GRANDES CIVILISATIONS : Angkor, capitale du puissant empire Khmer

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Naturaliste et explorateur humaniste, Henri Mouhot fut saisi d’un immense frisson lorsque, à l’issue d’une rude et étouffante progression à coups de serpe sous la canopée épaisse, il découvrit au 19e siècle les temples d’Angkor au Cambodge, le pays du sourire. La capitale du prodigieux empire khmer, connue des autochtones, se nichait noyée dans une jungle étouffante marquée par le chahut insolent des macaques et des calaos…

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Par Philippe Estrade

ANGKOR, « MÉGAPOLE DU MOYEN ÂGE »

Avec une superficie de plus de 1 000 km², la capitale khmère a fasciné les peuples soumis. Son centre urbain le plus étendu du monde préindustriel et ses temples raffinés, hindouistes d’abord puis bouddhistes aux plus grandes heures de l’empire au 13e siècle, firent d’Angkor le phare du sud-est asiatique. La cité naquit officiellement au 9e siècle, époque où les marchands indiens fixèrent des comptoirs sur la route commerciale avec la Chine. La côte protégée du golfe de Siam permit aisément aux navires de se mettre à l’abri en attendant des vents plus favorables. Comme toujours, les échanges commerciaux ouvrirent la voie aux idées nouvelles et aux croyances religieuses qui marquèrent profondément les communautés locales. Ainsi apparut une forme d’indianisation dans toute cette partie de l’Asie, particulièrement fertile autour du Mékong, ouvrant la voie à la domination progressive du peuple khmer sur l’ensemble de ses voisins, de nos jours les États du Laos, de la Birmanie, de la Thaïlande et du Vietnam pour l’essentiel. Si aujourd’hui la végétation épaisse domine le paysage d’Angkor, il faut imaginer la capitale de l’empire khmer dans un paysage urbain de plus de 800 000 habitants au moment de sa splendeur, marquée par des maisons sur pilotis rigoureusement alignées, des bassins et des canaux témoignant d’une maîtrise hydraulique époustouflante, de somptueux temples colorés et des palais de bois ouvragés justifiant un âge d’or khmer. Angkor fut bien la mégapole mondiale de l’époque alors que Paris et les grandes capitales européennes n’accueillaient que 200 000 habitants au cœur du Moyen Âge.

Une puissance basée sur la force des réseaux hydrauliques et la maîtrise de l’irrigation

Étroitement liée au fleuve Mékong, la puissance de la culture khmère résultait de la capacité des architectes spécialisés dans l’irrigation à bâtir un réseau prodigieux de canaux et de bassins appelés les Baray, régulateurs des eaux abondantes lors de la mousson et des crues du Mékong. Lors des fortes pluies, le Tonlé sap, grand lac voisin de la cité d’Angkor, qui a une profondeur de deux mètres au mieux à la saison sèche, multiplie sa superficie par cinq pendant la mousson et bénéficie alors de près de dix mètres de profondeur. Dans ce monde plus aquatique que terrestre, la vie quotidienne était donc régie par ces caprices naturels et par cette transformation annuelle de l’environnement. Bien que la capitale khmère se trouvât à l’intérieur des terres, rivières et canaux constituèrent à l’évidence les principales voies de communication.

ANGKOR VAT, LE PLUS GRAND TEMPLE DU MONDE

Angkor Vat, le plus grand temple hindouiste de l’histoire transformé en sanctuaire bouddhique par Jayavarman VII.

Impulsé par le souverain Suryavarman II au début du 12e siècle, Angkor Vat demeure toujours le temple le plus majestueux et le plus extraordinaire sur la centaine de sanctuaires identifiés, cachés sous la végétation tropicale et étouffés par les racines des fromagers et des figuiers géants. Ce temple, d’ailleurs frappé sur le drapeau national cambodgien, reprit le schéma hindouiste traditionnel du Mont Méru, siège des divinités, avant que Jayavarman VII n’impulsât le bouddhisme comme nouvelle religion d’État un siècle plus tard. Avec plus de 200 hectares, il est le site d’architecture religieuse le plus vaste au monde. Ceinturé de douves de 200 mètres de large, il offre des allées magistrales surveillées par des nâgas géants, le serpent à plusieurs têtes de la mythologie hindouiste. La première galerie extérieure située après les douves abrite des bas-reliefs raffinés issus de la culture brahmaniste. Quatre enceintes sculptées d’éléments prodigieusement élégants dont près de 2000 apsaras, danseuses célestes et rayonnantes qui s’abritent sous les linteaux de pierre ocre au couchant, ceinturent le cœur du sanctuaire. Les innombrables bas-reliefs polychromes dont on peut encore saisir quelques couleurs, pour l’essentiel ocre et jaune, occupent de manière ininterrompue près de 600 mètres de galeries au niveau du troisième rempart. Sur deux mètres de haut, ils présentent les épopées de l’Inde ancienne et de la cour de Suryavarman II, notamment une incontournable et remarquable audience royale du souverain khmer. La tour centrale, tout au sommet, qui matérialise l’ascension de la montagne sacrée de l’hindouisme, abritait jadis une statue de Vishnou, vénérée par le grand roi bâtisseur. Avec une façade orientée à l’ouest, Angkor Vat fut aussi un tombeau. Les cendres de Suryavarman II y furent déposées après qu’il eut trouvé la mort lors d’une nouvelle campagne contre le royaume voisin du Champa dans l’actuel Vietnam.

Banteay Srei : au cœur d’une jungle humide, la « Citadelle des Femmes » se dresse dans un grès rose envoûtant

Banteay Kdei: Des balustrades en nâga ouvrent le temple et sa pièce d’eau, le « Bain du Roi »

Édifiée à la fin du 10e siècle, l’un des joyaux d’Angkor jaillit soudainement au bout de la piste dans la forêt agitée par des macaques farceurs. Le Banteay Srei, isolé de l’ensemble des autres temples, n’a pas été fondé par un souverain mais par le clergé, précisément un prêtre du roi. Délicieusement ciselée, la citadelle des femmes abritait des jeunes filles attachées au culte des divinités de l’hindouisme bien avant que le bouddhisme ne s’emparât du vertige de la grande cité cambodgienne. Le particularisme de la citadelle des femmes, c’est la note rosée du grès et la finesse étourdissante des bas-reliefs. Au cœur de l’enceinte, les vestiges du sanctuaire central dédié à Shiva, le dieu de la régénération, où siège Hanuman le roi singe, surprennent par la grâce des déesses, délicieusement féminines, aux longs cheveux noués en chignons et en tresses. Au centre d’une dense forêt dans la plaine humide balayée par la mousson, à l’écart d’Angkor, le temple égaré dans une végétation de lianes, de fougères et de figuiers demeure parfaitement dégagé et accessible de nos jours. Alors, le voyageur ému et bouleversé à la fois est transporté, ensorcelé par ce monde mystérieux et perdu.

JAYAVARMAN VII, BÂTISSEUR DE GÉNIE ET PLUS GRAND ROI DE L’EMPIRE

Serein, le visage de Jayavarman VII fixe l’horizon et guide le peuple khmer depuis les terrasses du Bayon.

Sous son autorité, entre les 12e et 13e siècles, les temples foisonnèrent et le royaume connut sa plus forte expansion dans le sud-est asiatique. Angkor s’agrandit encore pour devenir Angkor Thom, que l’on peut traduire par Angkor la Grande. Parmi les plus grands rois bâtisseurs de l’histoire de l’humanité, comme le fut Ramsès II sur les bords du Nil, Jayavarman VII impulsa une renaissance culturelle dont le bouddhisme conquérant fut le ciment au détriment de l’hindouisme déclinant. Sous son autorité, une profusion de temples, de palais, de terrasses et d’enceintes de prestige marqua le siècle d’or de l’empire khmer. Ici, place à la jungle, et ce sont à nouveau les fromagers immenses, les palmiers à sucre et d’autres essences tropicales qui piègent et étranglent comme des pythons géants les parois millénaires des nombreux temples,dissimulés sous la végétation luxuriante. De véritables « échafaudages de racines » maintiennent debout et encore nobles les vieux murs usés par le poids des siècles.

Bayon, Ta Prohm, Banteay Kdei, le triangle d’or des grands temples d’Angkor Thom

Le temple du Bayon, au cœur d’Angkor Thom dans laquelle on pénètre par des voies sacrées dotées de portes monumentales frappées du visage énigmatique et serein de Jayavarman VII, offre sur chaque tour et sur les quatre façades la tête sculptée du grand souverain détendu et éclairé qui inspira puis encouragea le bouddhisme comme nouvelle religion d’État. Dans un désordre apparent, les visages jaillissent des sentiers, se superposent et s’étagent dans des proportions surhumaines. Dernier temple d’État érigé par les rois d’Angkor, il se maintint comme un centre spirituel majeur de l’empire khmer jusqu’au transfert de la cour à Phnom Penh, à l’issue du grand déclin apparu au 15e siècle. Autre découverte incontournable, le Banteay Kdey, temple bouddhique de plain-pied inondé par les végétaux toutefois maîtrisés pour la visite, fut un monastère religieux doté d’une terrasse majeure qui dominait une pièce d’eau, le « Bain du Roi ». Avec ses balustrades en nâga, il est étourdissant à la tombée de la nuit.

Ta Prohm, l’étreinte millénaire et voluptueuse des racines et des vieux murs

Une étreinte millénaire et voluptueuse entre les vieux murs et les racines de fromagers

Néanmoins, l’édifice le plus saisissant et le plus poignant de tous et probablement le temple le plus visité avec celui d’Angkor Vat, le Ta Prohm, également de culte bouddhique, est hallucinant et déroute par sa majesté sauvage et sa beauté enivrante. Monastère royal entouré de murailles de latérite, le temple hébergea 260 divinités qui possédèrent chacune une chapelle. C’est bien ici que l’on mesure plus qu’ailleurs à Angkor la magie des lieux et que l’on profite pleinement de ces moments intimes et privilégiés face à cette symphonie millénaire qui conjugue le minéral et le végétal en enlaçant dans une étreinte voluptueuse les racines et les vieux murs. Avec les prêtres, les fonctionnaires au nombre de 2700 environ, plus de 2200 auxiliaires, 600 danseuses et des centaines de serviteurs, c’est au total près de 13 000 personnes qui vivaient à l’intérieur des murs du temple de Ta Prohm, une ville dans la ville, qui par ailleurs fut l’épicentre d’un réseau d’une centaine d’hôpitaux répartis dans l’empire. Ce sanctuaire n’était pas seulement affecté au salut spirituel ou à l’amélioration sanitaire de la vie de tous les jours, mais il incarnait surtout la volonté du grand roi Jayavarman VII d’identifier les lieux à Bouddha et de reproduire le royaume céleste. Le Ta Prohm livre encore aux visiteurs cette vision qu’ont eue de la cité oubliée d’Angkor les explorateurs et les archéologues français au 19e siècle. Il est saisissant, car les lianes et les racines entêtées l’enlacent, l’étouffent et le broient. Au crépuscule, lorsque le soleil irrigue de son faisceau jaunâtre le vieux temple, le miracle se produit et la lumière offre une palette de couleurs insoupçonnées sur les murs épuisés mais encore fiers. Alors, leurs reflets éphémères se brisent dans les eaux saumâtres des bassins percés de fleurs de lotus…

Rédacteur  Philippe Estrade

Secrétaire de rédaction Colette Fournier (Lyon)

Pluton-Magazine/2018/paris 16eme

Crédit photos Philippe Estrade

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