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Penser la grandeur de l’Homme avec Aristote

  • 1 avril 2016
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Par Yassir Mechelloukh
Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est de plus grande que l’homme1.

 
I) L’histoire de la civilisation grecque, une histoire dédiée à la grandeur de l’Homme
La tradition politique de la Grèce fondée sur un modèle de société holiste et sur une indifférenciation entre les hommes semble fort mal s’accommoder des grandes figures dont elle se réclame. En effet, les Grecs accordent une importance inconditionnelle à l’unité du collectif, si bien que les intérêts particuliers doivent s’effacer. Et pour cause : Thucydide, dès le Livre I de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse2, explique les raisons du déclin d’Athènes à la toute fin du Vème siècle avant notre ère. En effet, pour Thucydide, Périclès est le dernier homme digne de gouverner au sens où il a défendu corps et âme la démocratie athénienne. Il se permet même de qualifier ses successeurs de démagogues et les accuse de n’agir que pour eux-mêmes. De fait, la perspective politique qui consiste à agir en vue du bien public est un fondement de la stabilité de la Cité.
Mais si effectivement le corps collectif est ce qu’il y a de plus important, pourquoi une telle construction mystifiée, tant d’histoires, tant d’émerveillement fictif ? Eh bien, les mythes, les épopées d’Homère, les récits guerriers contribuent, sans nul doute, à la construction d’une identité propre. Les idées, tant qu’elles ne sont pas imagées, n’intéressent que ceux qui ont fait de la vie intellectuelle une nécessité. Tout peuple a besoin de se reconnaître autour de grands récits, de grands mythes, de grandes histoires, à partir desquelles il trouve un sens à son appartenance.
Outre cette volonté omniprésente de se concentrer sur l’unité du collectif, il y a bien dans les œuvres littéraires, historiques et philosophiques, une espèce de fascination pour les grands hommes. Cela s’explique par le fait que ces figures ont pour fonction la représentation du collectif. Le grand homme n’est qu’une incarnation d’un collectif puissant et uni. Les grands hommes de Grèce n’agissent pas en leur nom, ils sont porteurs d’une force et d’un esprit puissant, celui du corps de la Cité. En somme, ils sont investis d’une mission décisive.
Ainsi que Sophocle le précise, on pourrait presque dire qu’il y a un humanisme chez les Grecs. Un humanisme qui consiste à susciter l’admiration des générations et des nations à travers de grandes actions, de grandes œuvres, des traces, des signes marquants d’une civilisation. Pourquoi ériger tant de monuments, prendre autant de soin à cultiver la beauté, faire preuve d’une précision et d’une singularité absolues ? Pour l’Homme. La trace du passage de l’Homme destiné à mourir, ce dont il a une conscience profonde au-dedans de lui-même. Les Grecs nous disent « Nous avons vécu, nous avons fait, nous avons construit, nous avons élevé l’homme, aussi faible et vulnérable soit-il ».
En outre, la question de la grandeur n’a pas bénéficié d’analyse propre, pour elle-même, chez les philosophes grecs. On peut postuler que ce sont les réalisations humaines qui permettent de symboliser la grandeur. Le problème fondamental qui se pose, c’est la question du critère objectif de la grandeur. Cela semble véritablement impossible. Le grand homme est-il nécessairement un génie ? Qui peut définir ce qui est grand ? Ces interrogations impliquent de prendre en compte la légitimité : toute position dogmatique énonçant une orientation unique pour définir ce que serait la grandeur humaine aurait du mal à se faire accepter comme légitime. Nul ne semble assez grand pour se prévaloir de la capacité à déterminer ce qui est grand.
Les idées de la grandeur de l’Homme passent généralement par des figures, des incarnations humaines, des récits, des concepts affiliés indirectement à la grandeur. L’objectif étant, pour nous, de rassembler l’interprétation d’un certain nombre de textes pour retracer et définir rigoureusement la nature de la grandeur dans l’Antiquité Grecque. Il y a, certes, dans l’idée de la grandeur, une symbolique forte. Comme le dit Aristote, « il est impossible de penser sans images »3. Or, la grandeur, en son sens le plus politique, a besoin de figures et de mythes représentatifs pour insuffler l’unité dans un corps collectif. C’est autour de ces figures symboliques que l’unité semble pouvoir se former : son équivalent, formulé en termes modernes, c’est le « roman national ».
II) L’éthique d’Aristote, une éthique des vertus et de la grandeur d’âme
Comme nous l’avons précédemment affirmé, la grandeur est une notion proprement morale chez Aristote. Dans l’Éthique à Nicomaque4, Aristote définit l’éthique comme une action. Son éthique est téléologique, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une action qui tend nécessairement vers un but. Elle est, en un autre sens, eudémoniste, le but qu’elle vise étant la félicité et le bonheur.
Aristote s’appuie sur un certain nombre de vertus qui sont des éléments constitutifs et nécessaires du grand homme. L’éthique repose sur une construction des caractères à partir desquels l’homme vise le Souverain Bien et le bonheur. Il y a dans l’œuvre d’Aristote, l’idée d’une réalisation de soi qui vise nécessairement le Souverain Bien.

Tout art [τεχνη] et toute investigation, et pareillement toute action [πραξις] et tout choix tendent vers quelque bien, à ce qu’il semble [δοκει]. Aussi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi toutes choses tendent5.

On voit bien dans ce passage qu’Aristote place une grande confiance en l’homme. De sorte qu’il s’agit de voir qu’un choix, c’est-à-dire un acte délibéré et proprement libre, vise toujours un bien. Mais, encore faut-il être attentif ; « quelque bien » ne désigne pas le bien par excellence. Cela ne signifie pas que l’homme n’accomplit en aucune manière des actes mauvais. Mais que toute action est faite dans le but du bien de l’agent qui fait l’action. L’homme vise toujours un bien particulier pour lui-même. Cependant, il n’agit pas nécessairement en vue du bien, à savoir l’idéal du bien.
Le véritable objet de l’éthique est de conduire la Cité au Souverain Bien. Or, il faut passer par la science architectonique, à savoir la politique. Le but assigné par Aristote à la politique, c’est de mener la Cité au Souverain Bien.

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