côté d’un trousseau funéraire complet. Placées en position fœtale ou assise, les momies de rang royal furent conservées par des serviteurs assermentés qui procédaient à leur toilette journalière à l’aide de graisses et de baumes. Ces domestiques officiels devaient aussi changer les vêtements et servir le repas au défunt. Autre curseur de l’identité Inca, les sacrifices humains au sommet des montagnes étaient fréquents et destinés à protéger l’ordre cosmique des grands dangers comme la sècheresse, la famine ou la mort de l’Inca. Je fus très ému en découvrant l’exceptionnel état de conservation de Juanita qui est la plus célèbre de toutes les jeunes filles sacrifiées. Visible de nos jours au discret musée d’Arequipa, dans le sud du Pérou, cette célèbre momie fut sacrifiée par les prêtres de l’Inca et retrouvée quasi intacte dans les glaciers du massif de l’Ampato en 1995. Probablement droguée par les vapeurs des feuilles de coca, Juanita, qui avait 13 ou 14 ans, fut frappée avec violence d’un coup brutal sur la tête.

Peuple au sang noir, les Uros sur la route de l’expansion Inca

Les Uros fixés depuis des siècles sur des îles flottantes bâties avec les roseaux du lac Titicaca

Parmi les premiers peuples à asservir au tout début de l’expansion Inca depuis le mythique lac Titicaca, les Uros de langue aymara durent accepter le quechua diffusé par les nouveaux souverains, sans pour autant renoncer à leur culture ni à leur mode de vie ancestral qui les fixe depuis des siècles sur des îles artificielles bâties avec les roseaux et les joncs du lac, la totora. Au fil des siècles, les Uros eurent une mauvaise réputation : paresseux et sales, des caricatures tenaces remontant à l’époque des premiers Incas qui avaient bien des difficultés à les soumettre. On leur prêtait même du sang noir… Il fallait bien cela pour être capable d’affronter la nuit les températures glaciales de la région du Titicaca. Ce peuple amérindien qui a probablement disparu dans les années 1950 s’est métissé avec ses voisins aymaras de Bolivie et du Pérou. De nos jours, cette population qui vit de la pêche traditionnelle et de l’élevage de canards reçoit aussi la visite de voyageurs en quête de dépaysement et d’exotisme, ce qui améliore l’ordinaire. Avec une espérance de vie parmi les plus faibles du monde, survivre est difficile pour les Uros, touchés par des pathologies chroniques et infections diverses. Les femmes coiffées du chapeau melon de Puno, très caractéristique des autochtones du lac, tissent des couvertures et des châles remarquablement colorés pour les voyageurs de passage alors que les enfants chantent « Frère Jacques » en mendiant un « nuevo sol » et que les hommes s’enhardissent à confectionner des embarcations de totora.

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DANS SON NID D’AIGLE, MACHU PICCHU, CITÉ PERDUE DES INCAS

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Y parvenir désormais n’est plus une aventure en soi, bien que l’arrivée pittoresque en train à Aguas Calientes, nichée dans la forêt tropicale, offre au regard une voie ferrée de décor de Western obstruée par les étals pittoresques et bigarrés des amérindiens quechuas qui y font commerce, sans se soucier pour autant de l’arrivée d’un autorail poussif qui saura bien attendre…

En 1911, la grande découverte de Bingham

C’est l’explorateur américain Hiram Bingham, diplômé de Yale et de Harvard, qui découvrit en 1911 la cité inca cachée sous une végétation épaisse à plus de 2430 mètres d’altitude. Autour de la citadelle perdue des Incas, les eaux fougueuses de l’Urubamba grondent sévèrement et ceinturent le massif sacré pour s’engouffrer plus à l’est vers la verte Amazonie voisine. Le site inconnu des espagnols n’a subi aucune déprédation et tout y est encore en place, à l’exception des toits de chaume. Quartiers d’habitation, temples, lieux de sacrifice et terrasses plongent dans les vallées encaissées et sombres. Avant qu’ils n’atteignissent Machu Picchu, Bingham et ses compagnons établirent un camp de base sur les bords de l’Urubamba où ils reçurent un indigène qui leur assura que tout là-haut se trouvaient les ruines d’une ancienne cité Inca oubliée depuis longtemps et noyée dans les nuages fréquents ici, entre tropique et équateur. Ascension baignée par des pluies torrentielles, traversée des rapides du torrent furieux sur un vieux pont instable et délabré formé de troncs d’arbres en équilibre aléatoire, machette à la main, la progression décrite dans « The National Geographic Magazine » fut rude pour Bingham et ses compagnons.

Un labyrinthe de pierres, d’escaliers et de terrasses pour une fonction encore mal définie

Les terrasses agricoles plongent vers les eaux tumultueuses de l’Urubamba

Deux secteurs bien déterminés divisent la cité sacrée : l’espace urbain modelé autour de la place centrale qui abrite le palais et le temple du soleil, puis la zone agricole constituée de terrasses à l’assaut des pentes de la montagne. La résidence royale où les orchidées rivalisaient d’éclat et de beauté avec un horizon à couper le souffle jouxte les temples nombreux et « l’intihuatana », la pierre sacrée où l’on « attachait le soleil ». De nos jours, cette grande adresse culturelle mondiale est fréquentée par des conquistadors pacifiques armés de leurs appareils photographiques… La fonction de Machu Picchu demeure encore bien mystérieuse et offre des empoignades pacifiques aux archéologues et historiens spécialisés des cultures précolombiennes andines. La cité servait-elle de poste de veille pour prévenir les incursions des envahisseurs amérindiens issus de la forêt amazonienne ? S’agissait-il d’une simple résidence d’été pour l’Inca recherchant calme et sérénité à l’abri des courtisans et des intrigants de la cour de Cuzco, une cité religieuse abritant les vierges du clergé ou bien simplement la résidence d’été du grand Pachacutec ?  Une épidémie mit-elle fin à cette florissante cité qui fut peut-être simplement un centre religieux et astronomique ? Les archéologues prétendent même que les terrasses de Machu Picchu servaient à cultiver la coca destinée à la noblesse religieuse et politique de Cuzco. En tout état de cause, 1500 personnes au moins vivaient dans cette citadelle des cimes et produisaient des pommes de terre, du maïs et des légumes divers. En dépit de leurs faibles moyens techniques, ingénieurs et bâtisseurs Incas avaient plus d’un tour dans leur sac. Grâce à leurs formes irrégulières et trapézoïdales, les blocs de pierre furent appareillés de manière à résister aux fréquents tremblements de terre dans la région. Cette solidité exceptionnelle a pu résister au passage des siècles et offrir aujourd’hui ce chef d’œuvre inscrit au patrimoine mondial de l’humanité.

Une nature complice à l’équilibre des forces cosmiques

Particularité de ces régions de forêts humides d’Amérique du Sud, les précipitations équatoriales font chaque jour une apparition plus ou moins sévère. De couleur jade, les sommets des massifs de Machu Picchu sont régulièrement accrochés par des nuages bleutés, parfois rosâtres et ambre selon l’embrasement qu’offre le soleil, divin maître des lieux. La dimension céleste a irrigué en permanence cette culture remarquable et unique dans l’histoire de l’humanité avec Viracocha, dieu créateur de l’universalité, et surtout Inti, le dieu soleil père de l’Inca. Machu Picchu que l’on peut admirer en embrassant l’intégralité du site à l’arrivée du « camino del Inca », le chemin de l’Inca qui serpente entre ciel et terre, est révélateur des attributs de cette civilisation des Andes. Car, ici, la nature généreuse et complice se conjugue admirablement avec le minéral en équilibre avec les forces cosmiques qui ont irrigué le dessein Inca.

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Rédacteur  Philippe Estrade

Secrétaire de rédaction Colette Fournier (Lyon)

Pluton-Magazine/2019/paris 16eme

Crédit photos Philippe Estrade

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