7 romans +1, cycle Ernest PEPIN: l’Homme-au-Bâton.

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Publié en 1992 aux Editions Gallimard, l’Homme-au-Bâton connut un franc succès et est le tout premier roman du romancier et poète guadeloupéen Ernest Pépin.

Dans ce premier volet consacré aux auteurs des îles, nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir ses 7 romans plus diverses œuvres. Il ne s’agit pas là de refaire des critiques de ses romans mais d’avoir un regard différent sur le travail de l’auteur à travers ses œuvres.

La littérature est un patrimoine, un patrimoine écrit qui avec le temps prend toute sa valeur. Au-delà de l’histoire de L’Homme-au-Bâton, c’est toute l’histoire sociale de la Guadeloupe qu’Ernest Pepin, avec une précision époustouflante, nous dépeint. Véritable architecte des mots, il nous permet de découvrir les rues nostalgiques de Pointe-à-Pitre, il nous balade de Basse-Terre à Pointe-à-Pitre, nous entraîne dans les hauteurs de Saint-Claude et dans les endroits les plus fous de l’île.

Dans ce charivari d’une île en perpétuelle effervescence, on découvre l’âme antillaise. La passion des hommes pour les femmes, l’exubérance de Vovonne,  les rues sales, les rues colorées où les esprits prennent feu à la moindre étincelle, l’esprit des anciens, les traces encore de l’esclavage, les odeurs, saveurs, la musique et  par-dessus tout, la magie omniprésente que seuls les autochtones installés sur cette île balayée par les cyclones et secouée par son volcan comprennent profondément. Oui, les antillais craignent leur île, mais c’est cette même crainte qui explique un comportement atypique qu’Ernest Pepin a su consigner par écrit dans ce roman incontournable. Nous vous proposerons quelques extraits mais auparavant,  laissons la parole à l’auteur :

 

Racontez-nous l’Homme-au-Bâton

 

« Nous étions en plein éloge de la créolité. Le maire de Pointe-à-Pitre, Henri Bangou, m’avait dit : «  Toutes les capitales caribéennes ont été célébrées dans un roman, sauf Pointe-à-Pitre ». Du coup je me suis mis à réfléchir sur un roman qui situerait la ville dans son écrin.

J’ai pensé à revisiter l’histoire de l’Homme-au-Bâton. C’était une histoire authentique qui avait réellement existé. Elle présentait l’avantage de montrer l’imaginaire de la Guadeloupe à travers une parole collective venue du fond de la culture caribéenne. Une histoire de la parole avant tout ! Elle mettait en scène la ville, les personnages typiques, l’inconscient collectif, les mœurs, bref tous les ingrédients d’un peuple, toujours méprisé, toujours abandonné, qui n’avait comme seul recours que sa fantaisie malgré de nombreuses luttes. Un peuple qui se sentait menacé : les usines de canne-à-sucre fermaient à tour de bras et la prétendue modernité pointait son nez. Je crois que cette angoisse partagée a beaucoup joué. J’ai donc puisé dans la mémoire populaire en restant proche du conte tout en étant réaliste. D’ailleurs, plus le roman avance, plus on entre dans le conte et la parole finale est celle du conteur.

Voilà ce que je puis dire !  »

Ernest Pépin

 

 

Extrait 1

[…] En fin de journée, la tête pleine de confidences, de secrets, de dits et de non-dits, le docteur Titon, du haut du Morne-l’Hôpital, aimait à contempler sa ville.

Elle s’étalait à ses pieds dans un désordre de tôles rouillées inlassablement reclouées après chaque cyclone. La géométrie des cases, disposées en dominos indisciplinés sur une table bancale, organisait un enchevêtrement sillonné par un labyrinthe complexe troué de clairières délaissées où dormaient pour l’éternité un amas d’ojets inutiles. […]

 

Extrait 2

[…] Chez nous, les colères gonflent comme des rivières et explosent comme des soufrières. D’abord quelques brindilles par-ci, par là. Quelques fumerolles qui viennent en douce rôder dans l’air. Personne ne s’alarme vraiment pensant que la nature fait sa coquette et puis brusquement le cours des événements s’accelère. Ruisseau devient torrent éperonné par Maman Dlo, pluies de cendres deviennent trombes, après c’est furie , chiquetaille et déchoukage. […]

 

Dans une Guadeloupe tourmentée par le chaos de sa diversité ethnique, sociale et culturelle, au temps des rues obscures les rumeurs devenaient des réalités.
Un jour, la rumeur annonça «l’Homme-au-Bâton». Personnage mystérieux, sans visage, sans nom, qui défraya la chronique de nos jours immobiles en nous faisant glisser sous l’écale de la peur. Partout à la fois, aux quatre coins de notre poussière d’île, invisible et sinistrement présent, il perforait nos femmes en laissant derrière lui un sillage de parole et une kyrielle d’enfants.
Dès lors nos imaginaires, riches de toutes les peurs (peur du nègre marron, peur du cyclone, peur de la Soufrière, etc.), inventèrent les parades les plus cocasses. ( Gallimard)

 

 

Dominique LANCASTRE

Secrétaire de rédaction: Colette FOURNIER

7 romans + 1/Pluton-Magazine/2018

En collaboration avec Potomitan

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