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Vers une déshumanisation de l’humanité

  • 12 novembre 2016
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Nous finissons tous par être anesthésiés, insensibilisés, nous nous sommes fait prisonniers d’un système où l’Homme disparaît. Il est  avalé par le « progrès technologique » dont l’œsophage est tapissé d’un suc digestif qui dissout toute capacité de jugement.
Comment, dès lors rester « humain » quand l’éthique individuelle et la morale collective sont broyées dans un maelström d’outillages qui font disparaître les  « vraies »relations humaines, celles de la convivialité et de cette fraternité gravée au fronton de nos codes institutionnels.
 

Unabomber, le prophète oublié

 
Qui était Unabomber? Qui se souvient de Unabomber?  
 De 1978 à 1995, aux États-Unis, un mystérieux inconnu avait semé la terreur et la mort parmi les scientifiques et les ingénieurs en informatique, par colis piégés et bombes artisanales. Au fil des ans, il avait provoqué la mort de trois de ses destinataires et en avait blessé vingt-trois autres. Théodore Kaczynski avait finalement été identifié et débusqué en 1996 par les agents fédéraux à l’issue d’une traque inlassable. Ancien élève de Harvard, qui avait abandonné les mathématiques pour se retirer seul au fin fond d’une forêt du Montana et vivre dans une cabane qu’il bâtit lui-même et où il ne disposait ni d’eau courante ni d’électricité. Dans cette retraite, il vécut pendant dix-sept ans presque sans ressources, cultivant la terre, chassant le gibier et coupant le bois. Il se mit rapidement à rédiger et à diffuser tract sur tract pour dénoncer les développements de la technologie moderne «désastreux pour le genre humain». Puis, il entreprit de confectionner et ajuster ses engins mortifères avec une précision méticuleuse. C’était au nom de la vie, contre la technique qu’il répandrait désormais la mort.
Il développe longuement ses idées dans les deux cent trente-deux paragraphes du volumineux Manifeste contre la société industrielle dans lequel on trouve des arguments contre la technologie qui étaient – et restent – pour l’essentiel partagés par un grand nombre de penseurs, d’idéologues et de militants qui, depuis la fin des années soixante, s’entendent à imputer aux progrès de la techno-science les maux de nos sociétés. La thèse centrale de Kaczynski tient en peu de mots : il y aurait une incompatibilité radicale entre technologie et liberté. Son argumentation vise à montrer que l’individu se trouve aujourd’hui enrôlé au service d’un système implacable et que  la technologie moderne ne saurait se développer sans un contrôle et une régulation de la vie de tous. Quant à l’expansion des sociétés technologiques, il la montre bien enracinée dans une perversion de la nature humaine, laquelle, de son fait, ne connaît plus son développement normal. Cette nature veut que les êtres humains aient chacun pour soi un besoin vital de s’engager dans une quête de pouvoir. Mais ce pouvoir, en lui-même, ne saurait jamais leur suffire; ce qui compte ce sont les buts qu’il permet d’atteindre. Or, il existe deux sortes de buts : les buts naturels et les buts artificiels. Toute quête de pouvoir qui vise un but naturel (manger, boire, dormir, jouir) sera pleinement satisfaisante dans la mesure où il permettra à chacun d’affirmer son autonomie, même s’il faut s’associer à quelques autres pour y parvenir, même si l’effort doit être permanent et si le but n’est jamais définitivement atteint.
 Ce que l’on voit, affirme-t-il, dans les sociétés primitives où, malgré la rudesse de l’existence, les hommes affrontent les épreuves seuls ou en groupe, et n’éprouvent pas le stress et la frustration qui sont le lot de nos contemporains. Or, la puissance que nous avons acquise sur la nature s’avère telle que, dans les sociétés industrielles, l’individu ne consacre plus qu’un effort minime pour la satisfaire ses besoins physiques. Plus grave : cette satisfaction même apparaît liée à une «immense machine sociale» où nul ne trouve à satisfaire son besoin d’autonomie. C’est donc vers des «activités de substitution» que chacun se tourne pour se donner au moins l’illusion d’y parvenir.
Théodore Kaczynski donne une liste de ces activités: le sport, le travail humanitaire, la création artistique et littéraire, l’ascension sociale dans l’entreprise, l’accumulation frénétique de richesses et de biens, l’activisme social… Or, parmi ces activités de substitution qui mobilisent les êtres humains sans leur offrir de buts naturels figure, au premier rang, « le travail scientifique ». En réalité, martèle Kaczynski, les chercheurs et les ingénieurs ne recherchent que la satisfaction personnelle dont les gratifie leur travail par lui-même. Il est vrai que ce travail peut à l’occasion leur apporter la fortune et la gloire. Mais c’est rare. Et, surtout, là n’est pas l’essentiel : «La science et la technologie s’avancent à l’aveugle, n’obéissent qu’au besoin psychologique des scientifiques, des gouvernants et des chefs d’entreprises qui financent les recherches. » Si l’on définit la liberté comme «le pouvoir de contrôler les circonstances de sa propre vie », le développement des sciences et des technologies apparaît d’entrée de jeu incompatible avec elle. Quoi qu’il en soit de leurs motivations propres, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens et d’ingénieurs pour forcer le peuple à se soumettre à un mode de vie qui apparaît de plus en plus éloigné du « modèle naturel du comportement humain ».
Dans nos sociétés, chacun serait invité, incité ou obligé non à se soumettre à une argumentation idéologique avec laquelle des transactions et des compromis resteraient toujours possibles, mais à s’incliner devant une brutale nécessité technique. Voilà pourquoi en définitive il ne saurait être question de faire le partage entre les «bons» et les «mauvais» aspects de la technologie. (…) La technologie a ainsi acquis une telle puissance sociale que sa marche conquérante ne saurait être arrêtée. Elle se révèle par essence irréversible. Aucune loi, aucune institution, habitude ou code ne peut protéger efficacement les individus contre la technologie. »Elle vole les vies, les substitue, les élève puis les brise. Elle est éphémère. L’on ne dispose pas de temps suffisant pour comprendre ses impacts négatifs. Elle est elle-même déjà remplacé par une autre technologie. Les études sur ses effets ne sont souvent pas possible en raison de cette courte durée d’enchaînement de vie.

« Pour la première fois, nous allons devoir cohabiter sur la terre avec une espèce que nous avons créée. »

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