Entre les lignes (47) : La muse ténébreuse de Charles Baudelaire de Raphaël Confiant

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Par Dominique LANCASTRE

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Paru au deuxième semestre 2021 en pleine pandémie, La muse ténébreuse de Charles Baudelaire, un roman de Raphael Confiant, nous entraîne dans le Paris du 19e siècle, le Paris bohème et le Paris des créations littéraires. Le roman se divise en 5 cercles et renoue avec la structure littéraire de l’époque. Mais le génie de Raphael Confiant est sa capacité à travailler la langue française et de nous présenter un roman avec des tournures et du vocabulaire du 19e.

En lisant le roman, nous constatons que la maison d’édition n’a pas péché en ce qui concernant la couverture, car au fur et à mesure que Raphael Confiant nous brosse le portrait de Jeanne Duval, nous l’associons de plus en plus à la photo de couverture : femme métisse à la chevelure impressionnante, d’une taille imposante. Sans une imagination très débordante on ne peut pas apprécier le travail de l’auteur pleinement. Raphaël Confiant n’a rien à prouver en matière de production littéraire car il suffit de parcourir la liste de ses publications mais il s’attarde ici sur une histoire particulière qui mérite d’être lue.

La muse ténébreuse n’est pas cependant un roman sur Baudelaire, car si on se concentre sur le titre, on pourrait penser que l’auteur a voulu nous parler de Baudelaire dont, qui plus est, on célébrait cette année le bicentenaire.  La muse ténébreuse est un roman complet en ce sens que l’auteur nous fait palper ce que pourrait être la vie d’une métisse dans ce Paris de 19e siècle où il y a des Noirs mais certainement pas comme dans le Paris que nous connaissons aujourd’hui. Comme l’auteur l’a fait remarquer lors de sa présentation à la librairie Gallimard à Paris, il ne faut pas oublier à quelle époque se situe ce roman.

 C’est en effet l’époque de l’exposition universelle où l’on exhibe des êtres humains, on les met dans des cages et la population vient et regarde. Nous sommes dans une période difficile car l’abolition de l’esclavage date de 1848. Là, on est dans la première moitié du 19e. Jeanne Duval est probablement la seule femme noire libre dans le Paris de cette époque. Les seules Noires qui soient visibles à Paris alors sont les servantes des riches planteurs antillais venus en villégiature. Ils partaient deux trois mois et ils emmenaient leur personnel, donc des servantes noires.

Et là nous avons en la personne de Jeanne Duval une femme atypique qui pouvait être métisse, mauresque, gitane, enfin ce qu’on peut imaginer, et qui en impose. Elle côtoie les plus grands peintres de l’époque : Delacroix, Manet, et autres peintres très remarqués à l’époque.

Baudelaire rencontre cette femme tout à fait atypique par hasard. Il faut imaginer ce qui se passe dans les rues de Paris ; les gens se battent et veulent en découdre, n’hésitent pas à régler leur problème à coups de poings. C’est d‘ailleurs comme cela que Baudelaire fait sa rencontre. Ce n’est pas une femme de douceur. Elle n’a pas de temps à perdre et elle paraît même violente.

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Raphael Confiant nous fait revivre tout cela avec précision. Baudelaire se prend de passion pour Jeanne Duval, et commence alors une relation assez sulfureuse par moment. Il loue une chambre pour Jeanne mais subit les désapprobations de ses parents qui veulent mettre un terme à cette relation.

Cependant, on comprend bien que Jeanne Duval sait très bien se débrouiller sans Baudelaire. Leur relation est bien réelle et elle intéresse à lui. Elle lui sert de scribe. C’est vraiment une relation fusionnelle que Raphael Confiant nous dépeint avec passion car à chaque page on perçoit l’intérêt porte l’auteur à cette femme, au point qu’on se demande même si Raphaël Confiant ne devient pas Jeanne Duval, qui est par ailleurs comédienne.

À travers la lecture, l’auteur donne vie à cette femme tourmentée à chaque page et il est très facile de l’imaginer. On découvre un Raphael Confiant un peu scénariste. Et cette combination rend certainement ce roman très attrayant.

Nous savons à travers l’histoire que nous raconte l’auteur que Jeanne Duval est très imposante par rapport à Baudelaire, personne très frêle, et on peut imaginer le regard des uns et des autres sur ce couple qui défraye la chronique en des lieux mondains. Mais il faut faire l’effort de se reporter à une époque où ce qu’on appelle un couple mixe aujourd’hui est une aberration. Pourtant, ils ne se cachaient pas et ils étaient présents dans tous les cafés.

Ce qui est intéressant avec ce roman c’est que l’auteur nous permet de mieux comprendre l’œuvre. Nous comprenons alors l’importance de Jeanne Duval dans le parcours de Baudelaire.

L’écriture de ce roman nous ouvre une autre perspective littéraire car on comprend comment l’intériorité joue dans le travail de Raphael Confiant. Il n’est pas éloigné du personnage de Jeanne Duval en ce sens qu’il devient elle, comme je viens de le dire un peu plus haut, mais on sent au contraire dans les éléments apportés que l’auteur a pénétré suffisamment l’intimité du personnage pour comprendre l’alchimie qui existait entre Jeanne Duval et Baudelaire. C’est-à-dire comment agirait une femme de couleur, libre en plein Paris du 19e siècle.

La muse ténébreuse, comme je l’ai dit au début, nous plonge dans un français classique mais qui n’est pas étranger aux auteurs antillais qui se retrouvent très bien dans le français du 19e. Et c’est avec une vraie facilité que Raphael Confiant a travaillé ce roman pour le mettre dans son réceptacle.

C’est un roman qui s’apprécie à tous les niveaux. Nous découvrons le génie de l’auteur mais il y a quelque chose de très différent dans ce travail littéraire de haute voltige qui fera le bonheur des afficionados de la bonne littérature. Bravo à Raphael Confiant.

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Raphaël Confiant. Librairie Gallimard

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Par Dominique LANCASTRE

Pluton-Magazine/2022/Paris 16

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