Jeunes chanteurs lyriques à Bordeaux : un public d’opéra aux anges.

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Par Jean-louis Lorenzo

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38 candidats éblouissants venus du monde entier

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En ce début du mois de novembre 2018, ceux qui arrivent à Bordeaux via les airs ou le train ne cachent pas leur joie, leur crainte aussi lorsque l’on va se mesurer à des talents pour la plupart confirmés et surtout affronter un jury. Leurs candidatures affluant de partout sur la planète, ils ont été une centaine à avoir répondu à l’Opéra National de Bordeaux et Musique au Cœur du Médoc et donc à espérer décrocher la sélection du « Concours Bordeaux Médoc Lyrique ». Après un premier écrémage sur dossier et le visionnage de vidéos, qui devait nécessairement accompagner celui-ci, le cercle s’est restreint à 38 interprètes venus en Gironde, de 17 nations différentes.

Chacun a dû préparer cinq airs d’opéra (de son choix), dont deux obligatoirement en français ; après l’audition éliminatoire, les heureux sélectionnés ont le plaisir de traverser le vignoble médocain en bus, au petit matin, cap sur Margaux et le Château Marojallia, pour une masterclass, une chance supplémentaire pour profiter des conseils du monde de l’opéra. « Waouh ! » entend-on de l’un ou l’autre en approchant le seuil de la somptueuse demeure ; dépaysement garanti, car en effet, tout en ce lieu rappelle les innombrables échanges dont le bordelais s’est nourri au long des siècles… du hall à la grecque aux chambres romaine, persane, vénitienne, chinoise, japonaise et autre salon anglais, ici on a recréé un tour du monde des fastes occidentaux et orientaux. C’est dans ce cadre de rêve qu’on s’est mis au travail pour l’ultime ajustement vers la perfection souhaitée.

« J’ai entendu mon premier opéra à seize ans, je me suis dit : je chanterai… »

Un jury d’exception composé d’une dizaine de personnalités du monde lyrique, et les opéras les plus cotés (Bolchoï, Zürich, Paris, Toulouse…) attendaient ces jeunes artistes émergents, tel André Courville, basse, 32 ans, provenant des États-Unis, qui se retrouve à Margaux parmi les 11 finalistes, c’est une première pour lui dans la région et un coup de cœur en découvrant le Grand Théâtre : « Ce théâtre oui, ce décor, l’acoustique, c’est incroyable ! » André Courville qui parle français aussi – il vit en Louisiane – a déjà à son palmarès plusieurs concours remportés au États-Unis : « Ici, en France, c’est mon premier, je veux m’ouvrir sur l’Europe, je suis trop content d’être là aujourd’hui pour ce casting avec ce jury de gens si compétents et puis avec monsieur Minkowski pour la masterclass, que de bons conseils ! Quand on prépare un air, une pièce, avec le coach, le professeur, on examine beaucoup d’éléments, la musique, la langue, la diction, etc., mais c’est rare de travailler avec un chef d’orchestre, c’est une chance et d’autant que lui aussi bien sûr entend les candidats pour l’audition. » Je lui demande quelle est la cote d’amour du chant lyrique dans son pays : « Ah ça n’est pas comme en Europe ! parce qu’il ne fait pas partie de notre culture ; chez vous, c’est plus ancré, mais quand même nous avons maintenant des jeunes gens qui aiment l’opéra, qui se mettent au chant de plus en plus ; moi, à huit ans, j’étais déjà organiste, je jouais à l’église, j’étais chef de chœur, j’ai entendu mon premier opéra à l’âge de seize ans et c’est dès ce moment-là que je me suis dit : tu dois chanter, tu chanteras ! » Alors les deux airs d’opéra choisis par le jury sur les cinq qu’il propose lui porteront-ils chance ? : « Hear Me, O Lord » (Susannah) et pour le français, l’air de Méphisto, de Faust « Vous qui faites l’endormie », qu’il a d’ailleurs déjà chanté à Philadelphie.

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Quatre prix à décerner, un casse-tête devant tant de talents prometteurs.

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Marc Minkoswki s’est déclaré émerveillé par le niveau des candidats : « Le choix est quasiment impossible, que de talents ! Que de personnalités vocales et scéniques ! » Le directeur général de l’Opéra de Bordeaux souligne bien la difficulté dans l’ultime sélection d’un jury pourtant aguerri à ce genre d’exercice de haute voltige. C’est serré, tellement serré et pourtant il faut bien un premier de cordée ! Et celui-là, pour le Premier Prix Masculin, sera le jeune ténor chinois parisien Yu Shao, généreusement ovationné. Yu Shao a travaillé quatre années au Conservatoire de Shangai, avec au bout sa licence de musique en 2008, année où il choisit de se rendre en France pour continuer ses études. Puis, au terme de deux ans, passés dès 2012 à la Chapelle musicale Reine Elisabeth en Belgique, c’est alors pour lui l’Académie de l’Opéra National de Paris avec de nombreuses interprétations et bien d’autres lieux célèbres par la suite. Il a déjà chanté à l’Opéra de Bordeaux.

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De G à D, M.A.Bouchard- Lesieur , Yu Shao , J.C. Bouton et André Courvil

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Quant aux spectateurs, ils font un choix quasi unanime, votant sans hésitation, pour le Prix du Public, pour la jolie soprano en robe rouge venue de Nouvelle-Zélande, Amina Edris, née en Égypte. D’ailleurs, le jury a vu, ou plutôt entendu comme ce public bordelais, puisqu’il décerne aussi à Amina le Premier Prix Féminin (ex-æquo avec la française Marie-Andrée Bouchard Lesieur, mezzo-soprano qui remporte également le Prix Grands Vins de Margaux Annette Ginestet.) Je retrouve la jeune femme qui a fait ses débuts à l’Opéra de San Francisco, dans l’un des salons de l’Opéra : « J’avais dix ans quand mes parents ont émigré en Nouvelle-Zélande où j’ai donc grandi, j’ai poursuivi mes études à Cardiff, en Angleterre, et ensuite à San Francisco ; depuis, je chante beaucoup, je pars demain d’ailleurs pour Washington où je chante Sapho, de Gounod, c’est un opéra pas très connu, mais je suis très motivée et contente de le faire, mais je reviens d’ailleurs cette saison à Bordeaux où je vais débuter ma saison européenne, avec une représentation de Manon, j’ai hâte ! » Amina Edris, qui a déjà de belles récompenses à son actif, rejoindra ensuite le Washington Concert Opéra, puis ce seront ses débuts au Grand Théâtre de Genève avant un retour à l’Opéra de San Francisco.

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2 finalistes ex-aequo A. Edris et B-Lesieur

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En tout cas, un choix difficile à Bordeaux, cela s’est joué de si peu entre les uns et les autres que le jury décide même sur le pouce de récompenser la jeune mezzo-soprano venue de Grande-Bretagne, Stéphanie Wake-Ewards, en l’invitant à se produire sur la scène du Grand Théâtre, à l’occasion d’un Midi Musical programmé prochainement par l’Opéra. Sur la scène de la Finale, Yves Di-Tullio, le président de Musique au Cœur du Médoc, se réjouit de cette belle aventure humaine proposée à ces jeunes qui se sont trouvés liés durant ces quatre jours intenses de concours, remerciant chaleureusement les bénévoles de l’association aux côtés de l’ONBA (l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine) qui contribuent à faire de ce Concours un tremplin vers de prometteuses carrières.

Quant à notre jeune américain de Louisiane, André Courville, il est passé aussi si près ! mais il n’est pas déçu pour autant, car l’aventure valait la peine, dit-il. «  Et puis pour moi, oui, c’était une première, j’ai quand même mis un pied en Europe, je reviendrai, ça c’est sûr ! »

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André Courville, (USA Louisiane)

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Rédacteur Jean-louis Lorenzo (Bordeaux Aquitaine)

Secrétaire de rédaction Colette Fournier (Lyon)

Pluton-Magazine/2018/ Paris 16eme

Crédit photos JLL 

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