Par Alex FABBRI
Il y a des pays que l’on visite. Et puis il y a ceux dont on ne sait plus très bien s’ils sont des lieux, des souvenirs ou des morceaux de soi. Le Japon est quelque part dans cette seconde catégorie.
Je ne suis pas japonais. Pas vraiment. Je ne peux pas le dire sans ajouter aussitôt une petite phrase derrière, comme si je devais m’excuser de l’affirmation. Pourtant, lorsque je retourne au Japon, il m’arrive quelque chose d’assez étrange : je n’ai pas tout à fait la sensation d’arriver. J’ai plutôt celle de revenir.
Revenir dans un endroit où, paradoxalement, je n’ai jamais réellement vécu comme un Japonais. Mes racines sont anciennes, éloignées. Elles remontent jusqu’à la famille Nakagusuku, à Okinawa. Puis l’histoire familiale a fait ce qu’elle fait souvent : elle a déplacé les lignes, changé les noms, recomposé les appartenances. C’est un peu comme une transformation discrète, laissant parfois des indices, mais souvent presque imperceptible.
Alors je suis devenu ce drôle de visiteur. Assez étranger pour être fasciné. Assez proche pour remarquer ce qui a changé. Et suffisamment attaché pour que certaines disparitions me fassent quelque chose.
Le Japon de mes souvenirs n’était pas nécessairement le Japon spectaculaire. Ce n’était pas seulement Tokyo illuminée, Shibuya, les temples, les néons ou les foules qui avancent avec cette précision presque chorégraphiée que les étrangers adorent raconter.

Mon Japon avait une odeur. C’est probablement ce qui reste le plus longtemps.
Il avait celle du riz encore chaud, moelleux, presque doux avant même qu’on le mange. Celle du saumon un peu gras, du dashi généreux qui réchauffe jusqu’au fond de l’estomac, et cette petite pointe de yuzu qui arrive quelque part après, presque insolente. Il avait aussi cette odeur indéfinissable que je serais incapable de décrire correctement, mais que je reconnaîtrais immédiatement.
L’odeur du Japon. C’est idiot, peut-être. Mais il y a des pays que l’on reconnaît avec les yeux. Le Japon, moi, je le reconnais avec le nez.Et parfois avec le ventre.
J’ai longtemps regardé Tokyo comme on regarde quelqu’un dont on est amoureux sans savoir exactement pourquoi. Depuis un appartement, il m’est arrivé de regarder la ville se réveiller par les matins froids. Pas le Tokyo des cartes postales. Le vrai. Celui qui commence avant qu’on ait envie de commencer sa journée.
Une lumière pâle entre les immeubles. Des gens déjà dehors. Des trains quelque part. Des rideaux métalliques qui montent. Des vélos. Une supérette qui ne semble jamais avoir fermé. Et ce sentiment étrange que la ville existe parfaitement bien en notre absence. Tokyo n’a jamais eu besoin de moi. C’est peut-être précisément pour cela que je l’aime. Elle ne cherche pas à me séduire. Elle continue. Et puis, un jour, on retourne quelque part. Et l’on découvre que les lieux n’ont pas attendu notre nostalgie.
Tokyo a changé. Évidemment qu’elle a changé. Le monde aussi.
Il y a désormais partout des écrans, des traductions, des recommandations, des itinéraires préparés. On peut traverser Tokyo sans parler japonais, commander sans savoir lire, trouver un restaurant sans même connaître son quartier.
Le Japon est devenu incroyablement facile à visiter. Parfois, j’ai presque envie de lui dire : mais qu’est-ce que tu as fait ? Puis je me rappelle que ce n’est pas le Japon qui a changé uniquement. C’est aussi moi.
Je crois que ce qui me trouble le plus, ce n’est pas de voir disparaître certaines choses. C’est de voir apparaître un Japon qui sait qu’on le regarde. Pendant longtemps, le Japon semblait avoir quelque chose d’involontaire. Il était simplement lui-même. Un petit restaurant n’avait pas besoin d’être photogénique. Une rue n’avait pas besoin d’être « authentique ». Un café n’avait pas besoin d’avoir une identité visuelle. Aujourd’hui, certaines choses semblent avoir été pensées pour être vues. Photographiées. Partagées. Aimées par quelqu’un qui viendra de très loin.
Et pourtant, il suffit parfois de tourner au mauvais endroit. Deux rues. Une ruelle. Une gare secondaire. Un petit commerce. Et tout revient.
Le Japon n’a pas disparu. Il s’est caché. Ou peut-être est-ce moi qui ai appris à le chercher autrement. C’est là que ma relation au Japon devient compliquée. Parce que je ne veux surtout pas être celui qui dit :
Avant, c’était mieux.
Cette phrase est presque toujours fausse. Avant, c’était avant. Et moi aussi.
Le Japon de mes souvenirs était peut-être plus beau simplement parce que j’étais plus jeune, parce que je ne savais pas encore que certains détails allaient me manquer.
À l’époque, je ne regardais pas une enseigne comme un morceau d’histoire. Je regardais une enseigne. Je ne pensais pas : Il faudra que je m’en souvienne.
Je vivais. C’est seulement après que les choses deviennent des souvenirs. Ma langue aussi a changé. Ou plutôt, ma manière de l’entendre.
Le japonais m’a toujours fasciné pour cette raison étrange : plus on croit le comprendre, plus il devient compliqué. Un mot peut être parfaitement traduit et pourtant perdre quelque chose au passage. Un sumimasen peut être une excuse, un remerciement, une manière d’interpeller quelqu’un, parfois presque une reconnaissance de sa présence.
Un daijōbu peut vouloir dire que tout va bien. Ou que tout ne va pas si bien, mais qu’il vaut mieux ne pas en parler. Et puis il y a ces mots qui semblent contenir une petite pièce entière du Japon.
L’espace entre deux choses. Le silence. L’intervalle. Ce qui n’est pas dit. Ou 空気を読む. lire l’air. Comprendre ce qui se passe sans qu’on ait besoin de vous l’expliquer. J’aime cette expression. Peut-être parce qu’elle dit quelque chose de mon propre rapport au pays. Je n’ai jamais eu l’impression de tout comprendre. Mais j’ai appris à regarder.
Mes racines d’Okinawa me reviennent parfois de manière inattendue. Pas comme une révélation. Plutôt comme un bruit de fond. L’Uchinā, l’Uchinānchu, quelques mots d’uchināguchi ou d’okinawa-ben qui portent avec eux une histoire plus ancienne que la mienne. Mensōre. Bienvenue. Nifē dēbiru. Merci beaucoup. Ichariba chōdē.
Une fois que nous nous sommes rencontrés, nous sommes comme frères et sœurs. Je trouve cette dernière expression magnifique. Peut-être parce qu’elle raconte une manière d’appartenir qui n’est pas forcément celle du sang.
Une appartenance qui commence avec la rencontre. Et cela me ressemble assez. Je suis peut-être davantage lié au Japon par tout ce que j’y ai rencontré que par ce que je pourrais revendiquer comme étant à moi. C’est peut-être pour cela que je ne cherche plus vraiment le Japon que j’ai connu.
Je cherche celui qui subsiste. Celui qui apparaît entre deux immeubles.
Dans le goût d’un bouillon. Dans le silence d’un wagon. Dans la manière dont quelqu’un vous tend quelque chose à deux mains. Dans une petite rue où personne ne semble avoir prévu que vous passeriez. Dans Tokyo au petit matin, quand les touristes dorment encore et que la ville, pendant quelques minutes, redevient simplement une ville. Je crois que c’est là que je retrouve le Japon. Pas celui que l’on vend. Pas celui que l’on photographie. Pas même celui dont je me souviens exactement. Un autre. Plus discret. Plus imparfait. Et finalement plus réel.
J’ai longtemps cru que voyager consistait à accumuler des endroits. Puis j’ai compris que c’était probablement l’inverse. On accumule des absences. Des odeurs qui reviennent sans prévenir. Des goûts qu’on essaie de reproduire ailleurs et qui ne fonctionnent jamais tout à fait. Des rues dont on ne se rappelle plus le nom, mais dont on reconnaîtrait immédiatement la pente. Des voix. Des saisons. Une lumière particulière sur des immeubles que l’on ne saurait même plus retrouver.
Le Japon est devenu cela pour moi. Une collection de petites choses que personne d’autre ne pourrait reconnaître comme importantes. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elles le sont.
Alors, suis-je chez moi au Japon ? Je ne sais pas. Peut-être que la question est mal posée. Je ne suis pas sûr qu’un endroit ait besoin de nous appartenir pour devenir une partie de nous. Je ne suis pas japonais. Je ne prétendrai jamais l’être. Mais il existe au Japon des choses qui me reconnaissent presque. Une manière de manger. Une manière de me taire. Une manière de regarder. Une manière de chercher la beauté dans quelque chose qui n’a aucune raison d’être beau. Et lorsque je repars, il y a toujours ce moment étrange où je me demande pourquoi je suis triste.
Je n’ai pourtant rien perdu. Le Japon est toujours là. Tokyo continuera de se réveiller demain matin. Les trains partiront à l’heure. Le riz sera chaud. Le dashi fumera. Quelqu’un, quelque part, ajoutera probablement une pointe de yuzu à quelque chose. Et moi, à des milliers de kilomètres, je reconnaîtrai peut-être l’odeur.
C’est peut-être ça, finalement, avoir un pays dans un coin de soi. Ne pas forcément pouvoir dire qu’il est à nous. Mais savoir, avec une certitude presque physique, qu’une partie de nous est restée là-bas. Et qu’elle nous attend. Pas vraiment. Mais suffisamment.
Par Alex FABBRI Rédacteur Pluton-Mag Japan 2026

