Par Cocks Georges
Comme pour la voiture électrique, certains l’aiment, d’autres non. Sauf que cela ne s’arrête pas seulement à une question de goût. Les interrogations et les impacts au sortir du tube de l’entonnoir sont un vrai tourbillon et une menace pour la filière musicale dans son ensemble.
L’IA a toujours été considérée comme une menace pour les emplois. Or, il est surprenant de trouver des professionnels qui défendent certaines positions à se demander s’ils ne sont pas carrément sous l’arbre qu’ils sont sur le point d’abattre. Une dernière vision assise depuis la branche aurait peut-être pu stopper la coupe et prendre une décision plus intelligente.
Avec la musique générative, tout le monde peut devenir un artiste en deux clics. Il suffit d’avoir un ordinateur et une connexion Internet et la magie s’opère bien, voire très bien. En effet, nous n’allons pas le nier, les propositions à partir d’un rien sont tout simplement époustouflantes ! Le texte, les arrangements et le son à la sortie sont une dinguerie. Un DJ reconnaît que cela peut être tentant, mais il refuse de promouvoir ce genre de contenu dans sa piste de danse, même s’il a quelques morceaux pour repousser les limites de son système de sonorisation. (DJ-Shone)
Il y voit la lente agonie structurelle de la filière depuis l’invisible jusqu’au visible. Aujourd’hui faire un morceau demande d’avoir des musiciens, des ingénieurs, des paroliers… Tout ce petit monde est sur le point de disparaître sans laisser une trace de leur existence comme s’il n’avait jamais été indispensable. Avec quelles conséquences ? Ce sont des artistes qui ne seront plus sollicités ni rémunérés, des studios d’enregistrement déserts, un réseau de vente d’instruments de musique en déclin… À bien y réfléchir, à quoi cela servirait-il à prendre des cours ou inscrire son enfant dans une classe de musique si c’est pour en faire une profession ? Aucune qualification n’est plus requise pour composer une chanson.
Qui sont ces nouveaux artistes dont l’image elle-même est souvent artificielle ? Devrait-on assister à un nouveau genre de concerts et d’interprètes ? La question est légitime, car ce ne sont pas des professionnels à proprement parler, mais des malins qui ont su exploiter sous le nez des génies leur propre technologie. À force de la vendre fièrement, ils ont oublié de verrouiller les fenêtres. Puisqu’ils n’ont aucun talent de chanteur et encore pire, aucune présentation physique pour la scène, leurs chansons pourraient faire l’objet d’interprétations par de nouvelles voix qui, jusqu’alors, peinaient à se faire une place. On se retrouverait alors dans une nouvelle ère légalisée où Rob Pilatus et Fab Morvan (Milli Vanilli) aimeraient bien s’y retrouver. Des interprètes qui viendraient prêter leur voix à qui le veulent selon leur style, une scène qui donnerait de vrais concerts avec des musiciens comme si on assistait à un concert de Goldman ? Sauf que oui, ce serait un vrai concert sans l’auteur réel, mais cela ne serait qu’un détail. Les gens vont s’attacher à ces nouveaux visages et ces nouvelles voix, même si elles viennent chatouiller les professionnels du milieu. Nous sommes peut-être pas loin de ce nouveau schéma.
Selon une publication de la Sacem (Sacem et l’IA, mars 2025), les artistes indépendants ont tout intérêt à prendre la chose au sérieux. L’article cite :
» Près de 60 000 titres générés par IA sont diffusés chaque jour sur les plateformes de streaming — soit 39% de toute la musique mise en ligne quotidiennement, contre seulement 10% un an plus tôt. Selon une étude CISAC/PMP Strategy – une explosion pourrait menacer jusqu’à 25 % des revenus des créateurs musicaux d’ici 2028, soit une perte potentielle estimée à 4 milliards d’euros pour l’industrie.
Autre signal préoccupant : selon les données de Deezer, jusqu’à 85% des écoutes de musiques générées par IA étaient frauduleuses en 2025 — des comptes créés artificiellement pour gonfler les écoutes de créations IA et fausser les algorithmes de recommandation. Deezer retire désormais ces écoutes du système de rémunération et propose sa technologie de détection à l’ensemble de l’industrie.
Une étude Ipsos commandée par Deezer en 2025 confirme l’ampleur du problème de discernement : sur 9000 personnes interrogées dans 8 pays, 97% n’ont pas su distinguer un titre généré par IA d’une création humaine lors d’un test à l’aveugle. Depuis juin 2025, Deezer étiquette les contenus IA avec un outil de détection annoncé à 100% de précision sur les modèles les plus utilisés, comme Suno et Udio.
Malheureusement, l’IA est victime de sa propre force et sa capacité à générer des contenus faux. Partout sur les réseaux sociaux, on voit chaque jour des photos et des vidéos mensongères qui trompent facilement les gens. La grande plateforme de diffusion et de téléchargement qu’est Youtube présente des nouveautés, des featuring entre grandes pointures, mais tout cela est bien faux. Sauf que nous oublions trop facilement que ce qui est artificiel n’est pas vrai. Alors pourquoi avons-nous de la difficulté à accepter ce genre de pratique que nous avons nous-mêmes propagé ?
Aujourd’hui, seuls les contenus créés par une personne physique sont protégés par le droit d’auteur. Un outil d’intelligence artificielle ne peut pas être reconnu, et donc déclaré, comme auteur ou coauteur d’une œuvre de l’esprit. Par conséquent, des contenus, par exemple une musique, des paroles de chanson ou encore des textes de doublage, entièrement générés par un outil d’intelligence artificielle, sans aucun apport créatif d’une personne physique, ne peuvent être déclarés au répertoire de la Sacem. (Sacem)
L’incohérence réside dans le fait que seule une minorité voulait et veut en retirer une manne conséquente et laisser quelques miettes pour faire taire la grogne. La mise en ligne de ces musiques génératives génère des capitaux à son créateur. La perte est colossale pour le reste du secteur musical.
Il reste un questionnement crucial concertant notre objectif dans l’intérêt collectif des peuples de la terre et la création de nos technologies. Le profit a toujours fait naître des conflits, car il n’est pas équitable. Notre processus économique est un jeu du hasard, d’usure avec le temps où nous essuyons constamment les plâtres. Ceux qui nous imposent cela sont à l’abri et ce petit dieu que nous mettons sur un piédestal incontrôlé finira par devenir un maître et un démon sans pitié qui mettra fin à nos désirs insatiables de grandeurs.
Cocks Georges
© Pluton Magazine 2026
Plus d’information sur les droits d’auteurs et la musique générative, La Sacem et l’IA