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Dans l’univers de Yu Zhao, artiste peintre

  • 1 août 2016
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Les « promenades méditatives » de Yu Zhao, artiste peintre intemporelle.
“墨点无多彩点多” ––  旅法画家赵玉访谈
 
 
Cela fait combien de temps que vous êtes en France ?

Cela fait bientôt 16 ans. J’avais étudié la langue et la littérature françaises à l’Institut des Relations Internationales, à Pékin. Si je compte les années universitaires durant lesquelles j’ai appris le français, j’ai passé autant (ou même plus) de temps à vivre dans la culture française que dans la culture chinoise.
Une fois, j’ai reçu un très joli compliment d’un ami sinologue, quelque chose comme : « Tu n’es pas une chinoise contemporaine, tu es une chinoise intemporelle ».
C’est sans doute cette Chine intemporelle qui est présente pour la meilleure partie dans ma peinture.
 
Racontez-nous vos premières années en France ?

Après mes études universitaires, j’ai travaillé pendant presque un an dans une société française, à Pékin, et un jour, ma responsable m’a entretenu sur la cotisation de la retraite. À 22 ans, j’avais du mal à imaginer que ma vie était déjà ainsi tracée ! Ce fut le moment où j’ai décidé de partir à la découverte de la France, d’abord en faisant des études. J’ai choisi l’art, qui m’attirait depuis toujours. C’était comme si j’avais refait ma vie…
J’avais de la chance de pouvoir partir grâce à l’aide financière de ma sœur.
J’ai d’abord passé trois années à Bordeaux. Pourquoi cette ville ? Ce sont les Français que j’ai rencontrés à Pékin qui me l’ont conseillée, dont deux Bordelais… On m’a dit que c’était une très belle ville. En 1999, j’ai vu une seule photo de Bordeaux sur internet, puis j’ai décidé d’y aller, en rêvant de marcher sous les vignes (je pensais que les vignes étaient hautes, rampant sur des charpentes comme en Chine).
J’ai étudié les Arts Plastiques à l’Université de Bordeaux III. L’enseignement fut une immense ouverture pour moi. Je pensais apprendre à dessiner comme Raphaël, mais j’ai découvert les théories de l’art, l’esthétique, l’art contemporain, ainsi que toute l’histoire de la pensée occidentale derrière la pratique.
J’ai compris combien l’art académique (tel que je l’ai appris en Chine) est stérile. Peindre n’est pas une démonstration de la virtuosité technique, c’est un art de vivre, d’être, et la technique devient beaucoup plus simple et dynamique quand on a saisi l’essentiel.
Dans l’atelier de mon enseignant Pierre Garcia, j’ai aussi appris à préparer les supports, les couleurs, à travailler avec le camaïeu, le glacis, le collage, etc. C’était une révélation. Des bouffées d’oxygène. Il y avait des jours où je me promenais dans la rue avec la sensation de marcher dans des peintures naturelles, à travers des couches et des couches de glacis transparents, purs et lumineux. C’est là où j’ai appris, entre autres, la technique de la tempera, peinture à l’œuf, que j’utilise actuellement.
À Bordeaux, j’ai toujours dessiné (paysage, nature morte, modèle vivant, etc.) : à la fac, pendant mon temps libre, et dans un atelier privé, le soir. Un jour, j’ai dit au professeur que j’allais arrêter car c’était cher pour moi. Il m’a dit : viens quand même, juste n’en parle pas aux autres !… J’ai rencontré des gens très bien, et j’ai lié des amitiés pour toujours.
J’ai aussi suivi un cours optionnel en ethnologie, parce qu’en arrivant en France, je suis devenue « étrangère » et il y avait un choc culturel invisible infiltré dans la vie quotidienne (et déjà à Pékin lors de mes premiers contacts avec les « étrangers »…). Je voulais comprendre. C’est ainsi que j’ai redécouvert la culture chinoise, sa calligraphie et sa peinture. Chemin faisant, aujourd’hui, je me suis spécialisée dans la recherche sur le vocabulaire des théories de l’art en Chine classique.
Quant à la ville de Bordeaux, je ne m’y sentais pas du tout à l’aise. Même à ce jour, chaque fois que j’y vais, j’ai le sang qui coagule et refroidit peu à peu ! Mais que je l’aime ou non, Bordeaux est un peu comme ma deuxième ville natale.
En 2003, je suis allée à Paris, où je réside jusqu’à présent. J’ai obtenu mon doctorat d’Arts Plastiques à l’Université de Paris 8 en 2012, tout en continuant de pratiquer la peinture. Pendant 8 ans, j’étais également chargée de cours dans le même département à Paris 8.
Pendant mes premières années à Paris, j’ai passé beaucoup de temps dans les musées. J’ai regardé beaucoup de pièces de théâtre, et je me suis initiée à la danse contemporaine. Cette dernière est fascinante et m’inspire dans ma propre création artistique.
Entre 2004 et 2007, j’ai aussi suivi une formation très intense en traduction, à l’Ėcole Supérieure des Interprètes et des Traducteurs de Paris (Esit). Je pensais traduire des livres dans le domaine de l’art. Aussi, je voulais avoir un gagne-pain à côté de la peinture.
À cette époque-là, pendant deux ans, une dame âgée m’a prêté gracieusement son atelier de peinture dans le 18e, car elle était très touchée par l’histoire de Fabienne Verdier…
  
J’ai commencé à étudier la calligraphie chinoise en 2002, d’abord en Chine auprès d’un calligraphe puis en autodidacte, en France. Au printemps 2004, j’ai pu rentrer dans l’atelier de Madame Peng-Tuan Keh-Ming, qui enseignait la peinture chinoise classique à l’association Paris-Ateliers (ancienne ADAC). Lorsque Madame Peng est partie à la retraite, en 2007, elle m’a proposée comme candidate pour lui succéder. Je ne m’y attendais pas du tout, car j’étais presque nouvelle et ce poste était très convoité. J’ai été recrutée par la direction.
Je suis très reconnaissante envers mon enseignante qui m’a fait confiance et qui m’a donné cette chance. À vrai dire, il me semble que, quand on a saisi le Principe de l’art, il n’y a pas tellement de différences fondamentales entre l’art chinois et l’art occidental, ni entre les traditions et les nouveautés. C’est cela qui m’a aidée à progresser vite en peinture chinoise.
Ainsi, après l’Esit, je ne suis pas devenue traductrice libérale comme prévu. Entre 2007 et 2010, j’ai enseigné la peinture chinoise à Paris-Ateliers, sur le site des Halles. Entre 2008 et 2010, j’ai aussi donné un cours de calligraphie dans le centre d’animation Censier. Je passais de longues heures à préparer ces cours – surtout pour les démonstrations. Ce fut une excellente école pour ma propre pratique, et pour exercer ma capacité de critique d’art. J’aimais faire faire des créations modernes, des compositions collectives, et discuter des textes philosophiques chinois. Les élèves adoraient mes cours – je puis le dire sans prétention. En 2010, j’ai démissionné pour me concentrer sur ma thèse et sur ma création personnelle.
 
À quelle période avez-vous commencé à peindre ?

J’aime dessiner depuis toujours. À cinq ans, j’ai inscrit trois rêves sur le dos de mon premier journal : peintre, écrivain, astronome. Pour moi, ces trois métiers sont liés !
Quand on est enfant, on a beaucoup de centres d’intérêt, puis ça passe. Mais la peinture, je ne sais pas pour quelle raison, est restée attirante pour moi comme un trou noir. Comme si elle seule pouvait donner du sens à ma vie.
Quand j’ai voulu suivre des cours de peinture, mes parents s’y opposaient, jugeant que ce n’était pas un métier sérieux. En effet, mon père dessinait très bien, et pendant la Révolution Culturelle, il était contraint d’aller dessiner les affiches pendant que les autres se reposaient. Il ne voulait pas que moi et ma grande sœur reproduisions une telle expérience.
Au lycée, j’ai pu enfin suivre des cours de soir et des stages pendant les vacances scolaires, en dessin et en couleurs. Mon père a dit à ma mère : « Si l’on ne la laisse pas faire, elle va nous haïr toute sa vie… » C’était une formation académique rigide et je croyais naïvement que c’était cela, la peinture qu’il fallait maîtriser. Je n’y comprenais rien, et malheureusement, je n’ai rencontré aucun enseignant attentif. C’est plus tard, en France, que j’ai eu la révélation de ce qu’est la Peinture et comment l’apprivoiser. Je me suis présentée au concours d’entrée d’une école d’art, mais sans être retenue. Je n’avais pas beaucoup de pratique, comparée aux autres candidats, et j’étais médiocre ! L’échec m’a beaucoup chagrinée. Ensuite, j’ai passé le concours général et suis rentrée dans un prestigieux institut… J’ai choisi d’étudier le français car j’aimais les langues et la France m’attirait.
Quand je suis rentrée en Chine, il y a deux ans, des gens diplômés des beaux-arts et qui ont apprécié ma peinture, m’ont dit : « Tu as de la chance de ne pas avoir fait les Beaux-Arts ici, tu n’es pas rentrée dans le Système, ton inspiration n’a pas été massacrée par les dogmes académiques. » Peut-être. En tout cas, je suis tellement heureuse d’être allée jusqu’au bout de mes rêves ! J’ai choisi un chemin de vie considéré généralement comme l’un des plus difficiles. Mais je n’ai jamais regretté de ne pas être diplomate ou femme d’affaires. Je ne voulais pas non plus m’orienter vers les arts appliqués, la peinture est si pure ! Aujourd’hui, je ne peux pas dire que j’ai atteint mon objectif, mais j’ai confiance.
 
Quel est votre sujet de prédilection ?
 
Formée en Chine par l’académisme et le réalisme, il m’a fallu une véritable révolution idéologique pour arriver à l’art abstrait et à l’art contemporain ! Cela a mis plusieurs années. Mais aujourd’hui, je me sens plus libre dans la peinture abstraite, dans l’improvisation. Sans contrainte du sujet, de la ressemblance, de la fidélité à un modèle ou à un concept. On est au plus proche du naturel, on travaille comme la nature, dans les pas de la nature. Naturel, sans contrainte, spirituel : ce sont aussi les plus hauts niveaux de l’art selon les théories de l’art en Chine ancienne. Avant de peindre, je pense à la composition, et me concentre sur une émotion particulière, sans me fixer sur un motif. Mais une fois réalisée, ma peinture abstraite évoque souvent la nature, des paysages fantastiques, et je ne peux pas m’empêcher de leur donner des noms parlant de la nature. Je crois que le paysage, c’est dans le sang des Chinois !
Je voudrais que ma peinture soit une promenade, une marche. Elle ne doit pas être visuelle, mais en profondeur. Je voudrais qu’elle offre au spectateur un moment méditatif, avec une composition plastiquement solide et qui surprend. Je voudrais qu’elle soit bonne, comme un bon morceau de steak appétissant.
En 2008, deux événements m’ont poussée à trouver mon propre style artistique. Le premier fut la réalisation d’une série de peintures à l’encre pour le décor d’un court-métrage Les larmes de la Luciole d’Antoine Mocquet, production de l’Ėcole des Lumières. Nous avons travaillé dans un hôpital psychiatrique désaffecté, en banlieue parisienne. J’ai eu tout le matériel, l’espace, ainsi que la liberté (mais il n’y avait pas d’électricité ni d’eau courante) pour réaliser des projets qui mûrissaient en moi : je cherchais une sorte de peinture calligraphique inspirée de la danse contemporaine. J’ai été initiée à cette dernière dans un atelier de Paris 8. Ce court-métrage a reçu plusieurs prix internationaux, plus tard.
En cette même année, j’ai commencé à marcher sur le chemin de Compostelle. Tout le long du chemin, j’ai abondamment dessiné et peint (à l’aquarelle). Chaque croquis était pour moi un terrain de recherche stylistique. Cette expérience m’a largement servi par la suite dans la création du paysage « calligraphique ».
Dans la peinture chinoise, il y a une technique appelée « jeu d’encre ». On joue avec l’encre, le pinceau et le papier. J’aime particulièrement ces jeux. Cela me rappelle mon enfance, ma fascination pour la terre, la boue, les eaux, la neige… Mais j’ai voulu du papier plus résistant et des couleurs plus vives. C’est ainsi que je me suis tournée vers le papier canson et la tempera. Parfois j’utilise l’acrylique aussi. Je maroufle ensuite le papier sur la toile, montée par moi-même.
Une fois, un cinéaste m’a demandé :
« Qu’est-ce qui est le plus difficile dans l’improvisation ? Ma réponse était : garder la vue de l’ensemble. »

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