Entre les lignes (17): « Les limons vides » de Herbjørg Wassmo

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Par Fatima Chbibane Bennaçar

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Paru en version française en 1994 grâce à la traduction de Luce Hinsch, le roman Les limons vides est le début de la saga nordique intitulée Le Livre de Dina publiée par Herbjørg Wassmo, la très populaire et prolifique romancière norvégienne . Cette ancienne institutrice férue de littérature et de poésie se consacre à l’écriture depuis plus de trente ans. Les deux autres tomes de la trilogie sont Les vivants aussi et Mon bien-aimé est à moi. Les Limons vides est un roman intemporel, presque inclassable dans la mesure où il se situe à la lisière du conte et de la légende . Il est à la fois une épopée romanesque à l’érotisme flamboyant d’une femme-enfant rebelle frappée par le destin et un magnifique roman d’émancipation . Il s’agit, en fait, de l’histoire de Dina qui, à cinq ans, provoque par inadvertance et sans intention criminelle aucune la mort de sa mère, Hjertrud Holm. La fillette veut juste par curiosité voir comment fonctionne la lessiveuse, elle serre ses mains sur la manivelle sans chiffon, se brûle. En accourant à son secours, c’est sa mère qui se brûle en recevant toute l’eau bouillante de la bassine et décède quelques jours après l’accident.

Les Limons vides, dont l’histoire se déroule au milieu du dix- neuvième siècle dans le Nordland norvégien, s’ouvre sur la fin du roman. C’est Dina, l’héroïne qui se présente et décrit en quelques lignes la chute du traîneau où se trouve son époux Jacob blessé pendant qu’elle le transporte chez le médecin. Cette chute entraîne la mort du blessé. Le lecteur est plongé dans la vie de Dina, ce personnage haut en couleur, à la fois solide comme un roc et fragile comme de la porcelaine. L’écrivaine Wassmo en trace un portrait très sensible mais sans concession en faisant la lumière sur des épisodes et des faits étonnants marquant la vie de son héroïne , de même qu’elle dresse un portrait magistral de cette Norvège ancestrale, sauvage très conventionnelle avec ses us et ses traditions où la Dina tente de faire sa place dans la société malgré son ignorance.

Le lecteur apprend que depuis le premier accident tragique survenu, le sort ne cessera de s’acharner sur Dina. Treize années plus tard, elle causera la mort de son époux Jacob alors qu’elle veut juste le sauver. Après le premier drame , Dina se retrouve du jour au lendemain seule, abandonnée , mal-aimée par toutes les personnes qui l’entourent. Tout le monde l’accuse «  Dina…robuste pour provoquer la mort de sa mère, mais pas assez pour y assister ». On lui reproche son comportement or, elle n’y est pour rien ; on la place chez des voisins qu’elle ne connaît même pas. Dina est tellement choquée qu’elle reste sans parole. Elle refuse d’être approchée. Depuis, elle s’est enfermée dans un silence total mangeant et dormant dans l’écurie avec les animaux.

Bien qu’elle appartienne à une famille aisée dont le chef est le commissaire Holm, Dina se retrouve comme une pauvre orpheline ; totalement livrée à elle-même si bien qu’elle s’est forgé un caractère solitaire, farouche et rétif . Malgré la présence d’un bon nombre de domestiques, personne ne prend l’enfant à sa charge pour l’élever et lui donner de l’amour. D’ailleurs, Dina ne fera confiance qu’à une seule personne Tomas, le palefrenier capable de prodiguer des soins aux chevaux. La fillette ne reçoit donc ni éducation, ni instruction et encore de l’affection. Elle vit et se comporte comme un animal sauvage. Toujours sale, négligée, pieds nus, jetant des pierres sur les gens. Son père remarquera ceci dès son retour au domaine après quelques mois d’absence « Il retrouva un oiseau sauvage » .

En effet, Dina n’a aucune notion de socialisation. Elle est libre comme le vent et indomptable. Elle ne donne pas de valeur, par exemple, à la poupée allemande à la tête de porcelaine que lui offre son papa. D’ailleurs, ne sachant pas jouer avec ou quoi en faire, elle va la jeter dans la fosse à purin. Ce geste lui vaudra une fessée déculottée de la part de son père, mais « La sale gosse endurcie lui mordit la main comme un chien ». Elle n’aime rien tant chevaucher sans selle et en pantalon à travers les forêts du cercle polaire. Ne pouvant venir à bout d’une enfant si sauvage et si abandonnée , le commissaire, sous son regard inconsciemment accusateur, va la placer dans une métairie misérable qui s’appelle Helle. Rebelle et désobéissante comme à l’accoutumée, Dina, ignorant totalement la vie en communauté, ne se mélange pas aux autres enfants et ne s’adapte pas du tout à la vie du groupe. Elle ne sortira de cet « enfer » que grâce à l’intervention du pasteur auprès du commissaire « Il l’exhorta à reprendre sa fille à la maison et à lui donner des conditions dignes de son rang ».

Ainsi, l’arrivée de M. Lorch, un précepteur pauvre qui ne possède pour bien matériel qu’un vieux violoncelle et qui avait dû interrompre ses études de musique par faute de moyens après le décès de son père, va agir comme un catalyseur sur Dina. Et pas seulement. Ce précepteur provoque aussi un énorme changement à la fois dans la vie de la fillette et dans celle de son père. Il y parvient non seulement en faisant entrer la joie à Fagernesset , domaine du commissaire, mais aussi en élevant, grâce à la pratique de l’art musical et l’acquisition d’un piano par le propriétaire des lieux, la famille au rang auquel elle appartient et surtout en apprivoisant peu à peu l’enfant sauvage. L’homme va se montrer compréhensif, compatissant et patient surtout après avoir entendu l’histoire de Hjertrud, la défunte épouse du commissaire . Il tente tant bien que mal d’enseigner à Dina les rudiments de la lecture, du calcul et l’intéresser à la musique.

D’emblée, quand M. Lorch commence à jouer du violoncelle et qu’il s’aperçoit que sa façon d’exécuter la musique a ce pouvoir d ‘émouvoir Dina, il interrompt le jeu. L’émotion est, certes, si grande que « les yeux gris de Dina se révulsèrent comme si elle allait s’évanouir. Les larmes coulaient à flots le long de ses joues et elle faisait craquer les jointures de ses doigts au rythme su violoncelle » . De la même manière, les premiers sons du piano émeuvent la fillette et la font pleurer avant qu’elle ne s’y habitue. C’est comme si la musique ne produisait pas une impression agréable mais bien l’opposé . L’on peut considérer les larmes de l’enfant comme un soulagement, une libération. Après tout , ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs ? Dina est une âme sensible car malgré son caractère revêche, la fillette « apprit à la fois à jouer et à écouter sans hurler comme un loup» , elle s’avère non seulement très sensible , mais aussi extrêmement douée en calcul et au violoncelle.

L’écrivain insiste dans Les limons vides, en l’occurrence, sur le rôle de la musique et aussi sur ses effets thérapeutiques. Il est évident que la musique permet à la petite Dina de commencer à sortir peu à peu de son silence, de son état sauvage, à parler et à exister en tant qu’être humain ayant une sensibilité certaine et des sentiments divers et variés. Elle lui permet aussi d’avoir un semblant de vie sociale , car, désormais, elle va s’apprêter et jouer devant les invités aussi bien chez son père que chez son époux Jacob à Reinsnes. Il se crée même une sorte d’entente et de symbiose entre Dina et son précepteur. Car elle «  comprit très tôt que M. Lorch et elle avait une chose en commun. Ils étaient mutuellement responsables de leurs imperfections. Petit à petit ce fut une consolation ». En effet, Lorch est aussi têtu, aussi tenace et aussi exigent que Dina . Il obtient tout ce qu’il veut et de Dina et de son père, sans problème . Mais à la différence du précepteur, Dina qui a « la poigne solide et l’humeur coléreuse » va agacer son père et Dagny, sa belle mère . En outre, elle joue des tours comme lâcher son frère dans la bauge du cochon ou déchirer un tricot, cacher livres, ouvrages de couture, ou autres objets appartenant à cette dernière, qui ne manque jamais de se venger et surtout de décrocher les tableaux de Hjertrud , mère de Dina .

Comme la belle-mère refuse de servir de mère à Dina, le commissaire, ne supportant plus ni les querelles des deux femmes ni l’effronterie, la méchanceté et la fureur de sa fille, tente mais vainement de placer celle-ci pour des études chez des membres de la famille ou chez des amis auxquels il avait rendu maints services . Par ailleurs, Dina, « avait en elle une sauvagerie qui n’était pas faite pour attirer les hommes en quête d ‘épouse » L’auteur la décrit tout le temps avec des noms d’animaux : Aussi, elle est tantôt chat, tantôt chien, jument ou loup, d’autres fois oiseau sauvage ou faucon. «  Elle battait la campagne comme un loup » Le père va prendre conscience du manque dont souffre sa fille . Un manque de compréhension et d’affection de la part Dangy. La marâtre s’avère égoïste, brusque et dénuée de toute compassion. Le commissaire la trouve très différente de sa douce première épouse. La romancière, jette , d’une part, un éclairage sur l’état psychologique de son personnage principal. Si Dina se comporte comme une « diablesse » ne connaissant « aucune limite . Ni celle de la crainte, ni celle du respect », c’est qu’elle n’a jamais bénéficié d’un encadrement parental depuis le décès de sa mère. Et d’autre part, elle accuse la famille et la société d’avoir abandonné leurs responsabilités dans l’éducation des enfants.

Toutefois, grâce à son précepteur, Dina gagne énormément en sérénité. Mais pas en délicatesse, ni en finesse dans la mesure où elle n’a aucun sens de la décence . Elle ne fait pas de différence entre les humains et les chevaux ; elle ordonnera, par exemple, au palefrenier Tomas de dormir debout comme un cheval. Elle continue encore de mépriser les gens et de se moquer d’eux et surtout de se négliger même au début de son mariage avec Jacob « Ses cheveux étaient imprégnés d’une lourde odeur d’animal. On la sentait venir de loin . Elle portait l’odeur de l’écurie comme un bouclier » ou laissant derrière elle « l’odeur d’agneau mouillé » En revanche, elle agit comme un électron libre et si elle fait ce qu’on lui demande, ce n’est pas qu’elle se soumet, mais qu’elle y consent.

Dina reste une femme-enfant indomptable certes , exigeante , ne craignant le jugement de personne. Et même si elle n’a aucune coquetterie, aucune élégance ni raffinement, ni pudeur, il n’en demeure pas moins qu’elle attire les hommes et produit sur eux un effet incroyable . Jacob, un ami prospère de son père qui en est tombé follement amoureux l’épouse. Malgré ses quarante-huit ans, il est intimidé par la jeune épouse de seize ans. Il lui fait plaisir en consentant à jouer pour elle au clown et au serviteur. Et bien qu’elle le gifle, le commande, déchire ses vêtements et lui fasse honte devant les invités le jour de la noce, Jacob ne se fâche pas . En revanche, il se révèle plein d’humour et de compréhension. Preuve qu’il aime sa femme, se conduit comme elle le lui dicte de peur de la perdre. L’amour de Jacob, son calme et la bienveillance de sa mère, Karen, contribuent quelque peu à l’apaisement de Dina . Mais cette dernière est une épouse exigeante et intenable. Son émancipation se fait au dépend de son entourage. Elle commence dès qu’elle voyage à Bergen avec Jacob où les deux époux s’achètent de nouveaux vêtements et paradent dans la ville « comme deux paons vaniteux se contemplant dans les vitrines et les flaques …sur leur passage ». Dina Holm provoque la hargne de Jacob, qui l’exhibe fièrement, quand elle se mêle aux inconnus pour chanter ou bien lâche ses cheveux comme une femme de petite vertu. En outre, même si le mari se montre compréhensif et patient, Dina, qui n’a pas tout à fait intégré les codes, est une amante si insatiable, si extravagante que Jacob devient vigilent. Il ne souhaite guère avoir honte quand ils se trouvent ensemble en société car elle est « comme un chat feulant prêt à l’attaque ». Par ailleurs, Dina épuise son époux si bien que celui-ci s’éloigne d’elle. Il va à Strandstedet à la quête de paix et d’harmonie chez une vieille amie veuve , auprès de qui il trouve consolation et répit. Or , c’est là où il a un accident.

Les limons vides est un roman d’excès et de passion au style somptueux et au procédé narratif fait de phrases courtes et rapides. C’est comme une galopade à dos de « Lucifer », cheval de l’héroïne. Il faut s’accrocher pour bien suivre le fil de l’histoire. La nature, autre personnage du roman, est intimement liée au destin de la communauté en ce sens qu’elle influe sur l’ordre logique du temps et inflige ses contraintes aux humains.

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Rédactrice Fatima Chbibane Bennaçar

Pluton-Magazine/2018/Paris 16eme

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