GRANDES CIVILISATIONS : LES MAYAS, UNE CULTURE QUI A SURVECU Á TOUS LES ASSERVISSEMENTS.

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Par Philippe Estrade Auteur-Conférencier.

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Même de nos jours où ils doivent atteindre environ une dizaine de millions d’individus, du sud du Mexique au Honduras, les Mayas sont toujours debout et fiers. Depuis 2600 avant J.-C. jusqu’à notre époque, les peuples mayas sont toujours parvenus à survivre à toutes les épreuves de l’histoire et à leur asservissement par les aztèques ou les conquistadors. Cette culture fascinante de Mésoamérique, dont l’apogée fut atteinte entre le 3e et le 5e siècle après J.-C., a offert un degré de civilisation étincelant, qui a marqué notamment les grandes étapes de l’architecture et de l’astronomie. Mot générique, le terme maya, traduction de maïs, regroupe un ensemble d’ethnies d’Amérique centrale qui partagent un patrimoine culturel et linguistique exceptionnel. D’ailleurs, il conviendrait d’évoquer les peuples mayas plutôt que le peuple maya, car ces populations, dont l’indianité pratiquée encore aujourd’hui demeure très forte, se distinguent en communautés différentes, chacune animée par sa propre identité historique et culturelle ainsi que par la langue, qui se singularise selon les régions. Contrairement à celle de leurs voisins incas du sud, qui apparaîtront quelques siècles plus tard, l’organisation maya ne s’appuyait pas sur un royaume structuré ou un empire, mais sur des cités-États indépendantes pourvues chacune de monarchies établies souvent concurrentes et génératrices de conflits.

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UNE DOMINATION BASÉE SUR UNE IMPLACABLE ORGANISATION SOCIÉTALE

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Répartis en Amérique Centrale dans les états du Yucatan et du Chiapas appartenant au Mexique méridional, au Guatemala voisin, au Belize et au Honduras pour l’essentiel, les Mayas ont dressé une société rigoureusement orchestrée par trois ordres majeurs, la noblesse, le clergé et le peuple. Les cités dotées de temples pyramidaux furent érigées au cœur du système politique pour abriter le monarque et sa famille, l’aristocratie, les fonctionnaires et les prêtres. Les paysans vivaient dans des huttes tout autour et cultivaient le maïs, aliment de base des amérindiens, le coton et le cacao qui devint très vite l’équivalent d’une monnaie. La rigoureuse domination des dieux, parfaitement instrumentalisée par les grands maîtres du clergé, a servi à soumettre les paysans et le peuple. Lors des batailles entre cités rivales, les vainqueurs firent des vaincus des esclaves affectés à l’édification des grandes constructions officielles, palais et temples au cœur des cités.

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Architecture, astronomie et mathématiques, la trilogie maya

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La pyramide du devin à Uxmal dans le Yucatán domine la canopée

Même leur système mathématique particulièrement performant, qui n’était pas décimal mais vicésimal, c’est-à-dire fixé sur la base de vingt,  permettait aux paysans de parvenir à compter et à gérer leurs exploitations pour les plus aisés, ou leurs lopins de terre pour les plus humbles. Bien plus sacré que d’autres nombres, le vingt justement correspondait tout naturellement au total des doigts et des orteils. Le peuple savait ainsi compter sur ses doigts mais aussi sur ses pieds ! Excellents astronomes, les Mayas n’eurent rien à envier aux savoirs européens. « El Caracol », l’observatoire de Chichen-Itzؘá dans l’état mexicain du Yucatan, illustre à la perfection le savoir et la maîtrise des astronomes qui avaient su établir plusieurs calendriers dont le Haab, probablement conçu par les Olmèques, un peuple antérieur aux Mayas, un calendrier de dix-huit mois de vingt jours et d’un mois de cinq jours, soit une année en permanence à 365 jours. Les ouvertures des observatoires furent façonnées dans des axes permettant l’analyse permanente de la course des astres. Engloutis sous la canopée tropicale, temples et palais traduisaient l’extraordinaire savoir-faire des ingénieurs et architectes. D’immenses places cérémoniales, dont on peut admirer de remarquables vestiges à Tikal au Guatemala, et des bains performants complétaient l’aménagement des cités. L’astrologie et les sciences de manière générale furent tellement maîtrisées que les villes majeures s’agençaient selon la course du soleil et la cartographie du ciel.

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Un système d’écriture performant qui a longtemps laissé les Européens perplexes

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Parmi les plus performants et les plus avancés d’Amérique précolombienne, le système d’écriture hiéroglyphique, au départ déroutant pour les observateurs européens, a fourni des codex dans tous les domaines, médecine, mathématiques, botanique ou astronomie. Les codex, bandes d’écriture fixées sur des écorces, des fibres végétales, sur des peaux d’animaux, puis sur la pierre des temples à l’époque classique, rédigés par le tlacuilo, à la fois peintre et scribe de Mésoamérique, pouvaient être revêtus, selon leur identité et leur valeur, d’une peau de jaguar, l’animal sacré des Mayas. Les différents caractères ou glyphes correspondaient à des éléments universels identifiés par tous, les mois du calendrier, les plantes, les astres ou les animaux. Bien qu’il s’acharnât à détruire les modèles d’écriture, stèles et manuscrits retrouvés dans sa quête de christianisation, le moine franciscain Diego de Landa fut pourtant l’un des chroniqueurs les plus éblouissants sur le monde maya puisqu’il publia un ouvrage décrivant la langue, la religion et l’écriture de cette brillante civilisation précolombienne.

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Sacrifices humains au service des dieux et de l’autorité politique et religieuse

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Les pratiques religieuses furent rudes et cruelles dans les rituels des cérémonies. Obsédé par le sang répandu, le clergé estimait que le sang offert  assurait de bonnes récoltes, la bienveillance des dieux et leur protection contre des cités voisines souvent belligérantes. Réelle source d’énergie et de renouveau pour les prêtres, le sang coulait souvent sur les marches des temples. Les sacrifices humains des condamnés à mort, des esclaves ou des prisonniers de guerre, étaient considérés comme une offrande ultime aux dieux. Ils assuraient le prestige aux grands prêtres et la soumission du peuple à l’autorité politique et religieuse. À la grande époque classique, autour du 4e ou du 5e siècle après J.-C., les victimes du culte des sacrifices pouvaient être des prisonniers de guerre de haut rang. La décapitation fut la pratique la plus courante et le couteau d’obsidienne entailla à son tour le corps du supplicié pour en extraire le cœur. Du haut des pyramides à degrés, devant le peuple enthousiaste, décapiter un roi ennemi prisonnier après l’avoir brûlé, torturé et éventré constituait l’offrande aux dieux la plus précieuse.

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PALENQUE, TIKAL, CHICHEN ITZA, UXMAL, COPÁN… LES PLUS GRANDS SITES SONT OUVERTS AUX VOYAGEURS

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La pyramide du Kukulcán nommée El Castillo par les espagnols, le chef-d’oeuvre planétaire de Chichen Itzá

Au Honduras, au Mexique ou au Guatemala, les plus grands vestiges de l’épopée maya sont ouverts aux voyageurs, désormais dans de bonnes conditions de sécurité.  Découvrir les ruines des villes perdues et des temples noyés sous la canopée humide perforée par les cris des singes hurleurs, constitue une expérience inoubliable.

Les iguanes dansent avec la pierre

À l’évidence, Hergé dans « Tintin et les Picaros » s’est inspiré du Castillo, comme l’appelèrent les espagnols, subjugués par cette pyramide amérindienne qu’ils découvrirent dans la jungle du Yucatan en Amérique centrale, l’actuel Mexique tropical, pour situer l’aventure de Tintin et du général Alcazar en indélicatesse avec son rival, le général Tapioca… Le cadre naturel de Chichen Itza, noyé dans la forêt moite, donne à la cité maya influencée par l’apport toltèque une dimension féerique qui en fait l’un des sites majeurs du patrimoine architectural mondial. Insensibles à la brutalité de la chaleur, nombreux sont les iguanes qui lèchent la pierre frappée avec violence par l’implacable soleil des tropiques.

Chichen Itza, un métissage architectural puuc et toltèque

Chichen Itza, c’est d’abord le Castillo, la pyramide du Kukulcán identifiée comme la référence au serpent à plumes qui émerge de la canopée, telle une grue qui perce les brumes matinales d’un vieux port. Chaque côté de la pyramide est doté d’un escalier majestueux mais particulièrement raide, aux marches étroites, permettant l’accès à la plateforme supérieure, par ailleurs de nos jours interdite en raison de nombreux accidents, d’où l’on domine une mer végétale, oppressante et sans fin. L’origine du site demeure controversée bien que la dimension puuc, c’est-à-dire l’architecture du tout début de l’aventure maya au Yucatan  fasse l’unanimité pour les archéologues. L’hégémonie de la cité est située entre 800 et 1000 après J.-C., à la fin de la grande période classique, et l’origine du nom Chichen Itza ne fait pas de doute. C’est une certitude, il s’agit bien d’une référence au puits sacré, le cénote qui jouxte les lieux et qui servit probablement de terrain de sacrifice aux dieux, les ossements relevés sembleraient en témoigner. L’architecture de la cité est un métissage entre ce style puuc, typiquement maya, que l’on observe aussi tout près de là, à Uxmal, autre lieu exceptionnel qui offre une pyramide circulaire, la pyramide du devin, et le style toltèque illustré par des pyramides de plan carré et diverses représentations glorifiant le culte solaire et les batailles majeures. Outre la pyramide du Kukulcán, le temple des guerriers – hérissé d’une forêt de colonnes, au sommet duquel un remarquable Chac Mool, le dieu de la pluie, salue les visiteurs –, et le jeu de pelote constituent les lieux incontournables de cette somptueuse adresse archéologique. Le jeu de pelote conjuguait en fait l’exploit sportif et le sacrifice. Ne pouvant utiliser ni les mains ni les pieds, les acteurs devaient se livrer à de multiples contorsions afin que la balle de caoutchouc ne touche pas le sol et parvienne à traverser l’anneau de pierre destiné à cet effet. La décapitation des vaincus pouvait brutalement conclure certaines compétitions fort prisées par l’aristocratie et le peuple.

La Malinche, maîtresse d’Hernan Cortes

Baptisée Marina, mais les amérindiens prononceront Malinche par déformation, cette très belle et élégante esclave d’origine nahua fut offerte avec un groupe de jeunes filles aux conquistadors par les autochtones mayas de l’actuel Tabasco, sur les bords du golfe du Mexique. Elle joua un rôle déterminant auprès de Cortés dans la conquête espagnole. D’une lignée aisée, la jeune amérindienne d’abord farouche devint sa maîtresse passionnée et apprit tous les rudiments de la langue castillane. Conseillère particulièrement habile, la Malinche facilita les différentes rencontres entre Cortès, les conquistadors et les puissants et fougueux Aztèques qui dominaient alors les régions mayas au 16e siècle. Elle servit souvent d’interprète et déjoua des complots contre les envahisseurs. Cortés et la Malinche furent éperdument amoureux, et en 1522, elle lui offrit un garçon en mettant au monde le petit Martin Cortés, probablement l’un des tous premiers métis des Amériques…

Avec Tikal au Guatemala voisin, Palenque est un site éblouissant où cohabitent temples, jungle et singes hurleurs

Les temples de Palenque sont noyés dans la jungle épaisse

Palenque, dans l’État du Chiapas, est l’un des plus extraordinaires sites mayas en Amérique centrale, l’exemple même de la domination des hommes sur la jungle hostile et dense. L’écrasante végétation luxuriante n’a pas empêché les Mayas de s’y installer et d’édifier une prodigieuse cité, aujourd’hui dégagée sur cinq cents mètres de côté environ alors que l’espace archéologique s’étend sur sept à huit kilomètres. Il faut imaginer Palenque au temps de sa splendeur avec sa forêt de pyramides polychromes revêtues de couleurs chatoyantes, ocre et rouge, au cœur d’une jungle bruissante où règne en maître le singe hurleur dont la colère territoriale déchire les hautes cimes de la canopée. Le choix de Palenque est caractéristique de la culture maya, il se trouve, comme souvent, au sommet d’une colline et au centre d’une forêt inhospitalière. C’est entre 600 et 700 après J.-C. que Palenque connut un essor florissant qui offrit les constructions des principaux édifices que l’histoire et le temps nous ont légués en Mésoamérique.

Pakal, le plus grand roi de Palenque

Les premières explorations du site ont réellement commencé au début du 19e siècle, mais aujourd’hui encore la perception des bâtiments dressés et la vue des temples ensevelis sous des tumulus ou étouffés par la végétation épaisse procurent des émotions comparables à celles que connurent les premiers explorateurs qui évoluaient à coup de serpettes. Les monuments remarquables que l’on peut découvrir sont l’œuvre de Pakal et de ses fils, érigés entre 615 et 711 de notre ère. La principale pyramide de vingt et un mètres de hauteur, identifiée comme le temple des Inscriptions, présente huit corps superposés et un sanctuaire érigé à son sommet. Un escalier plonge dans la pyramide et conduit à la chambre funéraire qui abrite un sarcophage monolithique, celui du prestigieux Pakal, le plus grand roi de Palenque. À une centaine de mètres, le grand palais servit de résidence royale à Pakal et aux souverains de Palenque. C’est un complexe composé de pièces et patios ornés de bas-reliefs et de hiéroglyphes, dominé par une haute tour probablement destinée à l’observation astronomique. Un certain nombre de temples plus modestes sont dégagés de l’emprise de la jungle, comme l’admirable temple du soleil qui se dresse sur un soubassement de quatre étages. Le groupe de la Croix, adossé à la végétation, se compose également de temples gracieux dont on aperçoit encore quelques façades délicieusement sculptées de codex. L’architecture maya de l’époque classique fait de Palenque un lieu à la fois réputé et grandiose de l’archéologie mondiale. Cependant, de nombreux édifices sont toujours ensevelis sous la jungle épaisse, et l’immense cité préhispanique n’a pas fini de livrer d’autres secrets ni de remplir de bonheur les historiens et archéologues passionnés qui poursuivent avec persévérance leurs longs programmes de fouilles.

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LES LACANDONS, DERNIERS HÉRITIERS DE L’ISOLEMENT DANS LA JUNGLE

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Paysanne tzotzile à San Juan Chamula

À l’entrée du site de Palenque, on peut rencontrer parfois et avec un peu de chance les derniers Lacandons, caractéristiques avec leurs longs cheveux noirs, tribu maya encore archaïque et isolée qui vit à proximité dans la forêt, entre San Cristobal de las Casas et les forêts du Guatemala. Les croiser ici, aux portes du site, constitue une chance exceptionnelle. Ils viennent parfois à la rencontre des visiteurs de Palenque pour vendre leur artisanat, arcs et flèches aux embouts de silex ou de pierre, suivant la proie traquée. Ils sont environ aujourd’hui un millier et illustrent les tous derniers indigènes de la forêt tropicale revêtus d’une simple tunique beige, qui vivent, mais pour combien de temps encore, du nomadisme en se nourrissant du produit de la chasse et de la pêche.

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PLUTOT MOURIR POUR FUIR LES CONQUISTADORS

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La violence de la colonisation espagnole n’est plus un secret. Hernan Cortés débarqua à Veracruz avec moins de 1000 hommes, quelques chevaux et guère plus de canons, à l’apogée de la puissance aztèque qui dominait alors toutes les populations autochtones, dont les Mayas. Ces dernières années, au cœur du Chiapas, cet État pittoresque et coloré où l’indianité est présente partout, les combattants du sous-commandant Marcos, en lutte contre le pouvoir central de Mexico, firent parler la poudre… Ils demeurent encore en lutte, un peu plus feutrée cependant que ces dernières années, pour une reconnaissance des droits des indigènes, en particulier les Tzotziles misérables et dépourvus de tout, autour de San Cristobal de las Casas, l’ancienne capitale du Chiapas, ainsi nommée en référence à Bartolomé de Las Casas, franciscain et avocat de l’indianité au 16e siècle. Mais cette région est surtout identifiée pour le remarquable canyon de Sumidero dont les parois vertigineuses atteignent par endroit 1000 mètres. Ici, au pied des falaises, la forêt riche d’une faune insoupçonnée abrite une quantité de primates bruyants, dont le singe-araignée, un clown agile et vif. Plus loin, à peine sortis de la sieste et gueules ouvertes, des crocodiles paresseux profitent au mieux du bienfait des rayons d’un soleil généreux. En raison d’un terrain fortement accidenté, les Espagnols eurent d’énormes difficultés pour soumettre les populations locales du Sumidero, et lorsqu’ils parvinrent à leurs fins, un grand nombre d’indigènes femmes et enfants compris, refusant la servitude des Blancs, se jetèrent dans le vide du haut des parois…

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UNE VIE RUDE DANS UN DÉCOR DE DOUCEUR

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La vie n’est pas facile pour les derniers Mayas qui s’accrochent à leur identité et à leurs valeurs ancestrales. Dans les villages perdus, des fillettes habillées d’une tunique blanche aux fleurs rouges brodées au niveau des épaules proposent au visiteur des fruits exotiques et de l’artisanat primaire. La beauté déroutante des forêts épaisses, des adresses archéologiques prestigieuses, des singes hurleurs qui ricanent avec insolence, des iguanes paresseux immobiles sur des murs brûlés avec rudesse, des sous-bois de bananiers jouxtant chaque hutte, des cactus serpents qui étouffent des troncs esseulés et des gamins espiègles qui commercent avec le voyageur de passage, le « pays maya », c’est tout cela à la fois. La vie quotidienne n’a guère changé dans ces contrées profondes et perdues. Sous un soleil de plomb et une moiteur permanente, les hamacs sont dressés. Alors, seuls les cris des enfants malicieux et chahuteurs déchirent le silence de la sieste.

L’auteur avec une femme maya à San Cristóbal de las Casas

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Grandes Civilisations une série par Philippe Estrade

©Pluton-Magazine/2019/Paris 16eme

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