Très jeune pianiste britannique, Julian Trevelyan séduit son auditoire


Par Jean-louis LORENZO

 

« Déjà capable avec une pareille dextérité de jouer les plus grands ! »

 

C’est l’une de ces journées musicales, comme on les aime tant en Médoc où se succèdent sur plusieurs saisons bien des talents d’un château à l’autre, et c’est bien vrai que la belle musique fait bon ménage au cœur des cépages. D’ailleurs, depuis quelques jours, à Bordeaux, dans la magnifique et originale Cité du Vin dont le succès se confirme au fil des jours, se tient jusqu’en juin 2018 la deuxième grande exposition artistique qui révèle toute la richesse des liens entre la musique et le vin, à travers un parcours sensible, sonore, visuel. Il convoque tour à tour les arts de la peinture, de la musique ou de la scène. Des œuvres musicales et littéraires ont été prêtées pour l’occasion par de grandes institutions françaises et internationales. (Pluton Magazine reviendra prochainement sur cet événement).

 

 

Ce dimanche 18 mars 2018, au Château Branaire-Ducru, à Saint-Julien Beychevelle, Julien Trevelyan était attendu avec impatience, le juvénile pianiste au regard bleu, au sourire généreux, au talent déjà reconnu. La journée a commencé avant la répétition du début d’après-midi, autour d’une table dressée sur le coup de midi dans l’une des dépendances, la lumineuse et coquette salle de l’Orangeraie. Bien sûr, il y avait au centre de la table une  bouteille offerte par le Château et qui avait de quoi faire envie ! eh bien, même « avec modération », le jeune homme n’a pas été tenté, le travail l’appelant avant tout ; seul son père, qui l’accompagne toujours, a consenti à goûter mais avec parcimonie. Sur le coup de quatorze heures, le jeune homme s’est mis au piano, en survêtement, avant de revêtir un peu plus tard sa tenue de scène pour le concert.

 

 

À 16 ans, 2ème Grand Prix du Concours Long-Thibaut-Crespin

C’était en 2015. Prix prestigieux s’il en est ! Partout où passe le jeune homme, il rafle les distinctions, ainsi celle de la meilleure interprétation du concerto ; plus en avant dans l’année, c’est le deuxième prix et le prix Mocsari (Île-de-France) ; le Grand Prix du Concours Festival pour le Répertoire Pianistique Moderne (Paris) ; en 2016, en Allemagne, lors du Kissinger Klavier Olymp, le 2ème prix ; pour ce même festival, l’année suivante, le prix Luitpold qui est décerné au jeune artiste jugé le plus prometteur du festival ; et encore, en 2017, avec le CBSO au Symphony Hall, avec lequel il joue, Julian reçoit pas moins de trois prix et sa performance fait l’objet d’un enregistrement (écouter : dipc.org.uk).

 

 

En 2016 et après ses succès aux concours, il est invité un peu partout, en France bien sûr, mais ailleurs en Europe, Russie, Suisse, Pologne, Allemagne… On le voit à la télévision, sur Youtube et autres réseaux sociaux, il enchaîne les radios, il joue Schumann, Mozart, Beethoven, son répertoire est large, varié, moderne et contemporain aussi, comme avec Bartók, diverses études de Ligeti, des sonates de Prokofiev, Ullmann, Chostakovitch…On retiendra aussi qu’en 2016, il a donné la première mondiale de Snowman Rhapsody, un arrangement pour piano solo.

 

 

Si le piano est son instrument principal, il joue également du violon, Julian a aussi été choriste à St Albans et a continué le chant avec le chœur Abbey Singers. Ses goûts musicaux sont larges, ils vont du Jazz  à l’improvisation, en passant par la musique folk. Mais ce garçon curieux de tout a aussi d’autres passions, comme la géologie qu’il étudie avec l’Open University. Il vient de terminer sa licence en la matière.

 

Habitant aujourd’hui à Paris, où il continue d’étudier, il a en perspective de nombreux programmes de concerts déjà planifiés, y compris dans son pays d’origine, l’Angleterre.

 

Le public de Château Branaire-Ducru, lui fait une ovation

Et… il bat le rappel, bien sûr, après l’impressionnant tour d’horizon que Julian nous a offert, depuis 1539 avec William Byrd (Sellinger’s Round) et six autres compositeurs, Beethoven (Sonate en La majeur, op. 110) ; Chopin (Ballade en Fa mineur, op.52) ; Debussy (L’Isle Joyeuse) ; Ligeti (Der Zauberlehrling – Etudes, Livre II) ; Mozart (Sonate en La mineur, KV 310) ; Schumann (Humoreske, op. 20).

Au Château, d’ailleurs, la relève est assurée, François Xavier, qui fête précisément ce jour-là ses 35 ans, a succédé à son père. C’est avec délectation qu’il suit le jeune pianiste, depuis le premier rang aux côtés de la maîtresse de maison, sa mère, madame Maroteaux – elle a onze petits enfants –des membres de la famille et du directeur du domaine, Jean-Dominique Videau. Ce sont les héritiers d’un joyau dont l’histoire se perd dans le temps et que l’on connaît mieux à partir du XVIIIe siècle. « Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant – me confie François Xavier – nous accueillons des concerts, ici, deux par an, l’un à la fin de l’hiver, en mars, l’autre en juillet, dans le cadre des Estivales du Médoc ; plus jeune, j’habitais déjà à Paris et je n’étais donc pas forcément présent, mais nos parents nous traduisaient ces beaux moments et nous, les enfants, étions ravis. » Comme il a pris la succession, j’ose la comparaison avec ces virtuoses, très jeunes souvent, qui emboîtent aussi le pas à de prestigieux aînés… : « Haha ! oui, on peut voir les choses comme ça, si vous voulez, c’est vrai qu’il y a aussi de l’art dans le vin ! Je crois que la « relève », dans beaucoup de domaines, elle arrive nécessairement à un moment ou à un autre, c’est le cas pour notre activité, un secteur où il y a beaucoup de choses à faire, où on est loin d’avoir fait le tour et où il faut essayer de se renouveler, dans l’excellence,  c’est comme pour la musique, n’est-ce-pas ?  Et moi, bien sûr, je suis heureux d’avoir pris la suite de mon père. Comme pour la musique, il faut être digne de l’héritage ».

Alors bien sûr, au terme de la prestation de Julian Trevelyan, dans  le cadre des activités musicales de Musique au Cœur du Médoc, je sollicite François Xavier Maroteaux pour ses impressions : « Très sincèrement, il est vraiment très impressionnant, et se dire qu’il a à peine un peu plus de 18 ans et est déjà capable avec une pareille dextérité de jouer les plus grands ! Quand on est en face de lui, se rendre compte qu’il a déjà un répertoire est énorme, c’est incroyable, qu’il peut faire des choses aussi diversifiées, oui c’est un futur grand. Et surtout on voit qu’il prend beaucoup de plaisir et ça, c’est sans doute pour lui le plus important ».

 

 

Prouesse : « Sur un seul récital, Julian balaie toutes les époques musicales ! »

 

Il s’appelle Stéphane Delavoye, c’est un œil et une oreille surtout, avertis. La musique, au-delà de son métier d’ingénieur, de sa passion aussi pour le pilotage d’avions de tourisme, c’est bien plus qu’une seconde vie, sa vie même, au point qu’il n’a de trêve de courir – ou voler ! – d’un concert à un autre et s’il est venu à Château Branaire-Ducru, c’était bien sûr d’abord pour son plaisir mais surtout pour mesurer les progrès accomplis par Julian, qu’il a rencontré pour la première fois à Lille, en juin 2016, dans un concerto de Mozart, au festival de piano qui mêle des artistes confirmés et de jeunes talents ; il l’a vu jouer en orchestre.

Cette fois, à Saint-Julien Beychevelle, il le découvre donc en récital solo. Lui-même musicien, Stéphane n’est pas ce que le métier appelle un « agent de tournée », il s’en défend. Sa démarche est généreuse, passionnée, voilà tout, elle consiste à aider certains jeunes débutants à prendre leur envol, et beaucoup d’entre eux lui reconnaissent cette capacité à donner le coup de pouce qui fait défaut parfois, car « souvent, dit-il, il ne manque pas grand-chose pour les mettre en lumière ». Et bien sûr, se tissent aussi des liens amicaux, comme ce fut le cas, par exemple, avec le jeune pianiste Louis Schwizgebel, auquel d’ailleurs Pluton Magazine a consacré un article.

 

L’ENTRETIEN.

 

JLL : Vous privilégiez le terrain de proximité, dites-vous, car « au pays », il y a des talents à explorer.

SD : Ça, c’est ce qu’on arrive à faire en étant ici, c’est-à-dire dans les festivals régionaux, en incitant les programmateurs à s’intéresser à tel ou tel jeune, ensuite  j’accompagne ce dernier pendant quelques mois, même plus, le temps de lui faire un circuit, qu’il trouve soit un agent, soit un début de notoriété.

JLL : Mais comment un jeune qui débute arrive-t-il à trouver son positionnement entre Liszt, Schubert, Mozart, Beethoven… 

SD : Je pense que c’est le résultat d’une expérimentation qui en fait se déroule sur plusieurs années. Le meilleur moyen de forger son propre caractère sur chacun des compositeurs, pour trouver une forme d’inspiration – puisqu’il y a tout de même un grand nombre de pianistes qui ont déjà joué ces œuvres au fil des années et qui ont conquis de nombreux publics, c’est toujours intéressant d’avoir cette sorte de référence – c’est ensuite de travailler soi-même, avec sa personnalité, sa propre vision de l’œuvre. Ce qui est logique aujourd’hui, ce que l’on recherche lorsque l’on va au concert, c’est de voir comment une œuvre qui a déjà été entendue, qui est connue, qui a fait l’objet d’enregistrements, parfois plusieurs centaines de CD, est traduite. On ne va pas au concert pour entendre la même chose, on y va dans un esprit de découverte, et quand un jeune pianiste justement apporte quelque chose de nouveau, lié en fait à sa personnalité, qu’il a réussi à insuffler dans une œuvre très connue, on est alors heureux d’être venu au concert.  On a des exemples.

JLL : Bon alors, et Julian ?

SD : Ah ! sans nul doute, c’est un jeune qui a énormément de capacités techniques, c’est évident ; aujourd’hui, il a eu « le culot » de mettre à son programme une palette de musiques composées entre 1539 et 2006 ! C’est-à-dire que sur un seul récital, il balaie toutes les époques musicales… Et c’est d’autant plus intéressant parce que l’on peut, en plus, dénicher celle dans laquelle il est le plus à l’aise.

JLL : Ça veut dire aussi que c’est quelqu’un  qui est déjà très ouvert d’esprit.

SD : Ah oui ! on en a la démonstration évidente,  il essaie beaucoup de choses, il est à la fois choriste, altiste, violoniste, il se cultive beaucoup par la lecture, son esprit curieux l’amène à découvrir bien des formes musicales, à les proposer au public, ce qui est bien parce que ça change de la monotonie qu’on rencontre un peu parfois.

JLL : Et donc on peut voir ainsi, déjà, ce qui lui va mieux ?

SD : Tout à fait,  un peu comme si l’on devait comparer les choses au plan vestimentaire, en haute couture où certains habits sont mieux portés par une personne plutôt que par une autre. C’est pareil en musique. Et pour le piano, c’est un peu la même chose, il y a des pianistes auxquels certaines œuvres, certains compositeurs, vont mieux qu’à d’autres.

JLL : Alors, au point où nous en sommes, qu’est-ce qui va le mieux, selon vous, votre flair, votre oreille avertie, à ce jeune prodige ?

SD : Vous conviendrez que ce n’est pas forcément évident de se faire une idée définitive sur une seule écoute, parce que j’ai senti que, tout au long du récital, il était de plus en plus à l’aise, de plus en plus libéré. Moi, j’ai trouvé qu’il a été beaucoup plus beau dans son jeu pianistique en deuxième partie ; parce que c’est normal aussi, il y a toujours un stress de démarrage, un cadre, un public à apprivoiser, comme le piano en place que l’on a juste découvert en répétition… et puis cette sonate de Beethoven opus 110, pour débuter, c’était quand même un gros plat de résistance, c’est pas très facile de se donner entièrement comme ça, dès le début. Mais oui, en deuxième partie, l’engagement a été beaucoup plus notable sur le Schumann notamment, et la sonate de Mozart aussi était très belle ; Julian est un pianiste assez éclectique qui a beaucoup de finesse dans les pièces qu’il aborde et je pense qu’avec la maturité, il pourra s’engager davantage. C’est plus que prometteur !

JLL : Et j’ai justement envie de vous demander comment il se situe par rapport à tous ces autres jeunes virtuoses que vous suivez ? 

SD : Parmi ceux que je connais, c’est le plus jeune, il a quand même eu son prix à 16 ans, il a donc démarré récemment, cela dit, vous conviendrez qu’il est difficile de répondre à une question comme celle-ci, on a parfois une jeunesse qui affiche une maturité en termes d’interprétation mais qui ne correspond pas directement à l’âge du pianiste, en tout cas, Julian est un pianiste à suivre parce qu’il a de très fortes capacités, avec une très grosse curiosité d’exploration en musique, je l’ai déjà dit, je crois, il est capable d’essayer maints domaines différents et nul doute qu’il trouvera la voie qui l’amènera à devenir un très grand pianiste. Il est déjà très impressionnant.

 

 

Jean-louis LORENZO

Secrétaire de rédaction: Colette FOURNIER

Crédit Photos : Stéphane DELAVOYE

Pluton-Magazine/2018

Musique au Coeur du Médoc /2018

Site Julian Trevelyan.

 

 

 

 

 

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