Par Philippe ESTRADE
Tout le monde s’en réclame aujourd’hui à de rares exceptions politiciennes, mais la Cinquième République a bel et bien impulsé l’ordre, l’autorité, le prestige international et le développement économique du pays depuis 1959. Voulue par le général de Gaulle de retour aux affaires après l’affaiblissement politique de la Quatrième République et les crises coloniales, cette nouvelle constitution rédigée sous l’autorité de Michel Debré a rénové l’autorité du pouvoir et les règles législatives. Ce fut la réponse parfaitement adaptée au chaos institutionnel et au marasme politique permanent marqué par l’impuissance des gouvernements enlisés dans des crises de régime de la Quatrième République.
LA LONGUE TRAVERSÉE DU DÉSERT
Avant de revenir aux affaires en 1958, Charles de Gaulle avait présidé le gouvernement provisoire entre 1944 et 1946. Lassé par les querelles politiciennes et le manque d’ambition, il s’était alors résigné à se retirer avec la volonté d’être un jour utile et de revenir plus fort. Il était convaincu d’avoir un dessein pour le pays.
A Colombey-les-Deux-Églises pour écrire et réfléchir
La création du Rassemblement du peuple français en 1947 visait un objectif précis : s’opposer au régime des partis qui minait la Quatrième République et paralyser l’action publique, en réfléchissant à l’élaboration d’une nouvelle constitution, forte et garante de la stabilité des institutions. Notables et résistants vont spontanément rallier de Gaulle et le RPF comme ils le firent lors des heures sombres sous l’Occupation. Au départ, les Français n’ont pas vraiment adhéré. Dans le milieu des années 1950, de Gaulle, retiré dans sa demeure de Colombey et qualifiant cette période de « traversée du désert », commence à rédiger ses Mémoires de guerre. Ceux-ci connaîtront un immense succès et alimenteront toujours l’espoir d’un retour aux affaires et d’une nouvelle constitution, alors que le pays sombrait dans les ambitions des uns et des autres et les querelles partisanes. C’est dans ces conditions que le désordre politique et l’impuissance ont pris racine.
La Quatrième République face à une crise régime
Déclenchée le 1er novembre 1954, l’insurrection en Algérie affecta sévèrement l’autorité de l’état déjà affaiblie. Une situation qui conduira à la guerre d’Algérie. De Gaulle suit tout de même les évènements intérieurs et l’actualité coloniale agitée. Officiellement retiré des affaires, le général reçoit beaucoup de visites et écoute les uns et les autres grâce notamment à ses canaux d’informations animés par les gaullistes historiques, tout issus des réseaux de renseignements qui remontaient à la guerre et à Londres. On commence alors à souhaiter de tous les côtés de l’échiquier politique le potentiel retour du général, fort de son autorité historique, pour sortir le pays de l’impasse et de l’abîme. Heureux d’être utile et même indispensable au pays, le général n’a plus qu’à attendre son heure.
Face aux évènements d’Algérie, l’appel à de Gaulle
Dans un contexte insurrectionnel directement lié aux évènements d’Algérie, René Coty, président de la République, se résolut à faire appel au général en lui confiant le 1er juin 1958 la présidence du Conseil des ministres et le poste de ministre de la Défense. C’est dans le cadre de cette fonction de président du Conseil que de Gaulle fit approuver par référendum une nouvelle constitution, celle de la Cinquième République à plus de 80 % de votants, qui entra officiellement en vigueur le 5 octobre 1958. C’est le 8 janvier 1959 que le général devint président de la République, élu par un collège de grands électeurs, à l’issue du succès des gaullistes aux élections législatives de novembre 1958. Charles de Gaulle prit officiellement ses fonctions de président de la Cinquième République le 8 janvier 1959 en remplacement de René Coty, dernier président de la Quatrième République.
LA CINQUIÈME RÉPUBLIQUE POUR REDRESSER LA FRANCE
La Cinquième République a donné au président de Gaulle de réels pouvoirs sur le plan intérieur, notamment la capacité de changer de premier ministre ou de dissoudre l’Assemblée nationale, l’élection du président de la République au suffrage universel et, dans le cadre international, souveraineté de la France et indépendance ont constitué la clef de voûte de l’action du chef de l’état. Cette constitution combattue par la Gauche au départ a pourtant permis d’installer une stabilité politique incontestable qui a ainsi permis de libérer les énergies et d’impulser les réformes économiques et l’ambitieuse nouvelle industrialisation du pays, caractéristique des années 60. Aujourd’hui, tout le monde se réclame plus ou moins du Gaullisme et de la Cinquième République et du sens de la grandeur républicaine voulue par de Gaulle.
La légalité de la nouvelle constitution remise en cause
C’est donc le putsch d’Alger conduit par des militaires et des civils qui va constituer l’élément déclencheur de la crise de 1958 et le retour du général à l’appel du président René Coty. Les putschistes et les barons du gaullisme en Algérie sont alors convaincus que de Gaulle gardera l’Algérie dans le giron français et y rétablira l’ordre. Dès le retour au pouvoir du général, la constitution est approuvée et mise en place sans perdre de temps. De Gaulle en devient immédiatement le premier président. D’ailleurs certains observateurs et juristes, certes souvent orientés, ont cependant qualifié cette nouvelle Cinquième République de « coup d’état » car la Quatrième République ne prévoyait pas la modification de la constitution par la voie du référendum, puisque de Gaulle avait fait appel au peuple comme il le fera d’ailleurs souvent durant ses deux mandats. L’avenir a cependant démontré que cette nouvelle république apportait autorité, clairvoyance, démocratie et stabilité des institutions.
Michel Debré aux commandes de la nouvelle constitution
Futur Premier Ministre, c’est Michel Debré qui va prendre la direction des travaux sur la future constitution. La loi constitutionnelle du 3 juin 1958 autorise le gouvernement de Gaulle à travailler sous l’égide de Michel Debré sur la nouvelle constitution en respectant tous les grands principes démocratiques : le cœur du pouvoir doit s’inscrire naturellement sur le seul suffrage universel et sur la séparation stricte des pouvoirs exécutif et législatif afin de permettre au gouvernement d’engager sa responsabilité devant le parlement. Par ailleurs, curseur démocratique incontournable, l’indépendance de la justice doit être rigoureusement garantie. Avec Michel Debré à la baguette et ses collaborateurs, politiques et juristes, la Cinquième République naquit enfin et fut un plébiscite politique et populaire.
LA CINQUIÈME RÉPUBLIQUE DEPUIS PRESQUE SOIXANTE-DIX ANS
Cette nouvelle constitution a en fait rénové le régime parlementaire antérieur, affaibli et impuissant, en renforçant même certaines de ses prérogatives et accru les pouvoirs du président afin de lui donner les moyens de gérer les crises politiques. Adoubée par les uns et attaquée par les autres en 1959, la Cinquième République a fait la démonstration presque soixante-dix ans plus tard que de Gaulle avait vu juste et loin. Elle est toujours d’actualité et d’une efficacité redoutable. D’ailleurs, toutes les formations politiques se sont rangées derrière cette constitution forte et se réclament même des principes de ces nouvelles institutions. Elles n’ont pas pris une ride et demeurent, plus que jamais, dans un contexte d’agitation politique et d’instabilité internationale, un rempart moderne du bon sens et des équilibres politiques.
Les réels pouvoirs du président, force de la constitution
De Gaulle souhaitait que le président dispose de vrais pouvoirs tout en assurant la nécessité d’un parlement fort, l’un et l’autre dans un équilibre et un respect rigoureux des institutions. Épuisé par les gouvernements qui tombaient en permanence sous la Quatrième République et par l’impuissance de l’action publique qui en résultait, le général a voulu des pouvoirs réels pour le chef de l’État, notamment la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale. Cependant, la force républicaine de cette constitution fut aussi de prévoir la capacité du Parlement de renverser le gouvernement.
La cohabitation s’est installée dans la République
Ces institutions fixent bien la règle : le président préside et le gouvernement gouverne. Une lapalissade bien subtile, puisqu’elle régit la longévité des actions publiques. Si les élections législatives sont perdues par le pouvoir, le président devra faire appel au chef de la formation politique qui a gagné les élections des députés. Cette situation qui ne s’est jamais produite sous les gouvernements de Gaulle a ouvert une première brèche sous la présidence du socialiste Mitterrand, qui dut faire appel à Jacques Chirac, alors devenu premier ministre de la toute première cohabitation dans l’histoire de la Cinquième République.
La politique étrangère, domaine exclusif du président
Avec un gouvernement attaché aux questions intérieures, économiques et sociales voulues par le président, le chef de l’État sous la Cinquième République s’est attribué l’exclusivité des affaires internationales avec une volonté affichée sous de Gaulle, l’indépendance d’une France respectée et non alignée dans un contexte de guerre froide des années 50 et 60. Cette politique a permis à la France de se doter de l’arme nucléaire. Cela ne l’a pas empêché d’impulser le Marché Commun d’abord à six, ancêtre de notre actuelle Union européenne. Bien-sûr, de nos jours, les nouvelles menaces et la géopolitique rebattent les cartes.
Cette constitution avant-gardiste et toujours moderne n’a pas vieilli, ce qui démontre bien qu’elle fut soigneusement architecturée pour faire avancer la nation et, dans la mesure du possible, faire face à toutes les situations. Chacun aujourd’hui y fait régulièrement référence pour s’assurer de la respecter et beaucoup, même dans tous les bords de l’échiquier politique, sans être naturellement gaullistes, se réclament au moins d’une démarche gaullienne, c’est-à-dire d’une action noble, honnête et respectueuse des institutions de la République. Respectable et respecté, de Gaulle demeure, plus de cinquante ans après sa disparition, un patriarche pour le pays.
Philippe Estrade
Pluton Magazine 2026
Portrait de Charles de Gaulle, président de la République française de 1959 à 1969 – Source photo : Photo Jean-Marie Marcel © La Documentation française