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Une promenade en poésie: Zone Caraïbes-Amérique centrale

  • 10 juin 2017
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Guy TIROLIEN- Aimé CESAIRE-Edouard  GLISSANT.
Musique AKIYO.

.
Prière d’un petit enfant nègre
Guy Tirolien
(13 février 1917- 3 août 1988)

Seigneur, je suis très fatigué.
Je suis né fatigué.
Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.
.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.
.
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l’Usine
Sur l’océan des cannes
Comme un bateau ancré
Vomit dans la campagne son équipage nègre…
.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.  
.
 
Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille
Pour qu’il devienne pareil
Aux messieurs de la ville
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi, je ne veux pas
Devenir, comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.
.
Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.
Je préfère, vers l’heure où la lune amoureuse
Parle bas à l’oreille des cocotiers penchés,
Ecouter ce que dit dans la nuit
La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin,
Et bien d’autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.
.
Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?
.
Et puis elle est vraiment trop triste leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.
.
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !
 
Aimé CESAIRE
(26 juin 1913 – 17 avril 2008)

 
 
.
Le cadavre d’une frénésie.
le souvenir d’une route qui monte très fort dans l’ombrage des bambous le vesou qui s’invente toujours neuf et l’odeur des mombins
on a laissé en bas les petites jupes de la mer les saisons de l’enfance le parasol de coccolobes
je me tourne au virage je regarde par-dessus l’épaule
de mon passé c’est plein du bruit magique toujours sur le
coup
incompréhensible et angoissant du fruit de l’arbre à pain
qui tombe et jusqu’au ravin où nul ne le retrouve
roule
la catastrophe s’est fait un trône trop haut perché du délire de la ville détruite c’est ma vie incendiée
Douleur perdras-tu
l’habitude qu’on hurle
j’ai rêvé face tordue
bouche amère j’ai rêvé de tous les vices
de mon sang et les fantômes rôdèrent
à chacun de mes gestes à l’échancrure du sort
il n’importe c’est faiblesse
veille mon cœur
prisonnier qui seul inexplicablement survit dans sa cellule
à l’évidence du sort
féroce taciturne
tout au fond lampe allumée de sa blessure horrible
(Aimé Césaire)
 
 
AUX ILES DE TOUT VENT
des terres qui sautent très haut
pas assez cependant pour que leurs pieds ne restent pris au pécule de la mer mugissant son assaut de faces irrémédiables
faim de l’homme entendu des moustiques et soif car ce sont pains allongés pour un festin d’oiseaux sable à contre-espoir sauvé ou des bras recourbés pour recueillir au sein
tout ce qui s’allonge de chaleur hors saison
O justice midi de la raison trop lente il n’importe que sans nom à la torche résineuse des langues elles ne sachent que leur offrande terreuse en ce chant de trop loin
téméraire s’accomplit
le matin dans l’insu de ma voix dévoilera l’oiseau que tout pourtant elle porte et
Midi pourquoi elle resta incrustée du sang de ma gorge haletante
des îles de toutes tu diras que selon le cœur comparse d’oiseaux vertigineux
longtemps longtemps cherchant entre les draps du sable
la blessure au carrefour convoité de la mer affouillante
tu trouvas à travers le hoquet
le noyau de l’insulte inclus en l’acre sang
qu’exultant enfin de l’aumaiïle blessée des étoiles
surchauffée à nos souffles fiévreux et conteste
d’un sanglot plus riche que les barres nous sûmes
criant terre cramponnés au plus glissant de la paroi
de l’être
toujours bien disant comme l’on meurt
la noire tête charnelle et crépue du soleil
(Aimé Césaire)
 
 
BLUES DE PLUIE
Aguacero
beau musicien
au pied d’un arbre dévêtu
parmi les harmonies perdues
près de nos mémoires défaites
parmi nos mains de défaite
et des peuples de force étrange
nous laissions pendre nos yeux
et natale
dénouant la longe d’une douleur
nous pleurions.
(Aimé Césaire)
 

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