La tradition fait de la résistance face à la diversité

 

Je me souviens du jour où, en pleine chaleur tropicale, pour la première fois, sur le petit écran noir et blanc de la télé du salon de mes parents, sont apparues les quelques images du ballet « Le lac des cygnes »… Je devais avoir 6 ans, peut-être plus, je ne m’en souviens plus vraiment.

Ces quelques instants ont laissé une empreinte indélébile qui m’a poursuivi tout au long de ma carrière de danseur… Je me revois encore tournoyer autour de la table de la salle à  manger, les bras en croix, en faisant rire ma cousine qui, ce jour-là, nous rendait visite. Moment inoubliable dont seul je me souviens et sûrement personne d’autre… Je me rappelle aussi des ballets d’Alvin Ailey qui eux, au contraire, m’ont cloué sur place au beau milieu du salon quelques années plus tard…

Ballet classique, ballet moderne… entre les deux mon cœur a balancé sans pourvoir cependant faire un choix… Mais pourquoi choisir? Pourquoi ne pas tout simplement pratiquer les deux ?

Ils se complètent entièrement si on sait s’en servir à bon escient. Mais une autre problématique s’imposa à moi. Où m’entraîner en danse classique en Martinique alors que les seuls enseignements disponibles à l’époque étaient les quelques cours de danse moderne plus ou moins bons ?

Dilemme qui a trouvé sa propre réponse face à la réalité du monde professionnel de la danse : pas un seul danseur de couleur de formation classique n’était visible à proximité. On en trouvait bien quelques-uns dans les cours de danse de Paris et New York mais c’était tout. Je me souviens de ma première audition pour entrer dans cette école parisienne où on m’a tout simplement ignoré sans me laisser la possibilité d’essayer.

Je me revois comme étant le seul danseur noir à avoir osé franchir le seuil de cette école. C’était comme tomber dans un monde qui n’avait rien à voir avec moi culturellement, socialement, où personne ne vous ressemblait, ne serait-ce que physiquement. Malgré cela, tout danseur se trouvant dans cette situation aimerait quand même s’intégrer alors que la texture de ses cheveux, la couleur de sa peau et la structure de son corps vouent toute tentative à l’échec.

Instinctivement, je savais que les portes du ballet classique me seraient fermées sans qu’on me le dise ouvertement… Je me souviens aussi du Joffrey Ballet School de New-York où sans hésiter, les professeurs m’ont pris sous leurs ailes, m’ont prodigué leur savoir et m’ont appris comment utiliser mon corps dans le sens de ce que je voulais… Comme beaucoup de danseurs dans ma situation, je ne suis pas devenu danseur de danse classique mais danseur de danse moderne, jazz et autre forme sans autre frustration …

Que pourrais-je dire aujourd’hui au sujet de mon expérience dans le monde du ballet ?

Apprendre la technique m’a été d’un grand secours pour évoluer plus aisément dans le monde de la danse moderne. J’ai trouvé le monde des sylphides, tutus et collants, intimidant pour y évoluer aisément. Le ballet est une carrière très difficile à entreprendre et sa star, la ballerine, est petite, souple, fragile, éthérée et blanche. Certains appellent cela la tradition alors que d’autres parleraient d’esthétique classique. Pour un danseur noir, c’est peut-être un engagement total dans l’esthétisme européen … Il est difficile d’exprimer ce que vous ressentez dans un monde artistique dont vous voulez faire partie alors que vous en êtes rejeté, et sans que cela n’affecte l’estime de soi. Votre unicité est rarement associée à votre talent mais plutôt à votre altérité. Il a été ancré en vous la certitude que vous ne devez pas seulement être bon mais meilleur pour être considéré comme égal aux autres. Vous portez le poids de cette situation où chaque pirouette ou arabesque représente le potentiel collectif de votre course pour devenir un danseur de ballet professionnel à part entière et non juste un danseur noir qui danse du classique.

Comme le patinage sur glace, le tennis ou le golf, le ballet n’est tout simplement pas une activité choisie traditionnellement par des noirs ; vous vous isolez à la fois dans ce monde tout en vous éloignant de votre propre communauté culturelle. Former son corps à la danse est la partie la plus facile. Équilibrer les réalités sociales, psychologiques et émotionnelles que représente le fait d’être un artiste noir dans un environnement artistique blanc demande une certaine réflexion pour savoir comment y évoluer sans perdre son âme…

La diversité est devenue le mot à la mode. Tout le monde en parle. On voit des danseurs noirs de tous horizons faire leur carrière dans le monde du classique. Chaque compagnie a son danseur de couleur. Tout le monde a entendu parler de Misty Copeland qui, le 30 juin 2015, est devenue la première noire promue danseuse principale de l’American Ballet Theater (ABT) en 75 ans d’existence…

Ce mouvement prend de l’ampleur aux USA avec différents programmes d’intégration des minorités. En Europe, le changement semble lent ou inexistant. Benjamin Millepied, nommé directeur de la danse du ballet de l’opéra de Paris en novembre 2014, a échoué en essayant de dépoussiérer l’institution. Avec sa démission, sa tentative d’engager des danseurs de couleur dans la compagnie est mise en attente.

Espérons qu’un autre reprendra le flambeau pour faire évoluer le classique avec le reste du monde qui penche vers une autre définition de la tradition, malgré ce que pourraient nous faire croire les tensions du renfermement sur soi qui montent de plus en plus de par le monde… On ne peut pas continuer de demander aux populations d’origine et d’ethnie étrangères de s’intégrer tout en leur fermant les portes de certaines expressions artistiques. Tous ces danseurs aux origines sociales et aux spécificités multiples, de cultures et de couleurs différentes, ne peuvent que faire évoluer le monde classique vers une nouvelle forme d’esthétisme sans pour autant la dénaturer.

Certains pensent que sans l’uniformité corporelle liée à la teinte de peau, le ballet perd son essence première alors que l’identité du ballet classique n’est pas que cela. Elle se base également sur l’incarnation intentionnelle de l’exécution des mêmes mouvements. Oui, c’est une autre forme de beauté que des danseurs d’horizons différents peuvent apporter… Je suis bien conscient que les premiers chorégraphes qui ont monté ces ballets avaient une vision artistique autre qui n’incluait pas de danseurs de couleurs, pour la simple raison qu’ils n’existaient pas. Ces ballets s’adressaient surtout à l’élite et aux cours royales européennes … bien qu’ils prennent leurs sources dans les différentes danses traditionnelles des peuples de ces contrées… Cette forme artistique qui, en ces temps-là, était considérée comme innovante est devenue classique au fil des siècles sous sa forme actuelle ; une forme qui est le résultat de transformations et d’innovations salutaires qui assurent sa survie.

Alors, pourquoi les choses devraient-elles s’arrêter là, comme si le ballet classique avait terminé son évolution ? Pourquoi seul le talent ne suffirait-il pas? La résistance de certains au nom de la tradition ne fait que ralentir de très peu un processus qui est déjà amorcé. La venue de danseurs de la diversité ne traduit que le cours normal des choses de la vie : l’évolution.

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Merci de m’avoir lu !

Alain « Dobrah » Michigan

Alain « Dobrah » Michigan , professeur de danse à  Move on , John Harris Fitness Center et  Broadway Dance Connection.

(Vienne, Autriche) alainmichigan@yahoo.fr

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1 comments

Merci Alain pour cet article
Le danseur noir ou de minorité a toujours existé dans son monde a lui, pas en Europe ou Russie, etc… puisqu’a l’époque il n’y avait pas ses fortes migrations, disons. Mis a part le cas de migration forcée, dans les pays qui ont bénéficié du labeur des minorités de couleur . Comme tu dis c’est l’évolution et les vannes sont ouvertes.

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